L’art de convaincre

Le journalisme se fait toujours mieux en personne qu’à travers les réseaux technologiques. J’ai longtemps regretté de n’avoir jamais vu Richard Nixon, physiquement présent, se prononcer devant un auditoire plutôt que de le regarder sur un écran de télévision, qui déforme le corps humain ainsi que la voix. Mal dans sa peau, Nixon cacha beaucoup de sa névrose assis à son bureau dans la Maison-Blanche, coiffé et protégé par les metteurs en scène de l’avenue Madison.

C’est pourquoi je me suis donné la peine de me rendre au New York Hilton le 12 novembre pour assister à l’intervention du président Donald Trump. Formé par la télé-réalité, Trump a rompu avec ses prédécesseurs en refusant la plupart du temps d’obéir aux scénarios préparés par des conseillers plus sages que lui. Toutefois, il est allé très loin en suivant son propre instinct. Selon mon ami avocat de Washington, « Trump possède un vocabulaire de vingt mots, mais il les utilise de manière très efficace et disciplinée ». Je voulais voir si les vingt mots suffiraient pour impressionner les adhérents de l’Economic Club de New York, tous très conscients du manque manifeste de discipline de ce président aujourd’hui ciblé par une enquête qui pourrait le mener à la destitution.

J’ai donc été surpris de constater que Trump, arborant une cravate rouge, avait suivi pendant 15 minutes son texte préparé, citant avec sérieux les prétendues réussites de son gouvernement. Hausse d’emplois, baisse du taux de chômage, relance du secteur industriel, amélioration de la condition des minorités et des pauvres : on aurait cru entendre un démocrate héritier de Franklin Roosevelt. Peut-être était-il inspiré par l’introduction de la présidente de l’ECNY, Barbara M. Van Allen, qui avait présenté Trump comme « auteur de 14 best-sellers », dont The Art of the Deal, considéré comme « un classique des affaires ». Une aubaine pour les étudiants chanceux des écoles de commerce de Harvard et de Columbia, dont la présence dans la salle de bal avait été annoncée en grande pompe par Mme Van Allen.

Mais le p.-d.g. en chef n’a pas pu contrôler sa tendance à l’exagération — encore moins que la pauvre Van Allen —, et il a bien fallu qu’il laisse libre cours à son imagination. Brusquement, le discours a dérapé dans un sens plus normalement trumpien. Se moquant des taux d’intérêt négatifs offerts par des banques européennes, Trump a ricané, « donnez-m’en…. je veux de cet argent ». Dans mon coin de la salle, autour de la table 121, de nombreux courtiers et comptables ont applaudi avec des visages hilares. En fait, c’est leur boulot de soutirer sans relâche de l’argent à leurs clients, et Trump, décomplexé dans ce domaine, ne peut que plaire aux « petites gens » de la finance. À ma droite, Bob, visiblement content, suivait avec concentration sur son iPhone les mouvements de la Bourse minute par minute, afin, j’imagine, de gagner quelques sous crachés par les courants d’un marché stimulé par le langage loufoque de Trump.

Par contre, parmi les sièges prestigieux plus proches du podium, où étaient installés les financiers haut de gamme, j’ai remarqué nettement moins d’approbation. Peut-être parce qu’ils s’attendaient à la suite. Faisant l’éloge de sa fille Ivanka, dont le rôle officiel est de promouvoir de l’emploi mieux payé avec de meilleures compétences pour les ouvriers américains, Trump s’est lancé dans une narration qui a peut-être battu ses propres records d’inventions absurdes : « Elle veut que ces gens aient des vies formidables » et, grâce à cette ambition, « elle a maintenant créé 14 millions d’emplois », ce qui est bien davantage que sa plus modeste ambition, il y a deux ans, de seulement 500 000. Ce chiffre spectaculaire augmente de jour en jour, a déclaré le fier papa. Une bonne partie de l’auditoire a réagi par des applaudissements. L’un des invités à ma table, qui n’a pas participé à l’enthousiasme général, était un vieil ami de George W. Bush qui a tenu des postes importants au cours des deux gouvernements de son camarade de Yale. En tant qu’expert en finances publiques et privées, ce monsieur m’a poliment conseillé de me méfier des affirmations de Trump, entre autres, au sujet de sa fille.

Comment analyser la bizarre conduite de Trump ? Selon le psychologue Robert Jay Lifton, expert au sujet des cultes, Trump serait incapable de suivre les conseils de quiconque ou de maîtriser ses propres paroles ridicules, car il est « solipsiste » et non pas, comme beaucoup le disent, narcissique. Pour paraphraser Le Petit Robert, « il n’y aurait » pour le président « d’autre réalité que lui-même ».

