Du sexe biblique

Il y a du sexe dans la Bible. Même pour un croyant, toutefois, ce livre, en cette matière, ne s’avère pas toujours un bon guide. L’Ancien Testament, notamment, n’est pas tendre envers les femmes adultères et les homosexuels. L’Église, pas toujours subtile au cours de l’histoire, en a tiré des enseignements nourrissant une phobie de la sexualité et des femmes.

Dans son Anticatéchisme (Albin Michel, 2013), la journaliste française Christine Pedotti, alias Pietro de Paoli, le constate. « Les relations du christianisme avec le sexe sont, pour le moins, difficiles, écrit-elle. […] Dans l’esprit de nos contemporains, l’affaire est finalement assez simple. Le christianisme, c’est en théorie no sex, et en pratique, les pires turpitudes, en particulier de la part du clergé. »

Chrétienne de gauche, Padotti attribue à une mauvaise lecture des textes cette morale étriquée. Dans les Évangiles, note-t-elle, Jésus, pour ainsi dire, « ne s’intéresse pas à la question » et ne porte jamais de jugements dépréciatifs sur les femmes à la réputation douteuse qu’il rencontre. « Ce n’est donc pas dans l’Évangile qu’on trouvera l’origine de la méfiance chrétienne à l’égard de la sexualité », conclut la journaliste.

Une approche originale

Le bibliste québécois Sébastien Doane partage ce point de vue. « La morale sexuelle de l’Église catholique est très éloignée de ce que disent les textes bibliques reliés à la sexualité », écrit-il dans Sortir la Bible du placard (Fides, 2019, 200 pages), un charmant essai consacré aux passages charnels consignés dans ce « chef-d’oeuvre de la littérature mondiale ».

Doane n’est pas un commentateur ordinaire. Professeur d’études bibliques à l’Université Laval, lecteur passionné de la Bible, qu’il a découverte en lisant le Cantique des cantiques à l’âge de 12 ans, et communicateur souriant et particulièrement énergique, il se spécialise dans l’interprétation des « récits insolites », c’est-à-dire ceux que l’Église met rarement en avant « parce qu’ils sont trop violents, trop vulgaires, trop sexuels, trop bizarres, trop farfelus », précise-t-il dans Zombies, licornes, cannibales… (Novalis, 2015).

Le bibliste, de plus, utilise une approche interprétative originale, appelée l’analyse de la réponse du lecteur. « Il ne s’agit pas, explique-t-il, de trouver ce que l’auteur voulait dire, ni de découvrir le sens par la structure du texte lui-même, mais de décrire les options d’interprétation offertes aux lecteurs et lectrices d’aujourd’hui. » Opposé à une lecture fondamentaliste cherchant à fixer le sens des textes, Doane prône une expérience littéraire centrée sur « ce qu’éprouve le lecteur lorsqu’il met en oeuvre ce texte, lors de sa lecture ». Il n’est nul besoin d’être croyant pour apprécier l’originalité et la richesse de cette approche.

Au sujet de Jésus, Doane rejoint Pedotti. De la vie sexuelle et amoureuse du messie, on ne sait rien. Sa prédication, d’ailleurs, aborde à peine le sujet. On sait, cependant, qu’il « brise plusieurs tabous sociaux dans ses relations avec les femmes » en se laissant toucher par certaines d’entre elles, que la société considère comme impures, et en ne condamnant pas les femmes accusées d’adultère. Chez lui, l’amour, la compassion et le respect des autres, notamment des exclus, sont bien plus importants que les interdits. « Un retour à l’attitude de Jésus serait certainement de mise pour les Églises d’aujourd’hui qui, pour le suivre, devraient chercher à être à l’avant-garde de la lutte contre le sexisme et la marginalisation des femmes », conclut Doane sur le sujet.

Des propos choquants

Le cas de l’Ancien Testament est plus délicat. Y figure, bien sûr, le Cantique des cantiques, un magnifique chant d’amour qui « montre clairement que la Bible n’est pas qu’un ensemble de lois machistes et misogynes qui encadrent rigoureusement les pratiques sexuelles pour réprimer le plaisir associé à la sexualité », écrit le bibliste, mais d’autres textes s’avèrent moins réjouissants.

Le Livre des Nombres, par exemple, présente comme acceptable le test des eaux amères, une épreuve qui consiste à faire boire de l’eau empoisonnée à une femme accusée d’adultère. Si elle survit, on la déclare innocente ; si elle meurt, on conclut à sa culpabilité. « Notons qu’il n’y avait aucune procédure similaire pour un homme suspecté d’adultère », écrit Doane, en ajoutant qu’un homme ayant injustement accusé sa femme n’était pas puni non plus.

Si l’épisode de Sodome, laisse entendre le bibliste, ne critique pas tant l’homosexualité que l’inhospitalité, le Lévitique, lui, condamne, dans deux passages, les rapports sexuels entre hommes. Doane exprime son malaise quant à l’utilisation de ces extraits. « Les fondamentalistes, si prompts à se rappeler ces deux lignes de la Bible, devraient aussi être capables de se rappeler les chapitres entiers qui condamnent l’injustice, la haine et l’oppression », s’insurge-t-il.

Regard critique

En 1999, dans Comment lire l’Évangile sans perdre la foi (Fides), le prêtre et théologien italien Alberto Maggi proposait des interprétations visant à surmonter le « défi au bon sens » que représentent plusieurs passages évangéliques. Doane, ici, se livre à un exercice semblable.

