La croisade californienne

François Legault est allé à la rencontre de Netflix, Disney, Sony et consorts à Hollywood, pour promouvoir le Québec comme lieu de tournage. On comprend. Immenses sont les retombées économiques quand des productions américaines posent leurs plateaux sur nos terres. Offrir à ces géants des avantages financiers imbattables, c’est répondre pied à pied à la concurrence féroce des autres prétendants, aux charmes également déployés : « Venez chez moi ! — Non, plutôt chez nous ! » Cette fois, les offres québécoises dépassent les alléchants crédits d’impôt pour plutôt inviter les gros bonnets californiens à poser leurs pénates au moins trois ans ici, et à faire rouler l’industrie audiovisuelle du Québec.

Le chef du gouvernement, après avoir rencontré les dirigeants de Google, se montre désormais bien prudent face à l’idée de taxer les GAFA au Québec — « pour ne pas prendre de risques inutiles » —, alors qu’Ottawa va de l’avant avec son projet de les imposer. François Legault désire réclamer au fédéral la moitié des taxes ainsi prélevées sur notre territoire, mais rien n’assure que Justin Trudeau acceptera. On sait par ailleurs que la CAQ espère dézoner des terrains agricoles à Beauharnois afin de créer un centre de données Google. Les affaires sont les affaires.

Au fil des décennies, on aura vu des délégations ou des dirigeants québécois partir en croisade californienne pour convaincre Hollywood de tourner chez nous. Mais comme le paysage a changé depuis le temps… Cette visite du premier ministre québécois éclaire désormais nos rapports d’amour-haine avec les puissants bonzes du numérique. Honnis pour leurs gros pieds sur les fleurs du tapis, mais omniprésents dans nos vies.

Amazon s’en met plein les poches en invasion planétaire, sans payer de taxes et tuant les commerces ayant pignon sur rue. Les salles sont menacées non seulement par Netflix, mais aussi par les studios traditionnels : Disney, Sony, Paramount, Universal et consorts, qui s’apprêtent à lancer leurs propres plateformes de cinéma en ligne afin de le concurrencer. Les médias perdent leurs revenus publicitaires face au Web tentaculaire et plusieurs s’écroulent. Notre premier ministre a débarqué sur un terrain de jeu en complet chamboulement. Et « Toc ! Toc ! Toc ! » à la porte des GAFA et autres Netflix. Ça crée un malaise.

Au Québec autant qu’ailleurs, on grogne d’un bord contre l’impunité arrogante des multinationales dématérialisées qui s’enrichissent sans vergogne, car rien n’est encore réglé pour qu’elles paient leur dû dans les pays où elles opèrent. Et on les courtise de l’autre afin qu’elles s’installent au foyer, au risque de fragiliser une industrie cinématographique déjà touchée par les mutations en cours. Incapable de rivaliser avec les salaires faramineux versés par ces géants richissimes, celle-ci menace de s’étioler ou de perdre ses meilleurs talents, courtisés par ceux auxquels elle aura déroulé le tapis rouge. François Legault tente de se faire rassurant, mais l’angoisse est palpable dans le milieu.

Quant au public, il visionne des séries et des films Netflix au foyer et remettra ça bientôt chez ses compétiteurs. Est-ce un marché de dupes ? Les rouleaux compresseurs, renforcés à domicile, font peur.

Je n’ai pas d’abonnement Netflix. Une position guère méritoire, car je peux voir les films importants de la plateforme sur grand écran, dans des festivals ou des visionnements de presse. On est tous inféodés à ce géant, d’une façon ou de l’autre. Et la qualité de ses productions monte en flèche depuis l’an dernier. D’où la panique du monde du cinéma, dont les grands festivals, divisés sur la question. Les exploitants de salles traditionnels refusent de programmer les films Netflix, faute de le voir respecter les règles de diffusion établies. Des cinémas indépendants les mettent à l’affiche, en se faisant parfois taper sur les doigts par les associations de propriétaires de salles, qui les jugent déloyaux. Reste que mieux vaut regarder ces oeuvres sur un grand écran que sur un petit. On nage en pleine confusion.

Quoique talonné bientôt par les nouvelles plateformes, Netflix triomphe : 17 nominations pour ses poulains aux Golden Globes. Le formidable Marriage Story,de Noah Baumbach, sur la mécanique amoureuse d’un divorce — pendant américain de l’oscarisé Une séparation, de l’Iranien Asghar Farhadi —, domine la course. Les très méritants The Irishman, de Martin Scorsese, et The Two Popes, de Fernando Meirelles, s’imposent également en force. Et attendez de voir jusqu’où monteront ces rejetons aux Oscar…

Comment prévoir où le vent planétaire nous mènera, avec ces multinationales envahissantes habituées à déjouer les garde-fous ? Alors, quand notre premier ministre leur ouvre à ce point toute grande la porte, on ose quelques craintes. Voilà !

