Platon et le père Noël

Si, parent, enseignant ou autre, on a la charge d’enfants, la période des Fêtes nous place devant de nombreuses et parfois bien difficiles questions. Et elles se posent aussi à nous même si on n’a pas cette responsabilité… Le consumérisme effréné, pour commencer, ne peut manquer de nous troubler et de nous faire nous demander quelles valeurs on veut transmettre. D’autant qu’avec toutes ces campagnes pour venir en aide aux plus pauvres et offrir des cadeaux aux enfants de ces familles, la période des Fêtes nous place tous face à ces terribles inégalités qu’engendre notre système économique.

Ce n’est pas tout.

La question de la laïcité, calendrier oblige, pose à l’école la question de savoir quelle place faire, le cas échéant, aux objets ou aux célébrations à connotation religieuse. L’école publique, soumise à la loi 21, et l’école privée, qui ne l’est pas, pourraient bien envisager différemment tout cela.

On me permettra toutefois de m’en tenir ici à une autre question, toute simple, que pose la période des Fêtes aux parents et aux éducateurs : que faire avec la croyance au père Noël ? Faut-il l’encourager ? La décourager ? La laisser aller et s’estomper ? Autre chose ?

De nombreux écrits, notamment de philosophes, de psychologues et de sociologues, ont été consacrés à la question. On me permettra de rappeler quelques positions contrastées.

Le contre

Vous devinez sans doute les raisons les plus souvent invoquées pour ne pas propager la croyance au père Noël.

Ce faisant, rappelle-t-on, on ment aux enfants, ce qui n’est pas une bonne chose. Pire : pour maintenir la croyance à l’abri d’être révélée fausse, on ajoute au premier mensonge de nouveaux mensonges, sur de nombreuses et nouvelles choses.

La croyance au père Noël nourrit en outre un matérialisme que promeut d’ailleurs toute la période des Fêtes et alimente aussi chez l’enfant une déplorable position éthique qui lie réception de cadeaux et bons comportements.

Enfin, on craint les effets sur l’enfant de la double découverte qu’il fera inévitablement : le fameux bonhomme n’existe pas ; mes parents et les autres adultes m’ont menti.

Le pour

D’autres soutiennent que ce mensonge n’est pas moralement condamnable et qu’il participe d’une bienvenue magie ajoutée au monde. Que celle du père Noël fait partie de ces histoires qu’on raconte aux enfants qui jouent un rôle positif dans la formation de leur caractère et qui contribuent positivement à développer leur imaginaire.

Ils ajouteront que le personnage incarne des valeurs (générosité, altruisme) qu’on peut chérir et vouloir promouvoir et que, de toute façon, cette histoire peut se décliner de bien des manières : on peut, pourquoi pas, raconter un père Noël écologique, végétalien et pratiquant l’autogestion au pôle Nord.

Quoi qu’il en soit, et il est important de le rappeler, il est établi que la fin de la croyance (vers six ou sept ans, en général) ne produit pas les effets néfastes redoutés par certains.

À chacun de décider ce qui est préférable pour son ou ses enfants, mais vient inévitablement ce moment où le doute s’installe, et ce peut être l’occasion de pratiquer un peu de pensée critique.

Une observation de Platon sera utile pour ce faire.

Platon et le père Noël

Platon savait bien que simplement croire quelque chose n’est pas suffisant pour qu’on puisse dire le savoir. Ce qu’on croit (la Terre est plate) peut en effet être faux. Et pour savoir, ce qui est cru doit être vrai. Je ne sais pas que la Terre est plate pour la seule raison que je le crois.

Mais le philosophe a encore finement observé que, pour prétendre savoir quelque chose, notre croyance ne doit pas seulement être vraie, elle doit aussi être tenue pour telle pour de bonnes raisons.

Imaginons une personne qui pense que la forme de la Terre varie selon les saisons. L’été elle est rectangulaire, l’hiver elle est ronde, etc. À la question « Quelle est la forme de la Terre ? » posée le jour de Noël, elle répondra : « Ronde ». C’est son opinion. Et c’est la vérité, mais cette personne ne le sait pas.

D’où cette définition du savoir qu’avance Platon : c’est l’opinion (ou la croyance) vraie justifiée (par de bonnes raisons).

On devine ce que, grâce à elle, on peut faire, assez tôt, avec des enfants qui commencent à se questionner sur l’existence du père Noël, en examinant avec eux la qualité des raisons qui pourraient justifier la croyance. Je vous laisse vous amuser avec tout ça et me contenterai de suggérer une possible piste.

Imaginons une petite localité de 5000 maisons où habite l’enfant sceptique.

Le père Noël est censé y distribuer des cadeaux durant la nuit de Noël. Donnons-lui dix heures (ça facilitera le calcul) pour ce faire. Combien de temps peut-il alors consacrer à chaque maison pour y déposer les présents — et oublions le temps nécessaire pour y déguster le verre de lait et le biscuit laissés là pour lui ?

Un jeune enfant (avec un peu d’aide au besoin) peut très bien faire le calcul. Et imaginer ensuite ce que cela signifie pour une ville comme Montréal et pour la planète entière…

On peut bien entendu refaire l’exercice pour d’autres êtres à l’existence alléguée… Je vous laisse faire votre sélection.

