Le Winnie idéologue

Excédé par la lutte acharnée de l’ancien premier ministre de Terre-Neuve, Clyde Wells, contre l’accord du lac Meech, qu’il a finalement réussi à saboter avec la bénédiction de Jean Chrétien, Robert Bourassa l’avait baptisé « le Newfie idéologue ».

Le même qualificatif vient à l’esprit en voyant le combat que l’actuel premier ministre du Manitoba, Brian Pallister, mène contre la Loi sur la laïcité de l’État. Il est vrai que ses collègues de l’Ontario, Doug Ford, et de l’Alberta, Jason Kenney, l’ont aussi dénoncée. Dans son cas, cela prend cependant l’allure d’une véritable croisade, comme en témoigne la publicité que son gouvernement a fait paraître jeudi dans Le Devoir pour inviter ceux qui s’estiment victimes de la loi 21 à déménager dans la province des Jets, des Blue Bombers et de Winnie l’ourson, où ils seront « accueillis et mis à l’honneur, quelles que soient leur religion et leur culture ».

C’est un euphémisme de dire que le Québec ne jouit pas d’une grande estime au Canada anglais, où il est perçu comme l’enfant gâté de la fédération, jamais satisfait de tout ce que le reste du pays fait pour lui être agréable. Dans l’Ouest, le leader du Wexit, Peter Downing, le qualifie de « province-providence raciste et ingrate » dont il dit voir hâte de se séparer. L’Alberta lui reproche son opposition à la construction d’un pipeline malgré les milliards qu’il reçoit au titre de la péréquation. Terre-Neuve n’a jamais digéré le contrat conclu en 1969, qui garantit à Hydro-Québec l’exclusivité de l’électricité produite à Churchill Falls, achetée à un prix dérisoire et revendue avec un profit substantiel.


 
 

Dans le cas du Manitoba, qui reçoit aussi de la péréquation, ça n’a jamais été une question d’argent, si on excepte la chicane sur l’entretien des F-18 au milieu des années 1980. C’est plutôt la « société distincte » qui semble toujours faire problème. Avant que Clyde Wells ne plante le dernier clou dans le cercueil de l’accord du lac Meech, la fronde s’était développée au Manitoba. Malgré tous ses efforts, Robert Bourassa avait été incapable de rallier l’irascible cheffe de l’opposition libérale, Sharon Carstairs, très échaudée par l’utilisation de la clause dérogatoire pour maintenir la règle de l’unilinguisme français dans l’affichage commercial, à l’encontre d’un jugement de la Cour suprême. Par la suite, le premier ministre conservateur, Gary Filmon, avait laissé Elijah Harper bloquer l’adoption de l’accord par le Parlement manitobain, alors qu’il aurait pu utiliser une procédure d’exception. M. Pallister souffre apparemment de cette même allergie à la différence québécoise, qui semble incurable.

Dans son esprit, la loi 21 constitue un « enjeu canadien » qui justifie son intervention, alors que pour la grande majorité des Québécois et pour tous les partis représentés à l’Assemblée nationale, y compris ceux qui s’opposent à la loi, il s’agit d’un enjeu strictement québécois. Le débat porte plutôt sur l’opportunité de mettre la loi à l’abri des tribunaux en utilisant la clause dérogatoire.

Il est difficile de prévoir jusqu’où irait la réaction des Québécois si la loi devait finalement être invalidée par la Cour suprême. On peut déjà prévoir une vague de mécontentement si son application est suspendue par la Cour appel en attendant un jugement sur le fond de la loi, comme on le craint à Québec.

Enfermé dans sa vision trudeauiste du fédéralisme, Clyde Wells avait-il entrevu les conséquences qu’aurait le rejet de l’accord du lac Meech ? Ceux qui sacralisent la Charte des droits et veulent imposer leur vision multiculturaliste from coast to coast, comme le fait M. Pallister, ne mesurent peut-être pas le ressentiment qu’ils créent et que les souverainistes ne demandent qu’à exploiter.


 
 

À quelques jours de la réunion du Conseil de la fédération, à Toronto, où il souhaiterait que les provinces s’unissent dans leurs récriminations contre le gouvernement Trudeau, le premier ministre Legault n’avait pas intérêt à jeter de l’huile sur le feu, mais il était impossible de laisser passer une telle provocation. Le gouvernement manitobain aurait été mieux avisé de consacrer les 20 000 $ investis dans cette publicité à l’amélioration des services en français dans sa province, a-t-il répliqué.

