Alliés de circonstances

Le suspense n’aura duré que quelques minutes. Peu après que la gouverneure générale du Canada, Julie Payette, eut livré le discours du Trône jeudi, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a fait savoir que les 32 députés de sa formation voteraient pour la feuille de route du gouvernement libéral minoritaire du premier ministre Justin Trudeau.

Il faut préciser que M. Blanchet se devait de trouver le moindre prétexte pour appuyer ce discours. Les néodémocrates ayant été balayés de la carte électorale au Québec, sauf pour le député Alexandre Boulerice dans Rosemont, le Bloc n’aura pas la partie aussi facile aux prochaines élections que lors de la campagne menant au scrutin du 21 octobre, surtout si les conservateurs se retrouvent encore avec un chef provenant de l’extérieur du Québec. La prochaine fois, le Bloc sera la cible de toutes les attaques en provenance des troupes libérales. M. Blanchet a donc tout intérêt à se donner autant de temps que possible pour préparer la bataille, en commençant par regarnir les coffres de sa formation, qui sont à sec.

De toute façon, les électeurs québécois n’auraient pas pardonné au Bloc si M. Blanchet les avait plongés dans une campagne électorale précipitée. Alors que le NPD de Jagmeet Singh aurait davantage à perdre en appuyant le discours du Trône, le Bloc n’aurait rien à gagner en s’y opposant. À l’extérieur du Québec, le NPD doit renforcer son image progressiste au moment où le Parti vert s’apprête à se choisir un nouveau chef. M. Blanchet ne pouvait pas prendre le risque que le NPD vote contre le discours du Trône en même temps que lui.

Mais est-ce que son appui hâtif au discours du Trône veut pour autant dire, comme le prétendait cette semaine l’ancien conseiller de Stephen Harper, Dimitri Soudas, que le Bloc « est devenu un parti fédéraliste » ? Bien que personne ne puisse douter des convictions souverainistes personnelles de M. Blanchet, il n’en demeure pas moins que c’est lui, parmi tous les chefs de l’opposition, qui a adopté le ton le plus conciliant envers le gouvernement Trudeau dans la foulée du discours de jeudi. Non seulement a-t-il dit voir dans « le libellé de ce discours des avenues qui me permettent de faire des gains », mais M. Blanchet semblait sincèrement ravi de son contenu.

Il est vrai que la promesse du gouvernement Trudeau de dédommager dès maintenant les producteurs laitiers pour les pertes potentielles qu’ils éprouveraient lors de l’entrée en vigueur du nouvel accord de libre-échange nord-américain peut constituer « un gain » aux yeux de M. Blanchet. Mais il doit nous prendre pour des imbéciles en essayant de nous faire croire que la promesse du gouvernement de travailler avec « ardeur afin d’acheminer les ressources canadiennes vers de nouveaux marchés » ne signale pas son intention de procéder au plus vite à l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain.

En fait, tandis que M. Trudeau voudrait faire de la lutte contre les changements climatiques sa priorité absolue, il risque de se trouver aussi coincé entre ces deux objectifs que durant son premier mandat. Il ne peut pas se dire ouvert aux assouplissements dans l’application de la loi C-69 sur les évaluations environnementales des grands projets, et en même temps promettre de « fixer l’objectif d’atteindre la cible de zéro émission nette d’ici 2050 ». L’atteinte de cet objectif nécessiterait des mesures sans précédent et ne saurait être compatible avec l’accroissement de la production pétrolière provenant des sables bitumineux que Trans Mountain faciliterait.

Toutefois, le vrai risque qui guette le gouvernement n’a rien à voir avec son incapacité à respecter ses promesses en matière d’environnement tout en aidant le secteur pétrolier à sortir de son marasme actuel. C’est plutôt un contexte économique mondial pour le moins inquiétant qui risque de bouleverser son ordre du jour. La plupart des économistes prévoient un ralentissement économique en 2020 et 2021. Mais, pour l’instant, ils ne voient pas de récession à l’horizon. Tout risque de basculer cependant si la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine s’accélère au lieu de s’atténuer.

