Hausser le ton

Il y a un an, mardi, les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor atterrissaient dans les geôles chinoises. Une année passée en détention arbitraire, accusés faussement d’espionnage, en véritables otages d’un gouvernement n’ayant cure de la primauté du droit dans sa réplique à l’arrestation de la numéro deux du géant chinois des télécommunications Huawei par le Canada à la suite d’une demande d’extradition des États-Unis.

Alors que la directrice financière Meng Wanzhou, bien défendue par ses avocats, attend de connaître son sort confortablement installée dans sa riche résidence de Vancouver, peignant et lisant pour se distraire, les deux hommes sont incarcérés dans de dures conditions, sans contact avec leur famille, privés d’avocats et avec un accès restreint aux services consulaires canadiens.

Mardi, le ministère chinois des Affaires étrangères a confirmé que l’enquête sur les deux Canadiens était terminée et que leur dossier avait été transmis aux procureurs. Ce qui ouvre la voie à un procès qui peut prendre, selon l’ancien ambassadeur canadien en Chine Guy Saint-Jacques, jusqu’à 24 mois pour aboutir.

Les représailles de Pékin ne se sont pas arrêtées là. La Chine a bloqué les importations de porc et de boeuf canadiens jusqu’à tout récemment et maintient toujours son interdit sur le canola des Prairies. Le Canada poursuit ses démarches discrètes pour faire libérer les deux Michael et résoudre les autres conflits, mais chaque fois qu’il se plaint publiquement de ces « détentions arbitraires », l’ambassadeur chinois au Canada y va de ses avertissements. Du chantage !

En s’en tenant à la primauté du droit et en laissant aux tribunaux le soin de juger de la justesse ou non de la demande d’extradition américaine, le Canada est devenu malgré lui une victime collatérale de la guerre commerciale que se livrent les géants américain et chinois. En touchant à Mme Meng, le Canada a touché au fleuron chinois Huawei, une entreprise qui rêve de devenir le numéro un mondial des télécommunications.

La compagnie, avec la bénédiction de Pékin, veut être associée au déploiement de la technologie sans fil de 5e génération (5G) dans le plus grand nombre possible de pays. Les États-Unis ont refusé, invoquant le danger pour leur sécurité nationale. D’autres alliés du Canada les ont imités, mais Ottawa tarde à se décider, ce qui s’ajoute aux motifs de l’intimidation chinoise.

Le climat de tensions entre le Canada et la Chine et les atteintes croissantes aux droits fondamentaux dans ce pays ont provoqué de multiples demandes en faveur d’une révision de la politique canadienne face à Pékin. M. Saint-Jacques est du lot, comme les partis d’opposition à Ottawa. Le Parti conservateur a présenté et fait adoptermardi une motion exigeant la formation d’un comité parlementaire ad hoc pour effectuer cet examen. Le Nouveau Parti démocratique y était favorable, le Bloc québécois aussi, mais aurait préféré que la motion n’exige pas que le premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et l’ambassadeur canadien en Chine témoignent. Le député bloquiste Stéphane Bergeron craignait que ce passage prévu par les conservateurs ne fasse que braquer les libéraux et serve seulement des intérêts partisans dans un dossier qui ne doit absolument pas l’être. Les libéraux, eux, ne s’opposaient pas à un examen, mais estimaient que les comités existants pouvaient se charger du travail.

L’avantage d’un comité ad hoc est de garantir la tenue de cette étude nécessaire, mais pour être utile, l’exercice ne peut, en effet, être entaché de partisanerie, ce qui est loin d’être assuré. Si tel devait être le ton, le comité pourrait être plus nuisible qu’autre chose. Le Canada a besoin de projeter un front uni, surtout s’il veut se montrer plus ferme face à l’actuel gouvernement chinois, ce qui s’impose. L’autoritarisme du régime chinois n’a fait que s’aggraver sous la présidence de Xi Jinping : surveillance endémique de la population, répression des dissidents politiques et du mouvement démocratique à Hong Kong, détention d’un million de membres de la minorité ouïghoure dans des camps de rééducation…

De l’avis de Guy Saint-Jacques, Ottawa doit adopter une politique qui tient compte de ce contexte politique et être prêt à défendre ses valeurs sans céder face à l’intimidation de Pékin. Il doit aussi faire preuve de plus de vigueur face à l’ingérence chinoise au Canada, où des agents surveillent des réfugiés ouïghours et interviennent pour empêcher ou perturber des manifestations en faveur du mouvement démocratique à Hong Kong.

Le Canada n’a pas le poids des États-Unis pour tenir tête à la Chine, il doit pouvoir s’allier à d’autres pays, qui ont toutefois leurs propres intérêts. L’ancien diplomate convient que « la Chine a réussi par le passé à diviser pour régner », mais il note un début de remise en question dans certains pays.