Perle de la semaine

Après le visionnement d’extraits de films en noir et blanc en classe, une élève demande : « C’est quand que les gens ont commencé à vivre en couleur ? »

Truc et astuce de prof

En classe de français au primaire, je fais des exercices en transférant le sport de la balle molle en classe : une mauvaise réponse vaut une prise à l’élève et à son équipe, une bonne réponse un déplacement, et ainsi de suite.

17 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 14 décembre 2019 08 h 49

    Père Nouelle

    Excellente chronique que celle-ci, mais vous vous attaquez à une proie facile. Le bon vieux Père Nouelle ne fait plus recette que dans les garderies. Les enfants, plus rusés qu'on pense, savent que désormais le bonhomme en rouge s'appelle Amazon, mais ils font semblant de jouer le jeu afin de ne pas trop décevoir leurs bons parents. Nous nous retrouvons donc en compagnie d'une trallée de petits hypocrites face à des parents menteurs et manipulateurs. C'est cela qui forge la société de demain. Une société dont les enfants, déjà, ignorent l'esprit critique car ils prennent tout au premier degré. La preuve, il faut maintenant ajouter des parenthèses lorsqu'on émet une opinion sur les internettes. Ainsi, on devra ajouter (IRONIE) lorsqu'on fait preuve d'humour noir, et (LOL / laughing out loud) ou, en français, (MDR /mort de rire) à tout propos se voulant un brin sarcastique, pour que les jeunes chéris comprennent bien que le dit propos doit se lire avec un léger recul. On se gausse du Père Nouelle, mais qu'en est-il du Petit-Jésus-dans-la-crêche-avec-les-anges-dans-nos-campagnes? À écouter la radio ces jours-ci, l'esprit critique semble encore bien petit sur son lit de paille (IRONIE, LOL, MDR)...

  • Alain Bolduc - Abonné 14 décembre 2019 09 h 49

    En effet.Comment le père Noël fait-il pour distribuer tous ces cadeaux partout?Enfant je me posais des questions du genre.Un peu comme pour la croyance en Dieu.Quand je vois un athlète en compétition qui prie avant une compétition et un autre et un autre.Quel athlète aura la faveur de Dieu ou du père Noël?Le plus retors ou le plus vertueux?L'homme est d'abord par nature une créature crédule,c'est par industrie qu'il acquiert la raison,comme le démontre Hobbes.Laissons donc l'enfant croire au père Noël jusqu'à ce qu'il jette son dévolu sur d'autres colifichets.

    • Hélène Lecours - Abonnée 15 décembre 2019 17 h 50

      (Cynique)

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 décembre 2019 10 h 27

    … Père Noël ???

    « D’où cette définition du savoir qu’avance Platon : c’est l’opinion (ou la croyance) vraie justifiée (par de bonnes raisons). » (Normand Baillargeon, Le Devoir)

    De cette citation, une douceur :

    Lorsque j’avais environ 5-6 ans, dans une famille-amie (Foyer nourricier), et pendant que le monde d’en-haut violonait, valsait, dansait ou buvait Noël, j’ai eu cette joie de voir, pour la première fois, le Père Noël (A) descendre les marches, d’en-haut vers l’en-bas ou la « cave-de-molasse », et me donner une banane ainsi qu’une orange, à titre de cadeaux de Noël !

    Après ces cadeaux, et me retrouvant parmi la molasse, le Père Noël s’est, soudainement pour son plaisir?!?, mis à disparaître, la madame aussi !

    De cette douceur, une question :

    Qui-que-quoi-comment et où se trouve le ….

    … Père Noël ??? - 14 déc 2019 -

    A : C’était la madame qui portait sa barbe et sa tenue vestimentaire.

  • Marc Therrien - Abonné 14 décembre 2019 10 h 29

    Je sais, donc je crois


    J’imagine qu’il est plus facile pour les enfants de croire au Père Noël que pour leurs parents de croire qu’ils descendent du monde des idées. Laisser les enfants croire au Père Noël, c’est leur permettre de faire l’apprentissage des jeux interactifs relevant de la cognition sociale où l’on comprend, depuis la théorie de l’esprit de Gregory Bateson et de ses collaborateurs, que l’on peut mutuellement se faire croire des choses que l’on sait fausses. Se situant dans la ligne de pensée de cette théorie, le psychologue Paul Bloom, dans «Is God an accident?», explique que la croyance en l’existence des «âmes» est un fait universel qui apparaît très tôt dans l’enfance et qu’elle est un dérivé accidentel d’un mécanisme simple qui consiste à se percevoir soi-même comme un être doté d’un esprit qui possède une volonté, des désirs et des pensées indépendants du corps. Et on attribue volontiers à autrui cette même caractéristique. Ainsi, en cette connaissance de cause, dans cette relation entre raconter et croire servant, entre autres, à expliquer ou donner du sens au plus grand et plus puissant que soi qui nous échappe et nous dépasse, nous ne devrions pas être dupes du fait qu’on puisse se tromper mutuellement, involontairement ou volontairement. La pensée critique a besoin de la pensée crédule préexistante pour se développer.

    Marc Therrien

  • Gilbert Talbot - Abonné 14 décembre 2019 10 h 40

    Le Père Noël et La sagesse.

    En fait, le questionnement sur l'existence du Père Noël amène l'enfant à la réflexion, à l'argumentation et, en vieillissant, à la sagesse. Les enfants ne naissent pas sages, mais le deviennent grâce au Père Noël.