Si c’était à refaire

Être polyglotte, c’est une amplification de l’être, une multiplication de soi, un avantage existentiel qui tente de court-circuiter l’épineux chemin vers l’autre. Tous les polyglottes le confirmeront. Mais être polyglotte durant la Seconde Guerre mondiale, c’était parfois courir la chance d’être envoyé ailleurs que dans un four crématoire.

C’est précisément ce qui sauva des ténèbres l’un des derniers survivants des camps, l’écrivain slovène centenaire Boris Pahor, qui ne cessa, depuis les horreurs des camps qu’il a fréquentés à Struthof, Dachau, Dora, Bergen-Belsen et la nécropole des morts à Natzweiler, de dénoncer le fascisme et de prêcher pour une Europe plurielle aux langues et aux identités multiples.

Le médecin en chef du camp, lorsqu’il s’était rendu compte que le prisonnier au petit doigt cassé parlait plusieurs langues slaves, en plus de l’italien, du slovène et de l’allemand, lui confia la tâche de traducteur et d’ordonnateur médical. Faute de médicaments et de nourriture, c’est avec la polyphonie des mots que Boris avait tenté de rendre les derniers instants de ses compagnons un peu plus humains. C’est tout ce qu’il pouvait faire pour eux. Depuis plus d’un demi-siècle, il n’a cessé d’écrire pour les arracher à l’oubli.

Or à lire, à écouter et à regarder « cet homme qui a trop vu » (d’après le titre du magnifique documentaire d’Alan Yentob sur Boris Pahor), il semble que ni l’Europe ni le monde n’ont vraiment appris à diversifier le réel dans une optique pluraliste. Face à la souffrance, au non-sens et à la déshumanisation, l’écrivain slovène raconte sensiblement la même horreur que tous les survivants. Mais Pahor dénonce et accuse les livres d’histoire de ne pas être suffisamment polyphoniques.

C’est peut-être là qu’être polyglotte aide à se faire entendre : raconter d’autres récits non pas dans le but d’effacer l’impensable qui y figure déjà, mais surtout d’ajouter tous les autres chapitres dont on parle peu. Les Juifs se faisaient exterminer par millions dans des camps allemands, mais parallèlement à ces camps, il y avait des camps pour des résistants au fascisme que la grande Histoire a peu retenus.

Au lieu d’une étoile jaune, Boris et ses compagnons portaient des triangles rouges qui symbolisaient les prisonniers politiques. Natzweiler, premier camp de concentration trouvé par les troupes occidentales, tombe vite dans l’oubli même si la torture, les exécutions et les expériences médicales y ont eu lieu et que le camp, relativement petit, était pourtant l’un des plus meurtriers. Il fallait d’abord gagner la guerre et parler des camps après la libération. Très rapidement, Auschwitz et Bergen-Belsen allaient envoyer Natzweiler aux oubliettes.

Mais quelle est cette faculté humaine de compartimenter le vécu en braquant les projecteurs sur une seule réalité ? La réponse se trouve dans le percutant et nécessaire livre-hommage que le Vieux Continent vient de lui consacrer : Et si c’était à refaire — Chemins de Boris Pahor (Éditions PGDR, Paris, 2019). Dans ces entretiens urgents et brûlants d’actualité entrepris et dirigés par l’homme de lettres Guy Fontaine, l’indomptable et inclassable écrivain de Trieste se livre comme jamais, notamment lorsqu’il se souvient comment, dans un petit village en Alsace, lors d’une longue procession de prisonniers de 600 habits rayés dont il fait partie, deux fillettes annihilent leur existence et « marchent sur le trottoir comme s’il n’y avait autour d’elles que la neige dans une atmosphère paisible et ensoleillée ».

Si les sens des prisonniers n’étaient pas annihilés par l’odeur de la chair brûlée, ils auraient pu eux aussi se croire dans un tableau de Brueghel. Zoomer sur le détail pour ne pas voir la totalité du tableau, comme cette maison de vacances réquisitionnée pour le commandant du camp et sa jeune famille qui embellissaient les fleurs du jardin avec les cendres du crématoire…

À 106 ans, Boris Pahor, le plus ancien survivant connu des camps de concentration, ne cesse de nous interpeller pour dire que l’Europe, quoi qu’elle dise, n’a pas fait son devoir de mémoire, notamment parce qu’elle est devenue spécialiste des parties au lieu de la vaste mais sans doute angoissante totalité. Peu d’entre nous ont entendu parler du camp Dora dirigé par Wernher von Braun (oui, le même qui plus tard allait diriger le projet de la NASA de descente de l’homme sur la Lune), mais si c’était à refaire, Boris aurait fait la même chose : lutter contre le fascisme italien et allemand, quitte à être emprisonné pour ses postures politiques.

Si le silence des pantoufles est parfois pire que le bruit des bottes, Boris Pahor a dignement lutté contre les silences de son époque. À la suggestion de ce dernier, il faudrait peut-être revenir à l’antique cri d’Antigone pour n’entendre que les lois du cœur, peut-être l’unique voix capable de percer les murs de l’indifférence.

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2 commentaires
  • Johanne Archambault - Abonnée 7 décembre 2019 15 h 04

    Merci de cet éclairage, Madame

    J'aimerais vous lire plus souvent.

  • Gloriane Blais - Abonnée 8 décembre 2019 14 h 40

    Merci

    C'est un sujet qui m'intéresse depuis toujours. Je viens de commander le livre.
    Merci infiniment.