Je ne dis pas que Trump, tactiquement, a nécessairement tort de parler comme un fou — la discipline médiatique et mentale a des limites. Le 14 mars 2008, jour de la chute catastrophique de la banque Bear Stearns, le gentilhomme président George W. Bush, devant le même auditoire dans cette même salle, a fait l’exact contraire de Trump. Alors que le système financier global était au bord de la faillite, Bush a fait rire tout le monde — « il semble que je sois arrivé à un moment intéressant » — et il s’est mis à réciter des clichés écrits d’avance comme si de rien n’était. Avait-il fait mieux que Trump ?

Si la réalité rattrape Trump, s’il est destitué pour ses crimes et pour ses fantaisies, qui dans l’élite américaine sera à la hauteur pour reprendre les choses en main ?

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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6 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 2 décembre 2019 01 h 40

    Vous voulez «sauver» les USA? Alors cesser de parler de Trump.

    Parlez des «z'autres», de tous les «z'autres». En tout respect, à part une partie de la côte Est et d'une de la côte Ouest (nuances pour l'Iπnterland», les Étatsuniens sont en déficit d'«attention». «We, the People of the United States...». Grosse fatigue. Démerde (ouille!) s'en faut.

    JHS Baril

  • Françoise Labelle - Abonnée 2 décembre 2019 08 h 14

    Le bateau ivre

    À la veille du krach 2008, la grande majorité des suiveux économiques nageait dans les endorphines et entonnait en chœur «What a wonderful world». Greenspan, comme Mnuchin, l'actuel gardien du Trésor, déclarait que tout allait très bien Mme la Marquise. Mnuchin a profité des lendemains du krach en liquidant les hypothèques pourries encouragées par les banques cherchant à profiter des CDO (obligations adossée à des actifs). Tant pis pour les petites gens.
    L'institut Cato, financé par les Koch, avait fait de l'Islande le Tigre du nord. Rares étaient ceux qui avaient compris l'arnaque des obligations fondées sur des immenses paquets de prêts adossés à des actifs.
    Voilà pour l'humeur des parieurs hilares. Quant au Grand Tisonnier (sic), il suffit de lire les passages de Fear où Gary Cohn (Goldman-Sachs) lui apprend l’ABC de la macro-économie, pour constater que le Tisonnier s'y connaît autant qu'en météorologie ou en lutte aux incendies de forêt.

    On parle des 140 millions d'emplois créés par Ivanka, mais on ne dit rien de la qualité de ces emplois de «valets de banlieue» qui ont connu la plus forte croissance: promeneurs de chiens, gardiens d'enfants, coupeurs de gazon et de cheveux, manucures et masseuses, etc. Sa regénération du charbon et des manufactures a échoué, comme prévu.
    L’économie, dans les dernières semaines d’Obama a créé plus d’emplois que sous Trump dans ses premières semaines. C’est l’économie qui crée où détruit les emplois.

  • Cyril Dionne - Abonné 2 décembre 2019 08 h 36

    Il n’y pas que le « Donald » qui est formé à la télé-réalité, mais toutes les générations benjamines

    C’est rare, mais je ne suis d’accord avec M. MacArthur ce matin. Ce moquer du vocabulaire limité du président est une chose, mais de le critiquer parce qu’il ne parle pas avec une langue de bois, une rareté en politique, c’est une autre. C’est que la majorité des Américains veulent, un président qui les représente et non pas l’establishment et les riches et puissants de ce monde des condos à 10 millions et plus des côtes américaines.

    Est-ce que M. MacArthur n’était pas un de ceux qui pensaient que les marchés boursiers allaient s’effondrer avec l’élection du « Donald »? Enfin, nous avons assisté à tout son contraire. Donald Trump n’est pas mondialiste et libre-échangiste et pourtant c’est la meilleure économie américaine depuis belle lurette. Il faut faire abstraction de tout le bruit qui découle de cette présidence parce que des changements profonds sont en train de s’opérer pour le bien de la très grande majorité des Américains. Il n’est pas atteint de « solipsiste » parce que sa réalité, encore une fois, est celle de la très grande majorité des Américains. Quand ils ont élu Trump, c’est qu’ils voulaient lancer une grenade aux gens de l’establishment, à Wall Street et au 1%, oui ceux qui ont présidé à la débâcle économique de 2008 tout en s’emplissant les poches et où les gens ordinaires ont perdu maison et travail. Est-ce que ce c'était ces financiers haut de gamme installés dans les sièges prestigieux les plus proches du podium du président qui représentaient ce milieu des affaires et ce qu’il y a de plus toxique pour les travailleurs américains qui sourcillaient? Bien oui, il aimaient bien plus un George W. Bush docile.

