La vie sauvage

Au début des années 1960, le photographe Gabor Szilasi est envoyé dans les Laurentides par le Service de Cinéphoto du Québec. Là, on traque le loup sans relâche. Le loup, dit-on, menace le chevreuil. Il faut le tuer. L’exterminer. L’éradiquer. Sur un des clichés de Szilasi, trois gardes-chasse, vêtus de leur uniforme, se tiennent droits, l’air fier, devant les corps raidis d’une trentaine de loups alignés sur un monticule de neige. Quand on y regarde de près, on distingue parmi ces cadavres deux ou trois renards, de même qu’un lynx.

Le loup est alors empoisonné à la strychnine, un puissant poison badigeonné sur des appâts dispersés dans la nature. D’autres animaux que le loup en mangent eux aussi. Et meurent.

Cette campagne de destruction du loup est rappelée par un essai photographique de cette époque signé Marcel Cognac, photographe très doué, hélas à peu près oublié aujourd’hui.

Cette grande peur collective des loups a fait en sorte qu’il n’en existe pratiquement plus au sud du Québec. Tant que les loups n’auront pas leurs historiens, l’histoire sera racontée par ceux qui les ont tués. Il en va de même pour tous les dominés. L’histoire glorifie toujours les vainqueurs, quels qu’ils soient. Autrement dit, l’histoire est écrite par en haut. On oublie volontiers ceux d’en bas, comme s’ils ne comptaient pas. À la télévision, aux bulletins de nouvelles, on le rappelle d’ailleurs tous les jours. À tel point qu’on ne s’en aperçoit même plus.

Chaque jour, on nous indique par exemple l’indice du Dow Jones, celui du TSX, le prix de l’once d’or, celui du baril de pétrole brut. Tout cela comme si votre vie en dépendait, même si à peu près personne ne comprend quelque chose à cette valse à mille temps des indices boursiers et pétroliers.

Les statistiques sur les dominés, les vaincus, les opprimés, les indices de la vie des sans-voix, des sans-grade, des sans-dents à bout de nerfs, ces chiffres-là demeurent quasi confidentiels. Ceux-là mêmes dont parlait Gérald Godin — « tous les coincés / des paiements à rencontrer / les hypothéqués à perpétuité / la gang de christs / qui se plaint jamais / les derniers payés / les premiers congédiés » —, on ne donne guère d’outils quotidiens pour suivre la courbe de leur vie. Ce sont pourtant les gens les plus nombreux.

On ne donne pas, au quotidien, le taux de chômage ni le taux de mortalité infantile. On ne dit pas le nombre d’ouvriers blessés ou tués au travail, semaine après semaine. On ne donne pas les chiffres des gens qui attendent pour voir un médecin. On ne chiffre pas le manque de livres dans les bibliothèques des écoles. On ne rappelle pas le taux de plomb et d’autres métaux lourds dans l’eau qui nous entoure. Les taux de glyphosate dans la farine de blé, la base de l’alimentation de notre civilisation, demeurent inconnus, même s’ils nous menacent du cancer. On ne dit pas la progression affolante de nombre d’enfants signalés aux services de la DPJ. On ne rappelle pas les écarts d’espérance de vie selon les régions ou les quartiers. On ne donne pas non plus le tableau des espèces vivantes menacées ou tout simplement en voie d’extinction.

Au quotidien, sans se poser de question, on finit par croire que la prospérité d’une nation se mesure à coup d’indices économiques tels que le Dow Jones, qui laissent pourtant dans l’ombre le lourd coût humain qui sous-tend cette apparente performance. Nous ne sortons pas indemnes de ce grand conditionnement.

