Les derniers jours d’Andrew Scheer

Les électeurs ne font généralement pas confiance aux chefs de parti qui font face à la contestation au sein même de leur propre formation. Si les militants ne sont pas prêts à serallier derrière leur chef, comment ce dernier peut-il demander à toute une population de le suivre ? Voilà la fâcheuse situation dans laquelle se retrouve maintenant Andrew Scheer.

Le chef conservateur essaie tout de même de s’accrocher à son poste, au moins jusqu’au congrès d’avril prochain, où il doit se soumettre à un vote de confiance. Presque personne ne semble croire que M. Scheer pourrait passer à travers cette épreuve sans se faire humilier. Et dans l’intervalle, les conservateurs risquent de dépenser toutes leurs énergies à essayer de limoger leur chef, au lieu de se concentrer sur la vraie bataille qui les attend. Avec les libéraux de Justin Trudeau réduits à une minorité à la Chambre des communes, la date des prochaines élections fédérales sera vraisemblablement décidée au moment qui leur sera opportun, aucun des partis de l’opposition ne semblant pressé de retourner aux urnes dans l’état actuel des forces.

M. Scheer n’est certes pas le premier chef de parti à connaître la grogne des militants après avoir subi une défaite électorale. Mais jamais n’aura-t-on vu l’opposition à un chef de parti en fonction s’organiser en public si vite après les élections. Le nombre des conservateurs qui demandent ouvertement la démission de M. Scheer augmente de jour en jour. Cette semaine, un groupe mené par l’ancien conseiller de Stephen Harper, Kory Teneycke, a créé un site Internet (en anglais) — www.conservativevictory.ca — qui vise à fédérer les forces anti-Scheer. « Quand un chef politique échoue, il démissionne, peut-on y lire. Andrew Scheer devrait immédiatement s’écarter comme chef du Parti conservateur du Canada et se présenter dans une course comptant plusieurs candidats. C’est ainsi que nous obtiendrons le meilleur résultat. »

Les candidats conservateurs défaits au Québec le 21 octobre dernier ont pour leur part fait savoir à M. Scheer, lors d’une rencontre lundi dernier à Montréal, qu’ils le tiennent entièrement responsable du mauvais résultat électoral que leur parti a connu dans la province. La désaffection envers Justin Trudeau était suffisamment forte chez les électeurs pour que les conservateurs puissent envisager une percée au Québec. Hélas ! Les opinions personnelles de leur chef sur l’avortement et le mariage gai sont pour beaucoup de Québécois symptomatiques d’une étroitesse d’esprit. M. Scheer a eu beau prétendre n’avoir aucune intention de rouvrir le débat sur ces questions s’il devenait premier ministre, le risque était très élevé qu’il permette à la frange fondamentaliste de son caucus de le faire.

Jeudi, M. Scheer s’est présenté devant les caméras à Ottawa avec celle qu’il venait de nommer cheffe adjointe de son parti, la députée ontarienne Leona Alleslev, une transfuge libérale qui ne s’est jointe au Parti conservateur que l’an dernier. Le choix de Mme Alleslev, au lieu d’un loyaliste conservateur de longue date, pour ce poste hautement symbolique en dit long sur le mauvais jugement de M. Scheer. Ce dernier donne l’impression d’être de plus en plus isolé au sein de son propre caucus. Aucun autre député n’était à ses côtés lors de cette annonce.

M. Scheer risque de passer un mauvais quart d’heure lorsque les travaux reprendront cette semaine à la Chambre des communes. Les libéraux savent qu’ils font face à un chef de l’opposition en sursis, qui lutte pour sa survie. Même s’ils préfèrent que M. Scheer reste en place pour les prochaines élections, ils ne pourront pas se priver de miser sur sa faiblesse pour discréditer toutes ses critiques à l’égard du gouvernement. Justin Trudeau n’est peut-être pas aussi impitoyable envers ses adversaires en Chambre que son père l’était envers les siens, mais il est difficile de voir comment l’image de M. Scheer peut ressortir améliorée de la période des questions après sa pauvre performance durant les débats télévisés en campagne.

