Par-delà l’affaire Jérémy Gabriel

Les avis sont partagés devant la récente décision du tribunal d’appel de condamner l’humoriste Mike Ward à verser une compensation à Jérémy Gabriel pour des propos tenus dans un de ses spectacles. Le garçon, atteint du syndrome de Treacher Collins, y avait été raillé entre 2010 et 2013 sur son physique, ce qui lui avait fait vivre un calvaire à l’école comme partout. Encore dernièrement, sur sa page Facebook, dans le sillage du jugement de la Cour d’appel du Québec, il recevait son lot de messages injurieux en se faisant inviter par des esprits malveillants « à se pitcher en bas du pont » et autres gracieusetés déversées sur son faciès aux malformations congénitales : « Cest quand ta date de déces ? » (sic) « Crisse de trout cul. » (re-sic) Ce jeune homme est fait fort, accordons-lui ça en choeur.

Les débats en cours devraient permettre, au mieux, de confronter des points de vue sans forcément se lancer des noms d’oiseaux et des tweets disgracieux par la tête. Entre le combat pour la liberté d’expression et celui pour le respect d’un enfant ayant un handicap, chaque camp affûte ses arguments. Les droits des uns s’opposent à ceux des autres et tout le monde navigue en des zones floues, surtout en nos jours de grandes mutations des esprits.

L’humour est-il une terre sacrée imperméable à l’évolution des sociétés ? La question a le mérite de se poser au détour. Jérémy Gabriel se dit ouvert à la critique et encourage ses adversaires à prendre la parole, mais il s’était estimé violé dans sa dignité par des propos discriminatoires et il tient son bout. Mike Ward, de son côté, considère qu’un juge n’a pas à fixer les limites de l’humour, sous peine de conduire toute la profession à l’autocensure.

Reste que, jusqu’ici, deux tribunaux ont bel et bien condamné Ward à verser des compensations à Gabriel, s’y sentant autorisés. La Charte des droits et libertés a force de loi autant que la liberté d’expression. Les plateaux de la balance de la justice oscillent au gré des cas. La Cour suprême, vers laquelle se tourne Mike Ward, devrait trancher un jour, au malheur des uns et au bonheur des autres. Mais nul n’en sortira vraiment vainqueur, car on perdra collectivement d’un côté pour gagner dans un autre champ.

La bataille des esprits

Rappelons que l’humoriste Jean-Marc Parent avait parodié en spectacle des handicapés moteurs sans en cibler un en particulier, à l’encontre de Mike Ward avec Jérémy Gabriel, riant avec eux, pour ainsi dire, avec une forme de respect. Tout est dans la manière. D’ailleurs, il n’y a pas eu de procès Parent. Et si, en franchissant une ligne rouge, c’était Mike Ward qui avait mis ses confrères dans l’eau chaude plutôt que Jérémy Gabriel ? On ne peut pas tout dire et tout faire, même sous le masque du clown. Question de bon sens. Ainsi va la vie dans l’espace commun.

Par-delà la position d’un camp ou de l’autre, et quel que soit le verdict à venir de cette Cour suprême — dont on peut craindre à raison qu’elle ne crée jurisprudence en encadrant le métier d’humoriste —, des enjeux sociaux dépassent les décisions de justice pour interpeller tout un chacun, entre ses replis d’intolérance et ses aspirations à l’ouverture. La vraie bataille se joue au niveau des esprits.

Après tout, Ward s’était permis de rire du handicap du « petit Jérémy » parce qu’il y avait un public pour trouver ces piques sinistres bien amusantes, sans y regarder de plus près. Mais si, près de dix ans plus tard, cette affaire, en éclairant les consciences, avait aidé plusieurs personnes à saisir que ces gags n’étaient pas vraiment drôles, réflexion faite ? Si elle envoyait le précieux message aux dilatateurs de rates qu’il y a besoin d’élever le niveau de l’humour par-delà les attaques personnelles infamantes ? Ce serait toujours ça de pris pour assainir l’air qu’on respire.

