Chemin de Brault

Si vous demandez à un lecteur québécois de vous nommer un poète important des années 1960-1970, il vous répondra probablement Gaston Miron. Il aura raison, évidemment. Avec Nelligan et Saint-Denys Garneau, Miron appartient au premier trio de notre poésie. Miron, c’est un flot d’une remarquable densité, qui dit, comme nul autre, la singularité de l’expérience québécoise, tout en l’inscrivant dans l’universel ; c’est l’espoir virulent du combattant amoureux qui affronte fièrement la honte dans un octobre en feu.

Il y a eu Miron, donc, et c’est une grâce pour nous tous, mais il n’était pas seul. Le Québec de ces années-là a aussi vu naître à la littérature Jacques Brault, que le critique Gilles Marcotte, dans un subtil essai repris dans Littérature et circonstances (Nota bene, 2015), qualifiait de poète de novembre.

Brault n’a jamais eu ni revendiqué le panache de celui qu’il appelait « Miron le magnifique ». Son œuvre, des années 1960 aux années 1980 et jusqu’à aujourd’hui, est passée, explique Laurent Mailhot dans La littérature québécoise (Typo, 1997), du « “nous” de l’Histoire, de la profondeur, du chant » à « l’exploration d’une humanité précaire », de l’octobre de Miron, pourrait-on dire, à un novembre dont l’ardeur est plus délicate. « Novembre s’amène nu comme un bruit / de neige et les choses ne disent rien / elles frottent leurs paumes adoucies / d’usure », écrit-il dans Moments fragiles en 1984. En septembre 2011, dans Le Devoir, le professeur Jacques Paquin, spécialiste de la poésie québécoise, parlait de Brault comme d’« un de nos grands poètes » toujours vivants.

Homme discret en quête de solitude et de silence, Brault a parsemé son œuvre d’évocations de sa vie sans pour autant se dévoiler autrement que poétiquement. Emmanuelle Brault, sa fille romancière, née en 1959, nous offre un éclairage supplémentaire sur l’œuvre avec Dans les pas de nulle part (Leméac, 2019, 160 pages), un petit essai biographique impressionniste, qui explore l’arrière-fond de l’univers du poète. Elle raconte sobrement la vie de son père en la liant à quelques-uns de ses plus beaux poèmes.

Né dans le quartier Rosemont, à Montréal, en 1933, dans une famille pauvre difficilement entretenue par un père faiblard — « Songeusement allait mon père / en quête de travail la ville / ne l’aimait pas », écrira le poète plus tard —, Brault travaille dès l’âge de dix ans et doit son entrée au cours classique à une bourse offerte par le clergé.

En 1943, son frère Gilles, de dix ans son aîné et figure paternelle de compensation pour lui, meurt au combat, en Italie. Vingt ans plus tard, ce triste épisode inspirera à Brault une « Suite fraternelle », son plus célèbre poème, magnifique manifestation du Brault première manière : « Je crois Gilles je crois que tu vas renaître tu es mes / camarades au poing dur à la paume douce tu es notre / secrète naissance au bonheur de nous-mêmes tu es / l’enfant que je modèle dans l’amour de ma femme tu es / la promesse qui gonfle les collines de mon pays ma femme / ma patrie étendue au flanc de l’Amérique ».

En 1955, le poète épouse Madeleine Breton, lors d’une cérémonie présidée par le père Benoît Lacroix. Ce dernier est aussi le professeur de Brault, qui obtiendra un diplôme en études médiévales avant d’enseigner cette matière et, plus tard, les études françaises, à l’Université de Montréal. En poète amoureux, Brault est inspiré. « Je t’aime oui oui ce sont les mots toujours les mêmes mots […] / les mots où l’on couche où l’on dort et ceux qui restent / quand tous les autres sont partis //Ceux par qui j’espère encore et toujours ceux par qui je / me lève et je marche à la porte où cogne ta clarté », écrit-il dans Mémoire, en 1965.

« Révolté pacifique », selon les mots de sa fille, le poète s’investira dans l’indépendantisme de gauche, mais la défaite référendaire de 1980 brisera quelque chose en lui et le mènera à « se retirer idéologiquement » au profit d’un engagement littéraire dont l’intensité est de nature plus métaphysique.

Le « nous » de ses premiers poèmes, explique Gilles Marcotte, fait place à un « filet de voix […] d’une pureté bouleversante ». Brault, précise sa fille, ne se coupe pas du monde, mais cherche désormais « la seule vérité de l’être » dans la poésie. « Le chemin par où je suis venu / je l’ai oublié le chemin lui non plus / ne sait où aller », écrit-il en 1984, avant d’ajouter, en 2006, que « face au soleil du soir / nous sommes tous des mendiants ».

Nous avons raison de chérir le tambour ardent de Miron et de vouloir rompre, avec lui, dans tous les octobres, « le pain du sort commun / dans les sables mouvants des détresses grégaires ». Dans le sombre novembre, toutefois, nous avons aussi besoin de Brault, qui, dans un filet de voix, nous invite à croire, avec lui, « aux lendemains oui même s’ils ne chantent / pas ».