L’immense majorité de la planète regarde défiler sur les écrans les chiffres et les images d’un monde imaginaire, plus ou moins étranger à celui où l’on vit. Au sein des pays réputés les plus prospères économiquement, les conflits sociaux sont volontiers passés sous le tapis. En France, après des mois de révolte des gilets jaunes, ce costume voué à rendre visibles des gens qui sont toujours menacés à force de ne pas l’être, on a entendu ces jours derniers que le président Macron avait été bouleversé en assistant à la projection d’une adaptation cinématographique des Misérables de Victor Hugo… À certains, le réel apparaît bien lointain. Comme le premier ministre Trudeau, qui ânonne que la vie change parce qu’il crée un ministère de la Prospérité de la classe moyenne, comme si cela changeait quelque chose à l’emprise paralysante du Dow Jones sur sa façon d’envisager l’expérience humaine.

Dans Charlevoix, un rare troupeau de caribous forestiers ne cesse de dépérir. On le sait depuis des années. Des rapports autant que des observateurs chevronnés ont répété que leur pauvre situation tenait à des coupes abusives de la forêt et à une déperdition constante de leur milieu de vie sous l’effet d’une pression humaine. Cette atteinte à leur écosystème s’est avérée catastrophique.

Il n’y a pas si longtemps, confronté à un même problème en Abitibi, un ministre avait considéré de tout bonnement transporter les caribous restants dans un zoo. Cet espace inventé par l’homme pour qu’il puisse admirer son éclatant triomphe sur la nature n’est-il pas une formidable métaphore d’une époque qui voit dans l’enfermement et le cloisonnement la solution universelle à toutes les difficultés ?

Un rapport rendu public ces derniers jours par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs a trouvé mieux pour ne pas accuser l’activité économique d’être seule responsable de la déperdition des caribous. Il montre du doigt le loup comme un responsable de la déperdition des caribous de Charlevoix. Il faudrait les abattre, dit-on, pour mieux protéger les cervidés.

Les prédateurs, en société, ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

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28 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 2 décembre 2019 02 h 17

    Les riches n'ont pas d'humanité, et ceux qui ont de l'humanité ne sont pas riches. Proverbe chinois.

    Vous avez tellement raison, monsieur Nadeau. La bêtise humaine n'a pas de fin. On nous dit que l'économie va très bien et pourtant les sans-abris sont partout dans nos rues. La ville de Seattle en Californie, le berceau de l'innovation technologique qui a fait des milliardaires tels que Jeff Bezos, abrite des milliers des sans-abris qui vivent dans des tentes parce qu'ils ne peuvent plus se payer un logement devenu inabordable.
    La municipalité voulait imposer une petite taxe sur les GAFA de ce monde, pour soulager les sans-abris avec des logements abordables, mais Jeff Bezos, l'homme le plus riche au monde, a fait une campagne féroce contre cette idée, avec succès. Devant le tollé, la municipalité a reculé.
    Nous avons maintenant des multinationales qui sont plus puissantes que nos gouvernements et c'est eux qui font la loi; une entrave grave à notre démocratie avec la bénédiction de nos gouvernements. Ces multinationales ne payent pas leur juste part d'impôt, elles cachent leurs profits dans les paradis fiscaux et puis elles ont le culot de quémander des subventions, du BS pour les riches.

  • Serge Lamarche - Abonné 2 décembre 2019 04 h 41

    Belle tournure

    Le prédateur comme bouc émissaire de notre destruction. Les criminels sont souvent, aussi, ceux qui sont les plus offusqués des crimes, en apparence.
    Les caribous des bois en Colombie-Britannique sont aussi menacés de la sorte. La solution pour les aider? Tuer les loups. Il y a eu un tollé de protestations. Mais les nombres sont bas et les loups pourraient bien les achever.
    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1162883/population-caribou-loup-cerf-arignal-foresterie-politique-colombie-britannique

    La bourse est la machine qui rend compte des rouages de la société. Mais la bourse est bien humaine. On l'a vu quand nombre de ses utilisateurs (banques et investisseurs) la trafiquait pour rendre de aux comptes. On se souvient de sa dégringolade ?
    La bourse est où le flot d'argent est le plus grand. Les gens attirés par l'argent vont tout faire pour s'en approprier une part. Ils se foutent que l'argent dérouté vers leurs poches vient d'autres gens qui en auront donc forcément, moins.