Aujourd’hui, Pékin ne craint pas la méthode forte pour faire plier des pays moins puissants. Le Canada, qui a longtemps su trouver un juste équilibre entre ses intérêts économiques et la promotion de ses valeurs en Chine, est devenu une cible. Comment répondre sans couper les ponts ? Voilà la difficile et urgente question à laquelle le comité pourrait aider à répondre. S’il est prêt à le faire sans cacophonie.

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4 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 décembre 2019 01 h 40

    Aboyer plus fort

    Le Canada est le caniche des États-Unis. Un caniche bien hypocrite en faisant la morale à la Chine au sujet des droits de la personne, lui qui pratique depuis plus d’un siècle une politique d’extermination contre ses peuples autochtones.

    L’affaire Huawei est une farce.

    Depuis 1977, la loi intitulée Foreign Corrupt Practices Act habilite les États-Unis à poursuivre toute entreprise étrangère qui violerait une loi américaine. Et ce, même lorsque cette entreprise ne possède aucune succursale aux États-Unis et que le ‘délit’ a été commis dans un pays étranger.

    Huawei n’aurait violé ni une loi canadienne ni un embargo décrété par l’ONU, mais aurait plutôt violé à l’Étranger un embargo décrété unilatéralement par les États-Unis contre l’Iran.

    Le véritable enjeu de l’affaire Huawei, c’est la souveraineté du Canada. Un enjeu qui est d’abord et avant tout politique puisqu’il s’agit de l’extraterritorialité des lois américaines.

    On doit se rappeler que les États-Unis ont mis trois mois à trouver les justifications de leur mandat d’attestation.

    Devant les difficultés des États-Unis à justifier leur demande, le ministre de la Justice du Canada aurait été mieux avisé de laisser filer Mme Meng Wanzhou. Comme G.W. Bush a laissé filer les membres de la famille Ben Laden, le 11 septembre 2001 (alors en visite aux USA pour un colloque d’investissements).

    Le Canada se serait évité alors bien des ennuis.

    L’affaire Huawei rappelle cette époque où, parfois, un petit royaume servait de champ de bataille à des puissances hégémoniques.

    Dans ce cas-ci, on a un petit pays, dont l'impétueux voisin ordonne de participer à un rapt.

    Au final, l’unique but de ce rapt, c’est de ne libérer la captive que sur paiement d’une rançon colossale payée par Huawei à l’État américain (par l’intermédiaire de son bras juridique).

    Bref, l’affaire Huawei n’est qu’une triste histoire de brigands modernes idéalisée ici par la chroniqueuse du Devoir.

    • Jacques Patenaude - Abonné 11 décembre 2019 09 h 03

      Vous avez bien raison, la "primauté du droit" dans ce cas n'a aucune raison d’être invoqué. Cet affaire est en lien avec le reniement de la signature des USA sur le traité de dénucléarisation de l'Iran alors que le Canada continue de supporter ce traité. La primauté du droit n'est qu'un prétexte pour cacher le manque de colonne vertébrale du gouvernement Trudeau face aux USA.

  • Bernard Terreault - Abonné 11 décembre 2019 08 h 34

    Et le traité d'extradition avec les ÉU ?

    S'agissant d'accusés de crimes comme comme le meurtre ou le viol, il est normal d'y avoir des traités d'extradition entre pays civilisés. Mais les 'crimes' de Huawey sont hautement politiques, ne sont pas punissables par les lois canadiennes, alors pourquoi extradirait-on cette femme? Le Canada pourrait-il repréciser et renégocier son traité avec les ÉU?

  • Benoit Gaboury - Abonné 11 décembre 2019 22 h 07

    À qui profite le crime?

    Comme il a été souvent dit, un des problèmes qui est lié à cette affaire, et peut-être même qu'il est à sa base, est l'extraterritorialité du droit américain qui permet à nos voisins du sud d'arrêter chez nous, par exemple, une dirigeante commerciale asiatique - qui de surcroit agit au sein d'une compagnie hautement compétitive avec les États-Unis - pour le motif d'avoir fait du commerce avec un autre pays asiatique sous embargo américain. Il y a des précédents dans ce type de procédure «légale» américaine, où l'on menace de prison des dirigeants d'entreprise afin de les amener à négocier à leur détriment. L'affaire Alstom, par exemple, qui fait tant de bruit en France, et qui avait coûté son poste à Arnaud Montebourg. Il faut voir l’extraordinaire émission de Thinkerview où un dirigeant d'entreprise français, M. Frédéric Pierucci, raconte l'envers de la médaille et son séjour dans les prisons américaines. C'est vraiment stupéfiant. https://www.youtube.com/watch?v=dejeVuL9-7c&t=4435s