Tout indique, donc, que nous sommes en train d’assister aux derniers jours de M. Scheer comme chef conservateur. De mauvaises langues diront qu’il s’accroche à son poste uniquement afin de préserver ses privilèges — le chef de l’opposition jouit d’une indemnité annuelle de 85 500 $ en plus de son salaire de député de 178 900 $, ainsi que d’une résidence officielle — aussi longtemps que possible. N’ayant jamais exercé de profession à part celle de politicien — il a été élu député à 25 ans —, M. Scheer a moins d’options de carrière que la plupart de ses prédécesseurs. Malheureusement pour lui, il n’existe aucun équivalent au Club des ex à la télévision anglaise de Radio-Canada.

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7 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 novembre 2019 10 h 01

    Très drôle la dernière phrase

    J'aime bien Konrad Yakabuski.

    • Raymond Labelle - Abonné 1 décembre 2019 13 h 42

      Passer par le club des Ex peut constituer une bonne formation pour devenir un ex-ex, comme ce fut le cas pour M. Blanchet.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 novembre 2019 10 h 42

    Misère au carrée

    Il faut savoir quand on a perdu. M. Sheer semble être inconscient de ce concept. Il a la chance de partir avec honneur ou de rester et subir les foudres de son parti. Le tout ne sera pas gentil et beau. C'est son choix.

  • Pierre Lalongé - Abonné 1 décembre 2019 10 h 06

    Tirer sur le messager

    N'oublions pas que le PCC est issu de la fusion de l'Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur en 2003. Ce sont les idées du Parti Conservateur unifié que les canadiens progressistes ont rejeté lors la dernière élection parce que Andrew Scheer était plus transparent que Stephen Harper sur les idées rétrogrades de son parti.

    • Raymond Labelle - Abonné 1 décembre 2019 20 h 20

      Tant que l'appel au vote stratégique de voter PLC sera entendu, le PCC va ramer à contre-courant. Et son caractère rétrograde crée une telle répulsion chez ses non-partisans, que ceci tend à faire entendre l'appel au vote stratégique.

      Mais la répulsion qu'ils inspirent est une réalité difficile à avaler pour les partisans du PCC - d'où le coup du bouc-émissaire.

      Un peu comme les souverainistes - ils ne sont pas nécessairement rétrogrades, ce n'est pas ce que je veux dire, mais le déni devant la répulsion qu'inspire l'idée qu'un gouvernement entreprenne la démarche d'indépendance existe bel et bien - on trouve toutes sortes de raisons: le chef, la stratégie, les communications etc. - toutes sortes sauf: une solide majorité de la population non seulement n'en veut pas, mais ne veut pas aller là du tout - la perspective lui inspire de la répulsion. Par exemple, c'est le poing de PKP qui a perdu le PQ en 2014. QS prend un tournant plus radicalement souverainiste: pouf, il perd 10 points. Dur à prendre quand on est sincèrement convaincu que son option est la meilleure.

      Et on se berce d'illusion quand la population exprime un nationalisme sans prendre le risque de l'indépendance, comme en votant CAQ ou BQ par exemple.

  • Raymond Labelle - Abonné 1 décembre 2019 13 h 01

    Le choix de Mme Alleslev

    "Le choix de Mme Alleslev, au lieu d’un loyaliste conservateur de longue date, pour ce poste hautement symbolique en dit long sur le mauvais jugement de M. Scheer." KY

    Pour regarder la chose par un autre bout: qui parmi les conservateurs de longue date aurait accepté de devenir l'adjoint officiel et public d'un chef que l'on sait condamné à plus ou moins court terme? Peut-être M. Scheer a-t-il essayé.

  • Pascal Fréchette - Abonné 1 décembre 2019 20 h 26

    Pas un ex...

    Les ex-parlementaires voient leur pension réduite d'autant s'ils travaillent à CBC/Radio-Canada pour plus de 5000$ puisqu'il s'agit d'une institution fédérale (en tout cas, c'était la règle en 2014). Parlez-en à Gilles Duceppe...