Que faire, en effet, devant « des textes issus d’une culture patriarcale qui transmettent une idéologie de violence envers les femmes » ? L’interprétation littérale est bien sûr à rejeter. Le choix de faire l’impasse sur les textes embarrassants relèverait de la paresse, voire de la lâcheté. Il reste deux voies : la recontextualisation, qui s’avère parfois insuffisante pour sauver les textes, et la stratégie du regard critique, celle que Doane privilégie et dit avoir apprise des biblistes féministes. « Elle vise, écrit-il, non seulement à recontextualiser les textes bibliques, mais à trouver les éléments textuels qui posent problème, pour les dénoncer. »

La conclusion de cette réflexion s’impose et rend fous les fondamentalistes : dans une perspective humaniste et moderne, la Bible ne se suffit pas et ne suffit pas aux humains. La Bible, en d’autres termes, est faite pour l’humain, et non l’humain pour la Bible. Avec son approche insolite, Sébastien Doane réussit à faire aimer et la Bible et sa critique.

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13 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 2 décembre 2019 06 h 24

    La difficulté est que la Bible ne fut traduite en latin qu’au 4ieme siècle de notre ère de l'hébreu surtout de la langue grecque ancienne. Tout dépendant «  quelle » Bible nous lisons selon les différents traducteurs. La plus interessante en ce qui me concerne est celle D’Andre Chouraqui. Savoir le grec est un plus tout de même parce que les traductions présentes souvent de grandes différences. Cependant la Bible devient operante si on connait le Talmud et le Zohar. Bref, l’aide des penseurs juifs est plus importante que n’importe traduction en francais ou toutes les dérives interpretatives sont possibles comme pour toutes traductions. De plus les passionnantes autres évangiles dites apocryphes. Offrent d’autres délectations intellectuelles. Sinon pour le sexe il y a beaucoup d’excellents essais qui lui sont consacrés et a la Bible même sur l’humour ( je n’ai pas la place ici pour les références). En tout cas Dieu est bien une folie humaine...

  • Maître Alain Rioux - Inscrit 2 décembre 2019 07 h 32

    Gnosticisme et Tradition...

    L'approche de la Bible que tu proposes, à l'instar de tes lectures, relève du gnosticisme, vieille hérésie, combattue par un saint Irénée, au second siècle, qui rejetait la Tradition de l'Église, en matière de dogme et de morale. Or, toutes les dénominations de l'Église chrétienne, orthodoxes, catholiques et protestantes, en leurs confessions historiques, adhèrent, essentiellement, à la mêmeTradition, le même Symbole de Foi, le Credo de Nicée-Constantinople (381/C.O.E), en la même Bible (T.O.B) et en la même morale sexuelle, depuis Pentecôte: la sexualité humaine ne peut qu'être hétérosexuelle, monogame et maritale. Certes, la Bible n'est pas, d'abord, un traité de morale, comme en fait foi le Credo, qui est le dogme fondamental de l'Église, en ce qu'il énonce en UN jugement de foi, la DIVERSITÉ des messages de chacun des livres de la bibliothèque sacrée. Néanmoins, l'Église en a discerné des règles éthiques, même sexuelles, que toi et les tiens seraient mal venu de critiquer, à moins que ta clique ne veuille créer sa propre chapelle néo-gnostique et rétrograde... Gageons qu'elle ne durera pas longtemps!

  • Pierre Boucher - Inscrit 2 décembre 2019 07 h 59

    Dualisme

    La mépris de la sexualité vient des Grecs dont la pensée a grandement contaminé l'Église catholique. Pour eux, le monde physique était mauvais. Seul est bon le monde des idées. La réforme protestante a rétabli un peu l'heure juste. Voilà très longtemps, j'ai largué le catholicisme sclérosé et aberrant pour le protestantisme.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 décembre 2019 08 h 34

    Que faire ?!?

    « Si l’épisode de Sodome (…), le Lévitique, lui, condamne, dans deux passages, les rapports sexuels entre hommes. » ; « Que faire, en effet, devant « des textes issus d’une culture patriarcale qui transmettent une idéologie de violence envers les femmes » ? » (Louis Cornellier, Le Devoir)

    Que faire ?

    Relire les passages difficiles ou contestés du Tanakh (A, Acronyme de Torah/Instruction, Névi’im, kétouvim, Livres composant la Bible Hébraïque), les contextualiser et les comprendre non pas avec des yeux d’anciens-néo testamentaires mais avec des yeux d’humanité et de la Torah Orale (Talmud) !

    De ces yeux, il demeure possible savoir ou de re-savoir que les 613 Commandement s’adressent plus précisément à la Communauté juive et que les Nations sont invitées à accomplir les 7 Lois noachides (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_noahides#Liste_des_sept_lois_noachides) selon leurs Visions-Lois !

    De ce « Que faire ? », que retenir ?

    Lire la Torah avec des yeux issus de la critique historique et chrétienne trahit la Torah par d’autres torahs et blesse des cœurs inutilement !

    Que faire ?!? - 2 déc 2019 -

    A : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tanakh .

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 décembre 2019 09 h 32

      De ces « possible savoir » et « Commandement », lire, plutôt, « possible de savoir » et « commandements » (Mes excuses)

      Ps. : En passant, et selon sa lecture, l’ « idéologie de violence envers les femmes »n’apparaît ni dans la Torah ni dans la « culture patriarcale » dont elle leur serait issue !

      Bref ! – 2 déc 2019 -

  • Serge Grenier - Abonné 2 décembre 2019 09 h 21

    Dieu le père...

    Je ne comprend pas l'acharnement des gens à vouloir ressusciter un texte qui a fait son temps et qui ne tient plus la route. Nous avons de nos jours des milliers de penseurs et des dizaines de milliers de livres qui vont beaucoup plus loin que le Bible sur le plan spirituel, moral, social, humain, etc.

    Je ne renie pas le passé, je l'assume. Mais en voulant ramener à tout prix ramener la Bible et les autres textes sacrés désuets dans la discussion, ces gens-là renient le présent.