L’humour est en évolution constante, quoi qu’on en dise. Les caricatures sur les juifs cupides aux nez crochus qui foisonnaient dans les journaux européens jusqu’à la fin de la dernière guerre mondiale n’ont plus cours. Les blagues sur les bamboulas et les bougnoules, devant lesquelles se tordaient les publics des anciennes colonies et des contrées au passé esclavagiste, ne sont pas tolérées comme jadis. Se moquer des Autochtones n’a guère la cote désormais sur nos terres, à l’heure où les abus dont ils ont été victimes se font jour. Les gais sont moins raillés qu’autrefois après avoir fait valoir leurs droits sur la place publique.

Si certains continuent à trouver désopilantes les attaques sur le physique et la sexualité des femmes ayant des tribunes d’opinion, celles-ci dérangent davantage à mesure que les journalistes et les députées révèlent les commentaires sexistes dont elles sont l’objet à pleins médias sociaux. Des voiles se soulèvent. On évolue. Eh oui !

23 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 décembre 2019 05 h 17

    Mike Ward, le harceleur public

    L’humoriste s’entête à se voir comme le défenseur de la liberté d’expression. Or ce n’est pas cela qui est en cause.

    Sans viser personne en particulier, Mike Ward peut bien rire de tous les handicapés de la terre. Cela manque d’empathie, mais il a le droit d’en manquer.

    Et quand il ridiculise quelqu’un en particulier, il doit choisir avec discernement la victime de ses sarcasmes.

    Il peut se moquer de la bouche croche d’un ex-premier ministre canadien. Mais pas de celle de son voisin, assisté social, qui serait traumatisé à vie d’être devenu publiquement son souffre-douleur.

    Le sarcasme peut être une arme.

    Ce qui lui est interdit, c’est de stigmatiser — littéralement, marquer de stigmates — une personne vulnérable comme le font les harceleurs contre leurs victimes.

    Il ne peut pas immoler publiquement des personnes immensément plus faibles que lui sur l’autel de son talent à rendre sa cruauté amusante.

    En répétant ses sarcasmes de spectacle en spectacle, Mike Ward est le modèle de l’adolescent égocentrique qui se trouve drôle en harcelant les tapettes, les grosses puantes et les Nèg’ de sa classe. De celui qui estime qu’il en a le droit parce qu’il est plus fort qu’eux. Et qui se glorifie en se percevant comme le héros de ses fantasmes.

    Le meilleur conseil que je pourrais donner à Mike Ward, c’est de ne pas tenter de porter sa cause en appel, de s’excuser publiquement, et de composer pour Jérémy Gabriel un numéro où celui-ci viendrait se moquer de l’humoriste dans un de ses spectacles.

    Ça, ça serait sympa.

    • Louise Collette - Abonnée 5 décembre 2019 08 h 38

      Merci Monsieur Martel, magnifique commentaire, j'abonde dans le même sens.

    • Gilles Théberge - Abonné 5 décembre 2019 09 h 00

      À la façon dont il a réagi à l'annonce de sa condamnation, je serais étonné qu'il retienne votre suggestion.

      Mais ce serait en effet, une belle façon, après toute cette acrimonie de régler cette affaire. Et cela pourrait faire école.

      Mais je pense aussi qu'il ne faut pas compter sur Grey le procureur de Ward pour lui suggérer et faire de ça, une avenue de solution

    • Jean-François Trottier - Abonné 5 décembre 2019 10 h 12

      M. Martel,
      je ne suis pas du public de M. Ward.

      Je sais toutefois que la principale composante de son humour est de rire de soi-même. Il étale ses malaises en parlant comme il le fait, c'est je dirais évident.
      C'est d'ailleurs le cas de la plupart de nos humoristes. Sinon, devinez... ils n'auraient aucun auditoire.
      Comme Deschamps, Clémence, les Cyniques, RBO, le Gros Cave (JF Mercier), Olivier et pas mal tous les autres.

      Les rares qui se prennent au sérieux, s'il y en a, on un public restreint de personnes en manque d'identité, soit l'inverse de pas mal toute la population québécoise contrairement à ce que certains médias essaient de faire croire.