6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 12 décembre 2019 00 h 43

    Subventionner en pleine pénurie

    J'appuie sans réserve les propos de la chroniqueuse. J'ajouterai que la démarche de M. Legault est encore plus absurde quand on sait qu'il veut subventionner la création d'emplois dans des domaines où il y a déjà des pénuries de main-d'oeuvre, tout en restreignant l'immigration qui pourrait justement soulager ces pénuries. Mais les faits et ce gouvernement semblent comme à l'habitude faire mauvais ménage.

    • Françoise Labelle - Abonnée 12 décembre 2019 07 h 22

      C'est un gouvernement Facebook, semble-t-il.
      La plupart des séries ou des films intéressants passant sur Netflix se retrouvant sur Internet, j'ai pu voir The Irishman sans abonnement Netflix. Encore la mafia? C'est bien fait mais ça en dit long sur une certaine vision de la société.
      À propos de faits et de projets peu structurants de ce gouvernement, notons que Chevron a annoncé une perte de valeur de 10 à 11 milliards de ses actifs devant la baisse de ses prévisions du prix des hydrocarbures, et en particulier des tarifs du gaz naturel, une baisse qui touche la canadienne Kitimat GNL.

  • Michel Lebel - Abonné 12 décembre 2019 08 h 52

    Les affaires!

    François Legault me fait penser ici à un ''pedler'', à un vendeur intinérant de Fuller Brush! Il n'agit pas comme un premier ministre! Tout pour ''la'' business.

    M.L.

  • Clermont Domingue - Abonné 12 décembre 2019 11 h 12

    Soumission

    À des degrés divers , tout ce beau monde :Legault, Trudeau,Netflix,et GAFA sont soumis au même maître: l'argent.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 décembre 2019 15 h 43

    … québécois ?!?

    « Alors, quand notre premier ministre leur ouvre à ce point toute grande la porte, on ose quelques craintes. Voilà ! » (Odile Tremblay, Le Devoir)

    D’inquiétantes craintes si, de cette croisade (terme chrétien ???) possiblement « fructueuse », l’Économie du Québec allait en-corps succomber aux diverses tentations de grand protecteur et ami du Québec, Oncle Sam, et ; des craintes d’autant plus « choquantes » que notre valeureux Premier Ministre semble se comporter comme ce quelconque « Prime Minister » comme incapable de reconnaître les personnes qui, l’ayant élu, sont loin de penser qu’elles seraient des « canadiens français » (A) !

    Si ce Premier ministre pense, parle, agit ou semble représenter le Québec en « canadian-french », c’est son choix, mais, de grâce, pas au nom du Peuple québécois qui l’a vu naître …

    … québécois ?!? - 12 déc 2019 –

    Ps. : En passant, le Canada français (ce pays si loin et si proche loin de nulle part), de compétence fédérale, n’a pas élu FL mais ce sont des Québécoises et québécois ! Que d’étonnantes CRAINTES si notre premier ministre, dans la langue de Shakespear (Culture-Mentalité) et celle de Lord Durham (Assimilation ou sujétion de Peuple), promeut le Québec : OUF !?!

    Peut-être, ne le ou ne sait-il pas d’où il VIENT ???

    A : https://www.ledevoir.com/politique/quebec/568876/bilan-de-la-visite-de-legault-en-californie .

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 12 décembre 2019 17 h 16

    Mme Tremblay écrit :


    « Les exploitants de salles traditionnels refusent de programmer les films Netflix, faute de le voir respecter les règles de diffusion établies. Des cinémas indépendants les mettent à l’affiche, en se faisant parfois taper sur les doigts par les associations de propriétaires de salles, qui les jugent déloyaux. »

    La Cinémathèque québécoise (CQ) projette aussi, depuis quelques semaines, dans leur VOSTF, 'The Irishman' et 'Marriage Story', deux nouveautés produites justement par Netflix.

    Comme l’objectif de la CQ, vouée essentiellement à la préservation des archives cinématographiques, est de projeter des films de façon non commerciale, dans un but historique, pédagogique et artistique, je me demande bien quelle mouche l’a piquée.

    https://www.cinematheque.qc.ca/fr/programmation/projections?date=2019-12-12

    https://www.cinematheque.qc.ca/fr/cinematheque/la-cinematheque-quebecoise-50-ans/historique-en-bref/historique-en-bref