Le raz-de-marée d’Amazon

On doit bien être quelques-uns à boycotter les livraisons de colis par Amazon. Parce que ça tue les petits (et grands) commerces ayant pignon sur rue, mais aussi par une sorte d’aversion épidermique. Le besoin de voir les objets hors d’un écran, de tâter le métal et les tissus, d’essayer une paire de souliers avant de les acheter demeure pour certains, et c’est tant mieux, encore irrépressible. En région éloignée, l’envoi postal se révèle fort pratique, mais en ville, il y a moyen de tout se procurer dans un rayon assez restreint. Et pourquoi s’en priver ? Une position anti-progrès peut-être, mais qu’est-ce que le progrès au juste ? Et s’il nous menait souvent dans le mur, celui-là ?

Alors que les manifestations enflamment la planète, revendiquant un monde plus égalitariste et plus vert, la multinationale tentaculaire, comme ses consœurs du GAFA, transforme les règles du jeu capitaliste en se mettant à l’abri des taxes et des garde-fous. Quant à la surconsommation qu’elle génère, les environnementalistes ne sauraient en mesurer les conséquences.

 

À cette enseigne, je recommande fortement d’aller voir en salles Le monde selon Amazon des Français Adrien Pinon et Thomas Lafarge (en version québécoise narrée par Richard Desjardins), coproduit au Québec. Mieux comprendre les signaux d’alarme clignotant dans le sillage des géants de l’industrie aide à prendre position de façon éclairée face aux forces qui bouleversent nos sociétés.

Le film sort au moment de la foire consumériste du Vendredi fou, jour faste pour Amazon. La compagnie mise davantage sur ses cotes en Bourse que sur des gains immédiats, remarquez, épongeant des pertes dans plusieurs pays étrangers, l’Inde entre autres, afin d’accroître une emprise à long terme. La stratégie exige d’avoir les reins solides, mais porte ses fruits.

Un marché sans entraves

Rappelons qu’Amazon, chef de file planétaire de la vente en ligne, a pris naissance en 1994 à Seattle dans le garage de l’informaticien Jeff Bezos comme librairie en ligne. Désormais, elle expédie annuellement 5 milliards de colis sur cinq continents à 300 millions de clients. Elle se positionne également dans les banques de données, les jeux vidéo, la robotique, l’électronique, le cinéma et là où le vent la pousse. Bezos a acquis le Washington Post en 2013. Brillant homme d’affaires sans grands scrupules, son modèle modifie le paysage planétaire de l’avenir. Le commerce en ligne aux quatre coins du monde augmenterait de 30 ou 40 % chaque année et des territoires restent à conquérir.

La direction d’Amazon, qui fait perdre infiniment plus d’emplois qu’elle n’en crée, a refusé tout entretien aux documentaristes. Seules des images d’archives nous permettent d’entendre Bezos, favorable à un marché sans entraves, justifier les visées expansionnistes de son empire. L’équipe du film a interrogé les travailleurs qui empaquettent les colis dans divers points du globe, un ancien associé ayant quitté la boîte pour des raisons morales, ainsi que des économistes et politiciens penchés sur ce phénomène galopant avec grande inquiétude.

Le p.-d.g. d’Amazon possède une des deux plus grandes fortunes mondiales avec celle de Bill Gates chez Microsoft. Ces magnats des nouvelles technologies, qui rêvaient jadis de changer le monde — et possèdent parfois, comme Gates, des fondations progressistes —, sont désormais plus cupides en affaires que les anciens bonzes d’un système qu’ils voulaient renverser. Le commerce sans balises fait sa loi et les anciens idéaux de redistribution des biens se voient balayés au détour, par effets pervers du système.

En mai 2014, Bezos a reçu le titre de pire patron du monde dans un sondage de la Confédération syndicale internationale. Dans le documentaire, il faut entendre les travailleurs, en Pologne ou en Allemagne, expliquer à quel point leurs conditions de travail les rendent malades, générant des burn-out sous l’ennui des tâches répétitives mal rétribuées. Des manifestations syndicales ont secoué en Europe des succursales d’Amazon, sans modifier le système. La multinationale profite aussi d’une certaine invisibilité planifiée, avec peu de points de vente au détail et une tribune diffuse du Web comme carré de sable.

Dans la ville fortifiée du Vieux-Delhi, en Inde, on voit une association de marchands se lever pour faire pression sur le gouvernement afin de protéger les commerces locaux, cœur battant de la cité au vieux bazar. Certains résistent.

Le film, qui donne froid dans le dos, convainc, si besoin il y a encore, qu’à défaut de pouvoir freiner pareil raz-de-marée, seules des réglementations politiques musclées contre les géants du Web sont susceptibles d’en détourner quelques profits vers les joueurs lésés de ce marché de dupes. Une bonne partie de la planète, au fait.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

1 commentaire
  • Pierre François Gagnon - Inscrit 1 décembre 2019 11 h 48

    Bizarrerie!

    Si une Amazon de culture française avait tenté d'émerger en 1994, elle aurait fait patate à coup sûr. Son antériorité n'y aurait rien fait du tout, pas plus que la pertinence, l'ampleur de sa vision initiatrice! On en connaît quelques initiatives francophones du Web pionnier qui n'ont jamais débouché. Je crois qu'il y a là une grande leçon de l'histoire. Si l'anglais n'avait pas damé le pion à Napoléon, la suite des choses en aurait été tout à fait inversée. La langue française dominerait encore l'Occident, donc finalement la planète tout entière, et Amazon serait un monopole mondial de langue française... et mieux encore, cette initiative aurait été le fait du Québec qui s'étendrait dans tout le Canada actuel... en français d'un océan à l'autre! Les Anglais d'ici seraient la minorité à notre place, peut-être aussi conquise et humiliée que nous en permanence, qui sait?! :)