    • Françoise Labelle - Abonnée 2 décembre 2019 08 h 48

      La bourse (une autre métaphore) est un flot d'argent virtuel. Les options d'achat des grands courtiers en sont un bon exemple.
      Les baisses d'impôt régaliennes aux plus riches suivent le même chemin que sous Reagan: elles vont davantage dans le casino que dans le développement. Trump a failli complètement en ce qui concerne la relance du secteur manufacturier.
      Le high frequency trading (courtage à haute fréquence) opéré par des algorithmes est une réalité difficile à estimer (50% selon certains). L'algorithme décèle une tendance et achète instantanément un grand volume de titres qu'il revend aussi rapidement. Le profit est réalisé sur la masse des titres échangés. C’est l’imitation artificielle du comportement du mouton. La base a quelque chose d’humain mais pas ce qu’il y a de plus intelligent chez l’humain.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 2 décembre 2019 12 h 34

      Nous vivons en démocratie, à ce qu'on dit. Nous tenons à oublier que nos démocraties en sont des capitalistes. Il n'y a pas de système économique plus odieux que le capitalisme. Pire, nous ne pouvons pas le combattre. Amazon vend tout. Couche-Tard ratisse tous les dépanneurs du monde. Oui, expansion et acquisitions. Et si les gouvernements limitaient leur taille. Des économistes (un think-tank) pourraient se pencher sur ce problème. Il faut limiter le capitalisme et éliminer la pauvreté. Les sociétés humaines vont imploser. Quand on se marchera sur les pieds, démographie des pauvres l'exigeant, ce sera trop tard.

    • Nadia Alexan - Abonnée 2 décembre 2019 18 h 36

      À monsieur Jean-Henry Noël: Il faut absolument réglementer les multinationales prédatrices telles qu'Amazon, afin de réduire leurs dérives.
      Historiquement, il y'avait un temps, où nos gouvernements travaillaient vraiment pour les citoyens, pendant les 30 ans après la Deuxième Guerre mondiale qu'on a appelé «les trente glorieuses.» Par le biais de la nouvelle Pacte «New Deal» du President Roosevelt, qui a réussi à gagner la bataille contre Wall Street et l’impérialisme économique. Son gouvernement a imposé des impôts très élevés sur les sociétés et les plus riches. Il a introduit des lois pour la protection des consommateurs, les syndicats ont milité et obtenu des salaires vivables, une limite de 8 heurs de travail par jour, des congés payés, des pensions adéquates et le filet de sécurité de l'état providence.
      Maintenant que nous avons des gouvernements mous face au chantage des multinationales, nous sommes de retour à la barbarie économique du «laissez-faire» de la doctrine néolibéral qui a caractérisé le 19e siècle, avec ses barons-voleurs.

  • Maurice Tardif - Abonné 2 décembre 2019 05 h 00

    La vie sauvage.

    Très belle chronique et surtout très vraie! Merci Monsieur Nadeau.

    M. Tardif

  • Yvon Pesant - Abonné 2 décembre 2019 05 h 44

    Seul au monde, le moi

    L'homme est un loup pour l'homme, lui qui se cannibalise à trop manger d'autrui pour placer sa personne dans cette lumière d'argent qui l'aveugle au point de ne plus voir que lui-même dans son selfie.

    Il semble bien qu'il y aurait trop de "moi" sur Terre et que ça va nous mener à notre perte si nous continuons à manger l'autre et la planète comme nous le faisons. De quoi vomir, quand on y pense bien.

  • Jean Lacoursière - Abonné 2 décembre 2019 06 h 38

    J'aime (je n'ai pas de compte Face-de-Bouc)

    Bravo Nadeau, une de vos meilleures, dans « mon livre à moé ».