Or, tout indique que le ministre des Finances Bill Moreau a l’intention d’ouvrir les vannes lors du dépôt d’une mise à jour économique dans les prochaines semaines, en commençant par une baisse d’impôts pour la classe moyenne. Alors que le gouvernement devrait jouer de prudence dans le contexte économique actuel, ses instincts politiques le pousseront à faire le contraire. Si la récession frappe, le gouvernement Trudeau risque donc de se retrouver dans de beaux draps. Et le discours du Trône prendra vite le bord.

13 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 7 décembre 2019 07 h 14

    La sincérité se distingue par les actes mieux que par les paroles

    À propos de l'acheminement des richesses vers de nouveaux marchés, M.Blanchet pourrait toujours dire qu'il avait compris qu'on parlait de vendre l'électricité québécoise à ces PMs du ROC (un peu racistes selon moi) qui justifient leur refus en faisant allusion à la chimère des réacteurs atomiques modulaires (SMR). Surtout que l'Ontario aurait perdu 28% d'emplois aux états américains alimentés par l'électricité québécoise. «L’électricité de l’Ontario hors de prix», Le Devoir, déc. 2019

    Le passage sur Morneau me semble obscur. Ouvrira-t-il les vannes pour stimuler une économie en récession comme les USA l'ont fait après 2008 ou s'agit-il de votre part de la même erreur que l'imposion de l'austérité néo-liobérale suicidaire commise par l'Espagne, la Grèce, la GB, le Portugal après 2008, comme The Economist (Sovereign Doubt) l'a souligné. L'effet décélérateur a été tel en Espagne que les revenus ont fondu et qu'elle a dû emprunter pour les besoins courants. Suggérez-vous qu'on suive la même direction?

  • Claude Bariteau - Abonné 7 décembre 2019 07 h 40

    L'imbécilité d'un journalisme est de tenir des propos sans les contextualiser.

    M. Blanchet a dit, bien avant le discours du trône, qu'il ne voit pas comment renverser un gouvernement mminoritaire sur une feuille de route mais s'attendait à des remboursements envers les producteurs laitiers. Il a obtenu ses promesses qu'il aurait même aimé voir effectives avant le discours.

    Alors pourquoi écrire qu'il ne doit pas nous prendre pour des imbéciles ? Parce qu'il a maintenu sa ligne de pensée qui est de se prononcer pour ou contre ce gouvernement à l'occasion du budget.

    Franchement, vous vous faites une joie manifeste à picosser en un pic-bois dans le dos de M. Blanchet. Je comprends que Le Devoir vous paie pour ça. Mais, M. Yakabuski, êtes-vous à ce point servile que vous jetez aux poubelles des règles de base pour une chronique qui tient la route ?

    • Cyril Dionne - Abonné 7 décembre 2019 08 h 09

      100% d'accord avec M. Bariteau. Il faut le dire, des gens comme M. Yakabuski et Dimitri Soudas haïssent les souverainistes. Ceux qui doutent de la dichotomie entre les fondateurs du Canada, les francophones et les colonialistes d’antan, les anglophones, peuvent se rassurer. Elle n’a pas disparue et ne disparaîtra jamais tant et aussi longtemps que les gens du Québec se tiendront debout.

      Ceci dit, pourquoi aller en élections tout de suite et dépenser encore un autre 300 millions des contribuables parce que certains n’aiment pas le placement d’une virgule dans le texte du discours du trône. Ridicule. Et les néodémocrates peuvent se tenir tranquilles; il ne reste pas grand-chose de ce parti marginal au parlement canadien. Encore une autre élection et avec un chef du Parti vert compétent, ils risquent de disparaître, eux qui sont coincés politiquement entre les libéraux et les verts.

      Ce qu’on oublie avec un gouvernement minoritaire, c’est qu’il peut être renversé en tout temps. Viendra bientôt les politiques asymétriques où il sera impossible de satisfaire les exigences du Québec et ceux de l’ouest canadien. Là, le gouvernement risque de tomber. Si l’ouest pense qu’il pourra traverser le territoire québécois avec un pipeline transportant le pétrole sale des sables bitumineux, eh bien, il se trompe ardument.

