Luminothérapie

C’est une habitude qui me suit depuis le cégep ; comme d’autres font des mots croisés, des sudokus ou jouent à Candy Crush, moi je dévore des polars. C’est plus fort que moi, je lis bien autre chose aussi, mais je reviens toujours aux romans policiers.

J’en lis des énervants qui me donnent presque la fièvre (Deon Meyer et ses histoires «thrillantes» dans les bas-fonds du Cap en Afrique du Sud), j’en lis des très noirs où l’on s’enfarge sur des cadavres aux sourires cyniques fendus jusqu’aux oreilles à l’aide d’un objet tranchant (bonjour, M. Connelly), je reviens de temps en temps aux récits misanthropes et magnétiques de Patricia Highsmith — celle qui m’a fait aimer le genre.

Cet automne, j’en lis aussi des mous, dans la veine du « cosy mystery », où le meurtre, à défaut d’être « confortable », devient plus acceptable et cathartique pour le lecteur. Moins de violence, d’effusion de sang, de sexe et d’amoralité : moins de cauchemars pour ceux et celles qui lisent avant d’aller au lit.

Actuellement dans le top 10 des meilleures ventes en France, l’Islandais Ragnar Jónasson, inconnu en 2016, a su s’imposer dans le polar soft en quelques romans : Snjór (neige), Mörk (frontière), Nátt (nuit) et Sótt (fièvre). Né en 1976, cet adorateur d’Agatha Christie — il a traduit 14 de ses romans —, avocat et professeur de droit à l’Université de Reykjavik, met en scène Siglufjörður, minuscule village de pêcheurs de harengs au nord de l’Islande, entre mer, montagne et fjord, où l’air arctique est vivifiant, mais la crise de claustrophobie jamais loin. En été, la nuit lumineuse brûle le sommeil par les deux bouts alors qu’en hiver, le froid et la nuit font un et se déposent sur le village et ses habitants comme un édredon duveteux se muant en une étouffante chape de plomb.

Au petit poste de police du village, Ari Thór, jeune enquêteur pas du coin, entame sa carrière après de brèves études en théologie. Raide, sec, jaloux maladif, mangeant du poisson cru pour se faire plaisir, il n’est pas attachant, et son point de vue se perd dans une multitude de perspectives. Jónasson n’est pas un écrivain de l’ellipse haletante, de la chute coup-de-poing, ni un maître de l’anticipation. Il multiplie les points de vue jusqu’à nous étourdir, et c’est ainsi qu’il nous sème, tricotant lentement la laine de mouton islandais. Le patron de tricot n’est pas si complexe, mais les mailles sont nombreuses et savamment entremêlées. Ici, le mal est lent, c’est un petit rongeur sévissant en silence.

Mörk et surtout Nátt, malgré leur intrigue molle, ont capturé quelque chose de l’air du temps. Romans modernes donc, où il est question de solitude, d’embourgeoisement, des traces laissées au pays par la crise financière de 2008, mais aussi d’un mal noir et vicieux gangrenant la littérature policière : la violence faite aux femmes. Dans ces romans, elle apparaît — inévitable, impossible à cacher bien que tue —, implose, s’impose, rampe et revient, comme ce soleil englué sous les particules de cendre volcanique noircissant l’air de la capitale.

Dans Nátt, les personnages féminins ne meurent pas tous, mais ils sont moins bien dessinés que les autres, souvent plus archétypaux : jeunes femmes candides et séquestrées ; précieuses coquettes soucieuses de leur mise en scène ; violées et impuissantes, évanouies puis sauvées comme Blanche-Neige ; perdant certains privilèges sans le savoir pendant qu’elles montent un reportage ; sinon froides, impitoyables et calculatrices…

On pensait lire un roman sur la notion de responsabilité, sur le poids de la culpabilité puis voilà que dans les tiroirs des meubles de toutes les pièces, au détour des chapitres, se révèlent tout à coup, des corps de femmes mortes ou à l’agonie. L’une d’elles parviendra à libérer la parole d’une autre, mais elles n’auront pas la satisfaction de se venger elles-mêmes.

Comme le roman, le polar est un miroir de notre monde, reflet d’une société où les cadavres féminins s’empilent : tueries de nos sœurs autochtones, meurtres des ouvrières des maquiladoras à Ciudad Juárez au Mexique, féminicides dont on parle en France ces jours-ci (« elle le quitte, il la tue »), attentat antiféministe perpétré contre 14 femmes à Polytechnique dont on souligne les 30 ans, leurs ombres lumineuses braquées dans le ciel de Montréal pour ne rien oublier…

Le polar ne peut pas aller plus vite que le monde qu’il dépeint, mais il devra faire entrer un trait de lumière, quelques femmes vivantes, et déposer un peu de pouvoir entre leurs mains. Connelly l’a osé récemment avec Renée Ballard, sa nouvelle enquêteuse. Comme au cinéma, il faudra peut-être penser un équivalent du test de Bechdel pour développer de nouveaux réflexes et entreprendre de mieux représenter celles qui ont libéré leur voix et veulent la faire entendre. Qui sait, assisterions-nous à un renouvellement intéressant des schèmes et des intrigues, molles ou pas, aux abords du cercle arctique, des pics rocheux sud-africains ou des plages californiennes.

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