On peut difficilement lui donner tort. Certes, après des décennies de lutte acharnée, le français est de nouveau enseigné dans les écoles, mais vivre en français au Manitoba n’en demeure pas moins un combat quotidien. En juin 2016, le gouvernement Pallister a fait adopter la Loi sur l’appui à l’épanouissement de la francophonie manitobaine, mais ses effets concrets ne sont pas évidents. En octobre 2017, il a aboli le poste de sous-ministre adjoint responsable du Bureau de l’Éducation en français sans avoir consulté la communauté franco-manitobaine. En mars 2019, la majorité des postes permanents du service de traduction ont également été abolis. Bien sûr, il ne faut pas se mêler des affaires des autres.

Il va de soi que la loi 21 n’est pas à l’ordre du jour de la réunion du Conseil de la fédération, mais M. Legault devrait peut-être profiter des conversations informelles qu’il aura avec ses homologues provinciaux pour les sensibiliser au danger de jouer avec le feu.

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40 commentaires
  • Nicole Desjardins - Abonnée 30 novembre 2019 02 h 44

    Le temps fait son oeuvre.

    Je crois qu'on s'ennuie de Robert Bourassa.
    Je n'ai rien contre le fait qu'on continue à jouer avec le feu! Il va enfin se passer quelque chose....comme un grand peuple!

    • Cyril Dionne - Abonné 30 novembre 2019 10 h 57

      Vous avez raison Mme Desjardins. Le ROC est francophobe. Ce n’est pas un euphémisme de le dire. Il faut avoir vécu à l’extérieur du Québec pour comprendre parce que les « Canadians » ne seront jamais d’accord que le Québec forme un peuple, une nation distincte et indivisible au nord de 45e parallèle. Jamais.

      Les Québécois devront réaliser un jour que s’ils continuent à verser dans ce roman-savon de la constitution canadienne qui carbure au multiculturalisme, eh bien, ils seront assimilés et la résistance sera futile. Les Anglos et les « Canadians » ne vous aiment pas. En fait, ils vous détestent chaque fois que vous vous tenez debout et affirmez vos droits inaliénables. C’était le cas hier, c’est le cas aujourd’hui et ce sera le cas demain tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas assimilé la population québécoise au carcan anglo-américain. Pour eux, « a good Québécois is a dead one, culturally et linguistically ».

      Au moins, même si Robert Bourassa était un adversaire, lui il avait compris cette dialectique impossible.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 30 novembre 2019 12 h 08

      Je regrette de dire que si Bourassa s'était tenu debout.....nous ne serions plus dans le Canada.

      Il a échoué lamentablement à Meech; puis avec Charlottetown.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 30 novembre 2019 16 h 49

      Vous avez tous tort.
      La Loi 21 viole la liberté de cute.
      La liberté de culte

    • Pierre Labelle - Abonné 30 novembre 2019 16 h 53

      Pour un madame Desjardins je ne m'ennuie pas d'un Robert Bourassa qui a été continuellement assis entre 2 chaises. S'il avait eu suffisamment de courage pour affirmer haut et fort ses "supposées opinions", ensuite prendre position, le Québec serait aujourd'hui un pays. En cela il avait une chance, avec l'appuie de monsieur Jacques Pariseau qui l'appelait: "mon premier ministre", la majorité était derrière lui, trop peureux il est retourné à sa position préférée; entre 2 chaises. Alors SVP qu'on arrête de prêter des qualités à des personnages qui n'ont pas méritées ces dernières.

    • Nicole Desjardins - Abonnée 1 décembre 2019 00 h 25

      Je vous donne entièrement raison messieurs Labelle et Grandchamp. J'espère que François Legault fera différemment de monsieur Bourassa.

    • Claude Bariteau - Abonné 1 décembre 2019 08 h 35

      Je souligne que le texte de M. David est déjà sorti de la liste des textes en première ligne de la division Chroniques.

      C'est un début de ... vous savez quoi.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 décembre 2019 16 h 05

      Un peu d:histoire. Suite à l'échec de Meech, il y eut le Rapport Allaire au PLQ. Mario Dumont sera un des leaders qui formeront l'ADQ; on peut dire qu'il s'agissait de la partie plus nationaliste du PLQ.

