Exigeants et impitoyables

Il y a trois critiques littéraires qui vivent sous mon toit, dont deux qui se consacrent exclusivement à la littérature pour enfants. Ces deux-là n’analysent jamais en profondeur les textes qu’on leur soumet. Pas plus qu’ils ne les abordent dans une perspective historique, ou ne les situent dans leur contexte linguistique, socio-économique ou psychologique. Ils ne sont même pas toujours d’humeur à les commenter.

Mes enfants appartiennent à cette espèce honnie de critiques qui « résument l’histoire » — c’est même l’hommage le plus senti qu’ils puissent décerner à un livre —, même si le mot « résumer » n’a pas grand-chose à voir avec les fiévreux comptes rendus à tiroirs des aventures de l’agent Jean par mon fils de neuf ans. Leur méthode est simple : ils lisent, ou pas. Leur verdict est toujours sans appel.

Une fois, j’ai rapporté du Salon du livre des Premières Nations (SLPN) de Québec une histoire de superhéros mohawk dans laquelle je voyais un hit assuré auprès de mon petit garçon. L’indifférence glaciale de l’accueil réservé à cet Iroquois revu et corrigé par l’idéologie des comics Marvel m’a permis de sympathiser avec les éditeurs qui vivent régulièrement ce genre de déceptions. Qui suis-je pour discuter des coups de cœur de la chair de ma chair ?

Récemment, ma progéniture m’a obligé à lui lire un ouvrage de pure propagande dont l’auteure, Andrea Lynn Beck, est sans doute payée au nombre de petits unifoliés qu’elle réussit à caser dans ses dessins. Le texte ressemble à ceci : « Alors, prépare-toi à voyager pour découvrir notre beau pays. Bonjour, Canada ! » Après, on a droit aux castors, aux orignaux et à la police montée, sans oublier les champs de blé de la Saskatchewan et de l’Alberta, vierges de tout hydrocarbure !

Bonjour, Canada ! (Scholastic, 2017, traduit de l’anglais par Isabelle Montagnier) figure dans la même collection que Merci, Canada ! et Le Canada, c’est moi. Il doit y avoir, quelque part, de belles subventions à la clef. Or, les petits ont beaucoup aimé, et ils ont sans doute raison : le Canada est, plus que jamais, un merveilleux conte pour endormir les enfants. Cette année, cédant à une impulsion, j’ai rapporté de Kwahiatonhk ! (autrement dit, le SLPN) un livre inuit dont la facture sobre et les couleurs sombres avaient accroché mon œil chez Hannenorak — qui est toujours, soit dit en passant, le seul éditeur autochtone du Québec.

Unikaangit. Légendes inuites (2019) est le fruit d’un travail collectif réalisé à Inukjuak, dans le Nunavik. Les dessins sont signés « Wazak et les élèves de l’école Innalik ». Quant à l’auteur réel, tout aussi collectif, il se perd dans la nuit des temps polaire où ont survécu la mémoire et l’imaginaire de ce peuple qui a parfois été qualifié de « plus endurant » de la planète. La coordonnatrice du projet, Maude Ostiguy-Lauzon, a officié à la « libre interprétation des légendes. »

Ce livre pour enfants, que j’avais à peine eu le temps de feuilleter, me plaisait bien avec ses illustrations naïves, son texte économe en lettres cursives et son look résolument artistique. On était bien loin de la bédé contemporaine et de ses prétentions à se vêtir d’une dignité de « roman graphique » qui n’est rien d’autre, au fond, qu’un sceau de marketing. Mais je savais avoir tout à craindre de la réception critique de cette nouveauté sur la rue Fréchette, à Sherbrooke, l’expérience m’ayant enseigné que le trait de crayon minimaliste et l’austère simplicité des mythes ancestraux suscitent rarement l’adhésion des plus jeunes.

Puis le soir du test est arrivé, je me suis assis au bord d’un petit lit et ma grande fille de six ans a rencontré Inuppasugjiuq, « le géant des vastes terres du Nunavik et du Nunavut ». La qualité d’audition était totale. Je n’ai jamais autant senti qu’un livre, par ma voix, parlait directement à l’imagination d’un enfant.

« Le jeu préféré des Qalupiluks est de capturer les enfants qui s’aventurent trop tard sur le bord de l’eau. » Quand, sous ses yeux, le Qalupiluk s’empare d’un petit Inuit et le jette à la mer dans un « splash ! », elle rit. Mais aussitôt après, la vue du petit corps dérivant « à jamais sous l’eau glaciale » lui inspire un long silence recueilli.

Son frère nous a maintenant rejoint et les deux, captivés, font ensemble la connaissance de Mahaha, ce « personnage sinistre de la toundra arctique » qui, avec ses grandes mains chatouilleuses, « chatouille jusqu’à la mort ». Comment peut-on être en même temps aussi comique et terrifiant ? Ça nous change du Ô Canada qui fait des bulles… L’épisode des doigts coupés de la déesse Sedna impressionne beaucoup mes chéris. Et en apprenant que le Turngaq peut « provoquer la perte de mémoire pour nous faire oublier (son) passage sur notre route », ils s’exclament : « Alors nous l’avons peut-être déjà rencontré ! » Ça se pourrait bien, les enfants. Ça se pourrait…

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1 commentaire
  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 30 novembre 2019 11 h 42

    Je profites de cette chronique pour "pluger" Guy Delisle et ses Chroniques diverses et tout Riad Sattouf, l'Arabe du Futur..retour au collége...ect
    Deux auteurs exceptionnels pour les 10 ans et plus...j'en ai rempli la classe de mon garcon!
    Ils ont tous adorés...ca change du journal d'un dégonflé..