Faubert, l’éclaireur des voies anciennes

J’ai toujours éprouvé de l’admiration pour le chanteur, conteur et ethnologue autodidacte Michel Faubert. Notre société se transforme si vite. Elle perd la trace des générations passées sans se retourner pour voir de quel bois elles se chauffaient. Plusieurs artistes se laissent emporter sans bagages par le vertige planétaire. Pas lui.

Depuis quarante ans, tirant du répertoire traditionnel québécois des chants (avec ou sans son groupe Les Charbonniers de l’enfer), des légendes et des contes recueillis auprès des personnes âgées, il maintient le cap sur la mémoire.

Cette tradition orale venue de la vieille France monarchiste, transformée au gré des cahots de la route sur notre continent nord-américain, est son chemin de ronde. À nous de le suivre !

Durant le temps des Fêtes, les folkloristes reprennent un peu de faveur populaire. C’est la saison de la nostalgie par excellence, sous la neige et les sapins. Du coup, les traditions sortent du placard, vite remballées après usage pour un nouveau tour de calendrier. Reste que la littérature orale devrait être enseignée dans les écoles du Québec. On se targue de posséder une culture distincte sans chercher collectivement à connaître nos racines. Pourtant, la modernité n’exclut pas le souvenir. Elle s’en nourrit de façon inconsciente. Mais comment séduire les nouveaux arrivants avec une mémoire défaillante ? Comment persuader les enfants de demeurer dans le giron francophone en les coupant des ressorts poétiques de la transmission ? Regarder au loin, c’est aussi éclairer les voies anciennes.

Cette semaine, je suis allée, rue Saint-Dominique, au théâtre La Chapelle voir le spectacle solo de Michel Faubert a cappella, au beau titre Le chant du silence (à l’affiche encore samedi). Il profitait de l’occasion pour mettre en ligne ses premiers albums des années 1990 et de l’an 2000, dont Maudite mémoire et L’écho des bois.

La mise en scène était minimaliste pour mieux épouser l’atmosphère feutrée des maisons hôtes des trésors vocaux du génie populaire, si menacés désormais. Sur scène, quelques numéros des chanteuses Gabrielle Bouthillier et Liette Remon faisaient écho aux siens. Tout de noir vêtu, Faubert chantait, contait, récitait des poèmes tout en remontant son parcours.

Les cris d’antan des femmes violentées

Dans son Rigaud natal, il avait été mis à contribution un été, au cours des années 1970, avec un groupe d’étudiants pour récolter des œuvres folkloriques orales chez les aînés de la région, ressortant de l’expérience à jamais transformé. Surtout après sa rencontre avec la vieille Marie-Rose D’amours, une amie de sa mère à moitié recluse, au répertoire immense qu’elle entonnait dans sa cuisine entre trois plages de silence.

La machine enregistreuse de Michel Faubert n’aura pas laissé tarir sa source vive. Pas plus que celle d’autres gardiens de la mémoire à travers le Québec et L’Acadie. La cueillette ethnologique devint bientôt la quête de sa vie. Il allait se faire passeur aussi, et à pleine voix.

Répondant au courant actuel des revendications féminines, plusieurs complaintes du spectacle de Faubert évoquent les malheurs de femmes torturées. Telle La fille du boulanger, violée et assassinée par trois cavaliers qui trouvent refuge chez ses parents, sans savoir où ils sont tombés. Ces meurtriers tendent à leurs hôtes l’anneau d’or de la fille en gage de remerciement, ce qui pousse le père à se faire justice. Faubert y voyait un écho au film de Bergman La source, inspiré d’une légende suédoise du XVIe siècle, évoquant avec des variantes la même tragédie. Celle-ci avait traversé les siècles, les pays et les langues par le miracle de la tradition orale pour parvenir à travers Marie-Rose jusqu’aux oreilles du folkloriste en herbe.

Tragiques, aussi, les paroles des Anneaux de Marianson, ballade médiévale française recueillie par le père de l’ethnologie québécoise, Marius Barbeau, dont Faubert aura imaginé la mélodie au cours d’un rêve. Elle raconte le drame d’une jeune mariée accusée à tort de trahison par son mari revenu de guerre, qui la tue brutalement avec son enfant nouveau-né, avant de découvrir sa méprise et de se maudire lui-même.

Fermant les yeux, l’autre soir, je me suis laissé remuer par les beaux chants issus des siècles, des continents, des fermes, des bois et des tavernes, vivaces si longtemps chez nous et remplacés parfois par beaucoup de bruit.

La mort violente rôdait sans masque sur ces récits de transmission, avec sa charge d’enseignements, de pièges à éviter dans la conduite des passions humaines. Car de précieuses leçons de vie se collent au répertoire de la nuit des temps. Soulever avec Faubert le couvercle du coffre à souvenirs, c’est découvrir des mises en garde qui éclairent autant qu’hier les esprits d’aujourd’hui.

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