      ADQ(1994) qui deviendra la CAQ

      25 ans plus tard les nationalistes fédéralistes sont toujours coïncés; tout comme les indépendantistes, d'ailleurs.

  • Marie Nobert - Abonnée 30 novembre 2019 02 h 55

    « A mari usque ad mare » aurait eu un meilleur gout, mais bon...

    Comme le jouirnal Le Devoir se vend pour quelques deniers et au moins 21 bonnes raisons, [...]. J'aurais acheté «D'un océan à l'autre», mais «from coast to coast»?! Bref. On ne peut pas vraiment dire que le premier ministre du Manitoba connait la signification et l'origine du toponyme de cette «province provincialiste», mais ça c'est une autre «histoire». Mouarf!

    JHS Baril

  • Claude Bariteau - Abonné 30 novembre 2019 06 h 25

    Les propos, que vous relevez à l'ouest comme à l'est du Canada, dérivent des vues britanniques au nord des États-Unis après 1783.

    Avant, il y eut encadrement en 1774 des ressortissants français avec la complicité d’élites locales pour préserver les territoires conquis après que la France en ait été chassé lors de la Guerre de sept ans (1756-1763).

    L’arrivée de loyalistes incite Londres à les accueillir en subdivisant la Nouvelle Écosse et la Province of Québec, puis assure la délimitation de ses frontières en 1812.

    À Montréal et Toronto, loyalistes et immigrants du Royaume-Uni s’activent alors à créer avec Londres une Nouvelle-Angleterre.

    Les Patriotes du Bas-Canada, aussi des contestataires du Haut-Canada, sont mis au pas et les Bas et Haut Canada sont fusionnés ave, la complicité d’élites locales.

    Lors la Guerre de sécession, Londres et les gens d’affaires de Montréal, qui soutiennent les Sudistes, craignent des représailles des Unionistes dès qu’ils prennent le dessus.

    Dans les colonies du Canada-Uni et des Maritimes, il y a branle-bas piloté par le gouverneur général pour réaliser le projet de Brown. Le Dominion of Canada en émerge avec un gouvernement central et des provinces pour affaires locales.

    Dans ce Dominion, la Province de Québec devient territoire de jonction entre l’est et l’ouest avec le fleuve et les chemins de fer. La porte s’ouvre alors pour greffer d’autres territoires britanniques à ce Dominion.

    Le Manitoba, premier né, est difforme. Il sera réformé après la pendaison de Riel qui suscite une indignation au Québec.

    Après, ce Dominion devient le Canada et a le vent dans les voiles lors de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à la révolution tranquille. Le PM Trudeau met alors au pas ceux qui veulent reprendre le combat des Patriotes.

    Depuis, ce qui dépasse les vues du Canada de 1982, héritées du Royaume-Uni, se traduit en indignation et fermeté parce que le Canada fut ainsi construit. Ces propos le disent.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 30 novembre 2019 07 h 11

      Merci Monsieur Bariteau de remettre à jour ces informations.o

    • Raynald Rouette - Abonné 30 novembre 2019 07 h 24


      Question M. Bariteau,

      Dans les pages du Devoir, en 2017 année du 150e, Alain Deneault l'auteur de Noir Canada, qualifiait celui-ci de projet colonial réussi. Si je comprend bien le Canada serait en fait encore aujourd'hui une colonie? Ce qui expliquerait bien des choses...

    • Jean-François Trottier - Abonné 30 novembre 2019 08 h 59

      Merci, M. Bariteau.

      Ajoutons tout de même que le mythe fondateur du Manitoba s'est construit sur la destruction de tout ce qui s'apparentait au français, et donc aux francophones sur son territoire.

      Riel et les Métis bien sûr, mais aussi tous les Amérindiens de leur territoire ainsi que les Lakotas du nord des USA. Sitting Bull parlait un français raboteux et était un bon ami de Riel.

      Casser du Québécois est pour ainsi dire en parfaite harmonie avec l'identité, comme un acte de foi de tout bon Manitobain, qui semble essentiel pour protéger sa vision du monde apprise au biberon.