      Enfin, les gens qui ont voté pour le Bloc québécois, les nationalistes et les indépendantistes, les tiennent à l’œil et M. Blanchet en est bien conscient. Ils ne sont pas là pour faire fonctionner le ROC, mais bien pour représenter les intérêts du Québec, point à la ligne. Personnellement, tout le monde au Québec se fout des Rocheuses et encore plus du pétrole sale des autres. Brasser la cage aux folles des Anglos à la sauce Don Cherry, Doug Ford et compagnie, eh bien, cela serait le bienvenue dans un ROC qui ne parle pas français.

    • Jean Duchesneau - Abonné 7 décembre 2019 08 h 42

      "Je comprends que Le Devoir vous paie pour ça. "

      Pourquoi, ces dernières années, le Devoir s'est-il éloigné à ce point de l'esprit de son fondateur?

    • Jean-Paul Carrier - Abonné 7 décembre 2019 08 h 51

      Monsieur Baribeau, j'aime bien vous lire et je reçois votre opinion agréablement la plupart du temps, cependant, cette fois, vous poussez la logique partisane un peu fort. Il y a plusieurs façons de faire référence au fameux pétrole. Il y a l'huile minérale, le bitume liquide, l'or noir, le pétrole naturel, le pétrole brut, l'huile lourde, l'huile légère et tous sont des produits naturels. Mais ici, bien qu'utiliser le mot "naturel" soit exact, il m'est évident que c'est une tournure de phrase qui n'a pas surpris Monsieur Blanchet afin de ne pas le pousser dans les cordes. Ça sonne et c’est transparent comme le cristal. Je ne crois pas qu'il y ait fourberie de la part de Monsieur Yakabuski ou même faute journalistique lorsqu'il dit qu'il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles. Il ne fait que refléter dans son article ce qu'expriment les gens depuis. Après tout, nous sommes en politique et il y a plusieurs façons d'aider quelqu'un à sauver la donne, et la face.

    • François Poitras - Abonné 7 décembre 2019 09 h 16

      La montée du Bloc et l’élection de la CAQ désarçonnent le ROC dans sa certitude que le fait politique québécois est illusoire. De là l’agressivité ridicule des divers parlements et hôtels de ville face à la loi de la laïcité, devenue le grand défouloir canadien.

      L’argument le plus risible de Monsieur le chroniqueur ? La menace de l’oléoduc Trans Mountain. Jamais Justin Trudeau ne relancera ce projet dans le cadre de son mandat car il signifierait son retour illico sur les bancs de l’opposition. Et sa démotion de chef des libéraux.

      Contrairement à ce que la majorité des chroniqueurs avancent, la balance du pouvoir appartient au Bloc. Et non au NPD qui cherchera à se démarquer des Verts et des libéraux pour ne pas disparaitre. Le Bloc fut d'ailleurs le seul parti à proposer une plateforme électorale claire et sans équivoque. Loin des grimaces de singes des PLC, NPD, PCC et Green.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 décembre 2019 10 h 25

      C'est exactement, mot pour mot, ce que j'ai pensé en lisant ce texte pourri...!

      D'ailleurs si je ne me trompe pas, monsieur Blanchet a pris sa position, au lendemain même de l'élection.

      C'est incroyable que Le Devoir garde à son emploi ce scribouilleur infect....

    • Claude Bariteau - Abonné 7 décembre 2019 11 h 29

      M. Carrier, tout est dans le « il nous prend ».J'ai fait un lien entre ce « il » et M. Blanchet. Je viens de relire le texte de M. Yakabuski. Ce « il » pouvait aussi référer à M. Trudeau.

      Reste que ce n'est pas très clair. On peut penser que M. Trudeau nous prend pour des imbéciles comme on peut penser, ce qui fut mon cas, que l'auteur dit que M. Blanchet nous prend pour des imbéciles pour ne pas avoir compris ce qu'a dit M. Trudeau.