    La destitution n’aura pas lieu. Cela, tout le monde le sait puisque c’est un rêve chimérique concocté par les démocrates et de l’establishment des riches et puissants de ce monde afin de contrecarrer l’élection de Trump en 2020. Et cet exercice politique futile est de la même hauteur que celui de Robert Mueller et les méchants russes.

    • Joane Hurens - Abonné 2 décembre 2019 10 h 46

      C’est n’importe quoi, m Dionne. Foxnews ne ferait pas mieux. L’administration Trump passera à l’histoire comme étant la plus corrompue du monde occidental. Il est loin d’être sûr que les institutions américaines sauront resister avec succès aux assauts répétés de l’oligarchie milliardaire américaine. Pour les Koch et Mercer de ce monde, une dictature qu’ils peuvent contrôler a bien meilleur goût.

    • Claude Gélinas - Abonné 2 décembre 2019 13 h 13

      Que de contradictions dans vos commentaires. D'abord cette affirmation : "C’est que la majorité des Américains veulent, un président qui les représente et non pas l’establishment et les riches et puissants de ce monde des condos à 10 millions et plus des côtes américaines. Pourtant ils ont élu un millionnaire hâbleur qui a fait entrer dans son Cabinet d'autres millionnaires comme lui sans oublier d'accorder à ceux qui lui ressemblent des réductions d'impôt.

      Ensuite "parce que des changements profonds sont en train de s’opérer pour le bien de la très grande majorité des Américains. " Une Cour suprême partisane, un corps diplomatique reposant sur des nominations partisanes, le népotisme un sytème d'éducation et de santé déficients, des dettes d'études stratosphériques. Et tout cela pour le grand bien des américains.

      Enfin " s'il est vraie que la destitution n'aura pas lieu la bonne nouvelle c'est que les charges contre Trump une fois rédigé et approuvé par le Congrés aura comme conséquence que jamais plus le Président comme le président Nixon avant lui n'aura droit au pardon de son successeur et qu'il sera poursuivi en justice.

      Tout cela pour dire que votre admiration pour cet admirateur des dictateurs est surprenante. À croire que naïf, vous gobez tous les mensonges tweetés par ce grossier personnage déguisé en Rambo invincible.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 décembre 2019 16 h 26

      @ Mme Hurens et M. Gélinas

      Correction, c'est un milliardaire qu'ils ont élu. Et ce même milliardaire n'est pas la bienvenue dans cette caste du 0,1%.

      Ceci dit, depuis quand les nominations à la Cour suprême américaine n'ont pas été partisanes, que les systèmes d'éducation et de santé n'ont pas été déficients et que les dettes d'études, stratosphériques? Pensez-vous que sous Barack Obama, la situation n'était pas la même? En plus, notre cher Barack s'amusait à envoyer des drones contre des citoyens américains pour les assassiner dans des pays étrangers, victimes collatérales incluses, afin de contourner les lois américaines et les procès en bonne et due forme. Vous savez, ils lui ont même décerné le prix Nobel de la paix pour ses exploits. Difficile de ne pas être cynique devant une telle situation.

      Enfin, j’ai été le premier à sourire lorsque j’ai appris que Donald Trump se lançait dans la course à la présidence américaine. Plus tard, en lisant ses discours à l’emporte pièce, j’ai réalisé, aussi imparfait qu’il soit, qu’il était le remède de cheval pour nous sortir de cette torpeur où sont plongés nos démocraties. Qu’est-ce qui a changé depuis la Révolution française, vous savez, cet événement qui nous amené les democraties occidentales tels que nous les connaissons aujourd’hui? Durant l’époque de Louis XVI, les nobles et le clergé, qui représentaient 2% de la population, ne payaient aucun impôt. Aujourd’hui, les riches et les castes religieuses, qui représentent aussi 2% de la population, ne paient aucune taxe, aucun impôt et aucune cotisation. C’est le 98% qui paie tout. Plus ça change, plus c’est pareil.

      Alors, je dis oui au « Donald », aussi imparfait soit-il, parce que c’est encore mieux de ce que nous avons connu. Et donc, ce sera pour le meilleur ou pour le pire. Et juste qu’ici, c’est beaucoup mieux de ce que nous avons connu en termes réels dans le passé. Et coudonc, ce journal ne carbure qu'aux gens de la gauche et de l'extrême gauche?