Souverains des villes

On a l’impression d’avoir entendu cette histoire cent fois ; chaque fois, en fait, qu’il est question d’aménagement urbain, au Québec. Jeudi, Radio-Canada faisait état du boom immobilier à Brossard, où des milliers de logements (lire : des condos) sont construits aux abords du futur Réseau express métropolitain (REM).

Alors que de nombreuses familles s’établissent dans les complexes d’habitation tous neufs, attirés par la promesse de transport collectif efficace, la Commission scolaire Marie-Victorin aura besoin de six nouvelles écoles au cours des prochaines années. Les écoles existantes débordent déjà. Sauf que la ville de Brossard, tiens donc, ne dispose pas des terrains nécessaires, chose que l’on constate après avoir laissé les promoteurs se servir la part du lion en matière foncière. On reconnaît ce scénario, semblable à ce qui s’est produit dans Griffintown, où l’on a constaté après coup qu’on avait construit un quartier dortoir, complètement inadapté pour les familles.

Au sujet de Brossard, et toujours selon Radio-Canada, la mairesse Valérie Plante a souligné la nécessité de « travailler en amont avec les promoteurs », en leur faisant bien comprendre que la construction, à Montréal comme dans ses banlieues, est un privilège dont découle une responsabilité de contribuer au bien-être des collectivités.

Évidemment. Mais qu’en est-il à Montréal, justement ? Là aussi, les ratages se multiplient, on omet aisément les orientations des plans d’aménagement urbain, et les citoyens, même s’ils sont soutenus par la Ville, voient souvent leurs initiatives contrecarrées par les propriétaires et les intérêts privés.

Prenez le cas des ateliers d’artistes, dont je vous parlais en janvier dernier, au moment où naissait le regroupement Nos Ateliers, qui défend les espaces de travail menacés par la spéculation immobilière. Il était alors question des ateliers Belleville, établis sur un site convoité pour le développement des installations du pôle d’intelligence artificielle. On soulignait un paradoxe : certains emplacements sont aujourd’hui convoités précisément parce que les artistes y instillent une âme et un dynamisme créatif, mais malgré tout, on ne se gêne pas pour les évincer, au nom d’un droit au profit qu’ils ont eux-mêmes rendu possible, à plusieurs égards.

La semaine dernière encore, les artistes du 305 Bellechasse, qui bénéficient d’un loyer à prix réduit, apprenaient qu’ils devront soit déménager, soit s’entasser sur un seul étage de l’immeuble, parce que le propriétaire entend faire des rénovations et louer les locaux à des « entreprises créatives », cette fois au prix du marché.

La Ville avait pourtant offert de contribuer au maintien des ateliers, en juillet dernier, en offrant une subvention de 147 000 $ à Ateliers créatifs, un organisme qui défend les intérêts des artistes locataires. Ateliers créatifs a tenté de négocier avec le propriétaire, mais aucune entente n’a été conclue, et ce, malgré les bonnes intentions de la Ville, à cause, on le devine, de l’intransigeance du propriétaire.

Gilles Renaud, le directeur d’Ateliers créatifs, remarquait après l’achoppement des négociations qu’on ne peut pas forcer les propriétaires à devenir mécènes. Eh bien, pourquoi pas, au fait ? À l’évidence, les promoteurs et les intérêts privés bénéficient d’un rapport de force déraisonnable non seulement face aux citoyens, mais aussi face à l’autorité publique elle-même. Le cas du 305 Bellechasse est probant : la Ville a donné un levier de négociation à Ateliers créatifs, mais le propriétaire avait déjà son idée en tête et à partir de là, il n’y a rien à faire.

Prenez un autre cas bien triste. Il y avait, sur Bellechasse à l’angle de la rue Casgrain, un terrain vague que des citoyens avaient transformé en espace communautaire. On y organisait des repas, des projections, on y passait du bon temps. Le terrain agrémentait la vie du quartier. Rien ne s’y bâtissait puisque le terrain a été déclaré réserve foncière, ce qui interdit la construction sur le terrain et priorise la Ville pour le rachat. Toutefois, cela n’a pas empêché le propriétaire d’envoyer, un matin d’octobre, une pipine pour tout raser, au prétexte que le terrain n’était pas sécuritaire. C’est un peu fort de café. Mais voilà : personne n’a pu s’y opposer. Le maire de l’arrondissement, François Croteau, soutenait les citoyens. Les gens du quartier étaient très attachés à l’espace. Le propriétaire n’avait rien à gagner à tout raser, mais c’était son droit. Prévoyance extrême ou mesquinerie, peu importe. C’était son droit. Et rien ne semble pouvoir interférer avec l’absolutisme du droit de propriété.

Mais comment espérer développer intelligemment la ville sans outils pour tempérer les prérogatives des propriétaires, devenus de véritables souverains des villes ? Il y a là quelque chose d’étrangement féodal : les propriétaires règnent et raisonnent en termes de profits, alors que la Ville, reléguée au rôle d’intendante, doit sans cesse rappeler que les quartiers sont d’abord des lieux où des gens vivent, créent, rêvent, se mobilisent…

Or, la ville est de moins en moins habitable. Peut-on vraiment espérer que la vapeur se renverse toute seule, en laissant cela entre les gracieuses mains des promoteurs ?

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