      À lui de préciser ce qu'il voulait vraiment dire.

    • Pierre Desautels - Abonné 7 décembre 2019 22 h 40

      @Francois Poitras

      Vous êtes mal informé. Transmountain emploie 2200 travailleurs pour l’expansion et ce n’est qu’un début. Mais Blanchet n’en parle pas. Après tout, il a fait renverser le pipeline 9B pour nous fournir du bon pétrole de l’Ouest..,

  • François Poitras - Abonné 7 décembre 2019 07 h 56

    « Les néodémocrates ayant été balayés de la carte électorale au Québec, sauf pour le député Alexandre Boulerice dans Rosemont, le Bloc n’aura pas la partie aussi facile aux prochaines élections que lors de la campagne menant au scrutin du 21 octobre, surtout si les conservateurs se retrouvent encore avec un chef provenant de l’extérieur du Québec. La prochaine fois, le Bloc sera la cible de toutes les attaques en provenance des troupes libérales. »

    La réalité est toute autre. Dès le début de la campagne électorale, alors que la montée du Bloc se confirmait dans les sondages, l’équipe de M. Blanchet n’a cessé d’essuyer les attaques de tous les partis en lice. Du jour 1 jusqu’à la veille du scrutin.

    De plus, si le NPD a été balayé dans les résultats, ce parti a néanmoins suffisamment divisé le vote pour permettre à plusieurs candidats libéraux de devancer ceux du Bloc. Ce scénario ne se reproduira pas lors du prochain scrutin.

  • Denis Carrier - Abonné 7 décembre 2019 09 h 41

    Problème technique

    Je n'arrive pas à ajouter mon J'aime à ce commentaire.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 7 décembre 2019 10 h 50

      J'ai ajouté« un j'aime » monsieur Denis Carrier au commentaire précédent de monsieur Claude Bariteau, en souhaitant que votre ou le problème soit régé. Vous savez, moi-aussi, devant certaines chroniques j'ai envie d'envoyer à la poubelle des textes à saveur partisane qui outrepassent la morale et l'éthique! Parfois il est étrange que l'un de nos commentaires soit refusé par un « modérateur » qui ne semble pas préoccupé du contenu flagrant de la chronique! Dernièrement, ce fut mon commentaire concernant la publicité-propagande du Manitoba!
      Ce dénigrement du Bloc québécois et de son chef Monsieur Y-F Blanchet n'est pas banal quand on a pris le soin de mettre ce titre « Des alliès de circonstances ». Les Anglais, les Américains sont venus combattre l''ennemi allemand en Europe : c'étaient des Alliés pour les Français qui commémorent chaque année le souvenir d'une guerre menée au-début par la propagande d'Hitler! Là-aussi on peut mettre circonstances au pluriel!
      Alors qu'en reste-t-il? Les alliers! Même si je suis indépendantiste depuis fort longtemps, il n'est pas question d'entrer en guerre contre quiconque, les Conservateurs, les Libéraux, les membres du NPD! J'ai vu les conséquences d'une vraie guerre... Bien sûr, il y a des luttes pour le pouvoir, certaines sons visibles, d'autres dans l'ombre! Monsieur Blanchet est un homme politique convaincu et il ne fera pas comme le PM François Legault de changer de cap, frileux d'une indépendance, mais coincé car le multiculturalisme fédéral qui va en l'encontre de la laïcité! Qu'arrivera-t-il quand la majorité francophone ne voudra pas s'en faire passer une vite, par manque de courage d'un PM québécois acculé au pied du mur? Le Bloc ne prendra jamais la tête du Dominion, à moins que celui-ci ne devienne une vraie confédération, ce que je doute, mais qui serait une solution viable pour tous. En toile de fond le Québec devra se pencher sur son avenir dans un pays où seuls les us et coutumes britanniques comptent!

  • Denis Carrier - Abonné 7 décembre 2019 09 h 41

    Problème technique

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