  • Marc Therrien - Abonné 5 décembre 2019 07 h 21

    Et dans l'en deça de l'hybris


    Mike Ward est le testeur des limites qui prend le risque de savoir jusqu’où aller trop loin. Sans le prendre en pitié, je peux comprendre qu’une fois le premier round du combat avec Jérémy Gabriel terminé, il ait pu ressentir un grand vide et surtout une énorme pression à devoir continuer de faire rire sans nouveau coup d’éclat à portée de la main. Ce métier offre bien peu de répit. Une fois rendu au sommet, le défi c’est d’y rester surtout quand on est détesté par la plupart des gens. Maintenant qu’il a perdu son recours à la cour d’appel, il veut mener son combat pour la liberté d’expression jusqu’à la cour suprême. Il semble en faire une obsession et une question de «vie ou de mort» ou en d'autres mots, qu’il se soit enfermé dans une cage et qu’il ait avalé la clé, dans une logique situationnelle où il n'y a pas de retour en arrière possible une fois qu'il a franchi le rubicon et avec son personnage de l’impur qu’on prend plaisir à châtier. Veut-il seulement être aimé?

    Enfin, si « l’humour est en évolution constante, quoi qu’on en dise », il semble que pour sa part Mike Ward aime bien garder vivant l’esprit de la comédie grecque « où les attaques personnelles, les grossièretés, les sarcasmes et la crudité étaient monnaie courante et fort prisés. » « Dieux, hommes d’état, laideurs et défauts d’ordre physique, intellectuel ou moral, insuffisances humaines constituaient déjà des cibles de choix » comme le rapportent Normand Baillargeon et Christian Boissinot dans l’introduction de leur livre « Je pense, donc je ris. Humour et philosophie ».

    Marc Therrien

  • François Poitras - Abonné 5 décembre 2019 07 h 23

    Mike Ward détient le pouvoir financier de mener un interminable procès grâce aux sommes engrangées aux dépens de ses victimes. Le vernis de respectabilité que ce procès donne à l’humour débile et diffamatoire de Ward dégoute. Malgré la mise en branle du système judiciaire, un trou du cul demeure un trou du cul.

  • Françoise Labelle - Abonnée 5 décembre 2019 07 h 47

    Jusse une joke

    Au delà de l'aspect strictement légal, cette affaire est un révélateur de l'état de nos sociétés où la violence est justifiée et admirée.
    En ce qui concerne un aspect plus légal et fondamental, peut-on défendre la liberté d'opinion quand il n'y a pas d'opinion? La juge dissidente Savard disculpait Ward en spéculant sur ses intentions et en soulignant que sa tirade spirituelle n'exprimait pas son opinion. Toute agression verbale s'en trouve disculpée.

    On s'interroge un peu partout sur les contours de cette liberté d'opinion, comme par exemple la directrice du PEN American Center dans le Monde, à propos des fake news diffusées par Trump. Aux USA, où tout est permis, le néo-nazi Anglin, qui tenait le Daily Stormer (allusion évidente au Stürmer nazi), a été condamné en 2017 à verser 700,000$ à une agente immobilière juive contre laquelle il a monté une campagne d'insultes et d'intimidations téléphoniques. Le néo-nazi bien connu David Duke avait justement invoqué la liberté d'expression, garantie par une interprétation sans limite du 1e amendement. Même aux USA, on admet des limites à la liberté d'expression. Les méfaits de la rectitude politique et de la bienpensance sans doute. Des termes vides de sens.

    Pourquoi les humoristes n'auraient-ils pas de code d'éthique, comme dans toute carrière? On donne par ailleurs des droits sans limite à des concepts flous comme la religion, l'opinion, l'humour. Il me semble que ce n'est pas une pratique légale habituelle alors que les termes utilisés sont définis avec soin. Est-ce que la tirade de M.Ward correspond à la définition de l'humour noir qu'il invoque? Peut-être au XXIe.

  • Fabien Nadeau - Abonné 5 décembre 2019 08 h 12

    Merci, Jean_Pierre Martel...

    J'avais besoin d'un commentaire comme celui-là, ce matin. Sensé, équilibré, bien écrit, un brin drôle. Parfait, quoi!