      Sinon il devient difficile de justifier les terres que l'on a prises aux Métis fraîchement massacrés. Alors on les réinvente "pas très civilisés", un vieux truc surutilisé par la conscience anglo-saxonne entre autres.

      En fait votre longue description de faits mène à cette pensée qui me fait dire que le multiculturalisme est une forme raffinée de discrimination basée sur la langue, et de racisme envers les Premières Nations. Les faits le disent.

    • Jean-Paul Carrier - Abonné 30 novembre 2019 09 h 03

      Cours d'histoire abrégé et factuel.
      Ce triste bilant pourrait être augmenté facilement et Pallister en est une déplorable continuité. En fait, c'est un opportuniste qui utilise son désaccord avec le Québec et la loi 21 pour redorer ses plumes. J'espère que la loi 21 se retrouvera en cour suprême et que nous serons déboutés. Peut-être que les Québécois ont encore besoin de se faire taper sur la tête pour comprendre que nous ne serons jamais respectés au sein du Canada. Malheureusement, les pires ennemis du Québec furent trop souvent des Québécois, pires que les Clyde Wells et compagnie. Le film, ennemi parmi nous, pourrait avoir aussi le peuple québécois comme fond de trame. Le nationalisme québécois n'est pas encore assez fort. Pourquoi? Avons-nous développé cette résilience avec résultat que nous avons perdu courage? Une chose est certaine, la stratégie indépendantiste actuelle est un coup d'épée dans l'eau. Nous avons besoin d'un réveil brutal pour sortir les Québécois de la léthargie fédéraliste. Peut-être que le catalyseur viendra de l'extérieur des frontières du Québec.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 novembre 2019 09 h 22

      M. Rouette, le Canada, depuis 1931, n'est plus une colonie du Royaume-Uni, mais est demeuré fortement influencé, hors du Québec, des façons de faire britanniques à l'égard des habitants du Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 novembre 2019 11 h 09

      Merci M. Bariteau pour votre excellent commentaire.

      En passant, Pierre Elliott Trudeau (PET pour les intimes), qui avait été exempté du service militaire parce que ses parents avaient de l’argent ce qui lui a permis d’aller étudier aux États-Unis du temps où les jeunes de son âge se faisaient massacrés par les nazis, avait inscrit sur sa porte au dortoir de l’Université Harvard, citoyen du monde. Facile à faire dans la sécurité permise par le sacrifice des autres. Pardieu qu’on n’était pas loin du citoyen du monde et de nulle part de son Justin postnational.

  • François Poitras - Abonné 30 novembre 2019 07 h 08

    Une excellente idée de déménager au Manitoba...

    Si vous désirez exprimer sans retenue votre haine du fait politique québécois.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 30 novembre 2019 07 h 30

    Il est toujours trop tard pour dénoncer!

    Monsieur Michel David je pense que beaucoup de commentateurs, dont leurs commentaires ont été refusés concernant la publicité-propagande qui a fait les manchettes au Québec, ont été déçus de la stratégie employée par le PM du Manitoba! Pire même, le procédé employé montre combien il est facile d'attaquer le Québec, à majorité francophone, de l'intérieur! Bref, Comme le dit Monsieur Claude Bariteau dans son commentaire, le Dominion du Canada, avec toutes ses manoeuvres suspectes, secrétes, sans oublier la pendaison de Louis Riel, apparaît aujourd'hui comme une créature dont la logique n'a pas changé depuis sa création : mettre au pas ceux et celles dont la langue et la culture sont françaises!
    Les ingérences des autres provinces ne sont pas tendres tant pour notre gouvernement que pour nous les québécois francophones qui avons choisi la laïcité comme un rempart à protéger notre peuple, en repoussant ainsi tout multiculturalisme canadien et le fédéralisme extrême de PET et plus tard de J. Trudeau! Au moins, les Conservateurs ont avancé le Québec comme une nation, mince consolation mais c'est mieux que d'être relégués comme des subordonnés, ce qu'oublient les députés et ministres libéraux du Québec! Là il y a quelque chose à changer, comme promouvoir la langue et la culture françaises à Montréal, dans les communications des ministères, et traiter d'égal à égal! De toute évidence, le Québec devra agir sans compromis, et les élus à l'Assemblée Nationale devront se prononcer face aux critiques acerbes contre la volonté du peuple québécois à s'épanouir en toute liberté!