Papi Hubert

Selon une idée reçue, le Québec moderne, en abandonnant la pratique religieuse, se serait converti à l’esprit scientifique. Permettez-moi d’en douter. Il ne s’agit pas, en effet, de se croire scientifique pour l’être.

Dans un rapport publié en 2013, le Conseil supérieur de l’éducation affirmait que « la science demeure, encore aujourd’hui et dans bien des écoles, une discipline passablement délaissée ».

En septembre 2019, dans Québec Science, le journaliste Joël Leblanc disait avoir rencontré, lors de ses tournées dans les écoles, des centaines d’enseignantes « souffrant d’une allergie aux sciences », une attitude attribuable à leur manque de formation en la matière et à de mauvais souvenirs scolaires reliés à cet univers. Elles ne sont pas seules.

Dans les médias grand public, les sujets scientifiques ne cartonnent pas vraiment. Quand il m’arrive d’en traiter dans cette chronique, je suis bien conscient que je m’adresse à un lectorat plus restreint que quand je parle de politique, par exemple. La science, au Québec, tout le monde se dit pour, mais peu nombreux sont ceux qui la chérissent vraiment.

D’où l’importance d’une figure séduisante comme celle d’Hubert Reeves, maître d’une vulgarisation scientifique capable de faire aimer la composition des étoiles au quidam. Il y a, au Québec, d’autres astrophysiciens de talent versés en vulgarisation, comme Pierre Chastenay et Jean-René Roy. Le charisme de Reeves, cependant, est inégalable.

Avec son allure et son ton de bon grand-père, le scientifique octogénaire sait charmer. Reeves, en effet, n’est pas qu’un savant ; c’est un conteur et un poète qui donne aux connaissances une vibration humaine.

Dans Le chemin de l’école (Leméac, 2019), Yvon Rivard affirme que, « si l’étude des sciences rebute, c’est qu’on les a déconnectées […] des émotions pour les confier aux bons soins des seules aptitudes intellectuelles ». Dans Comment je vois le monde (Champs, 2017), Albert Einstein écrit que « l’esprit scientifique, puissamment armé en sa méthode, n’existe pas sans la religiosité cosmique », c’est-à-dire sans le désir d’« éprouver la totalité de l’Étant comme un tout parfaitement intelligible ».

On ne fait pas de la science que pour faire marcher des choses, mais parce qu’on veut comprendre profondément le monde et sa source. En chantant, selon les titres de ses plus célèbres ouvrages, la « patience dans l’azur » et les « poussières d’étoiles », Reeves retrouve l’émotion dans sa quête de vérité.

Dans Je chemine avec Hubert Reeves (Seuil, 2019, 128 pages), un recueil d’entretiens avec l’éditrice Sophie Lhuillier destiné aux jeunes qui cherchent leur voie professionnelle, le scientifique raconte, très simplement, son parcours et explique les raisons qui l’ont motivé à devenir astrophysicien. Son charisme, encore une fois, opère.

Né en 1932 de parents qui n’étaient pas des scientifiques, Reeves dit devoir l’élan de sa vocation à sa grand-mère conteuse et au père Louis-Marie, un moine trappiste, ami de la famille, qui l’a initié à la botanique.

Quand on lui demande, vers 6-7 ans, au catéchisme, qui sont les êtres invisibles, le petit Hubert, au lieu de répondre « les anges », dit « les microbes ».

Il n’a jamais été un premier de classe, confie-t-il, mais il a eu la grâce, dès le début, d’être habité par le « démon de la connaissance ». C’est l’essentiel, évidemment, diront toutes les personnes de culture, mais que faire quand la famille échoue à transmettre cette curiosité ? Il reste l’école, bien sûr, mais aussi, dit Reeves, le travail de vulgarisation.

Et la grande force de Reeves, dans cette mission, tient à sa capacité d’insuffler un caractère humain aux sciences de la nature. Spécialiste de la physique nucléaire et plus précisément des éléments chimiques que sont le lithium, le béryllium et le bore, dont il a contribué à établir les origines, Reeves ne perd jamais de vue, comme le note son éditrice, que, dans l’aventure scientifique, « intelligence et émotion sont complémentaires » et « nécessaires à la compréhension du monde ».

S’il aime tant l’astrophysique, explique-t-il, s’il la considère comme la discipline idéale pour donner le goût de la science à tous, jeunes comme retraités, c’est, dit-il, « parce que les étoiles inspirent le rêve autant que la rationalité ».

Charmant papi encore débordant d’énergie intellectuelle à 87 ans, Hubert Reeves est un inspirant modèle pour une jeunesse en quête d’aventure et de vérité.

Militant écologiste résolu qui rappelle la nécessité de se méfier des positions radicales, scientifique agnostique qui laisse une porte ouverte au mystère, Reeves invite au dépassement, tout en soulignant les dangers — il parle d’expérience, confie-t-il — d’un excès d’ambition. Avec lui, la science est toujours aimable.

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7 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 30 novembre 2019 11 h 15

    Le bon père Louis-Marie!

    Que de bon souvenirs me rappelle cette chronique. J'ai été initié à la botanique en 1961, lors dernière année de l'Institut agronomique d'Oka, par ce savant trappiste. J'avais 18 ans.

  • Jacques de Guise - Abonné 30 novembre 2019 12 h 08

    Langage et savoir

    La principale raison du maintien constant de cette allergie aux sciences demeure depuis toujours l’incompréhension entre les activités langagières et la construction des savoirs scientifiques.

    Ce sont les malentendus liés aux conceptions que les enseignants ont de la science et du langage qui créent le plus de confusion dans l’esprit des apprenants. C’est pourquoi, il est nécessaire de mettre en place des temps d’élaboration à la fois du langage et de la pensée. L'examen des fonctions des pratiques langagières de la communauté scientifique de référence s'impose. Dans cette perspective, il est également essentiel de prendre en compte les représentations des élèves pour les articuler aux pratiques langagières de référence. Le travail langagier est indispensable.

    Il faudrait qu’en sciences on parvienne à passer d’une conception du langage comme simple transcription des idées à une conception du langage comme outil d’élaboration de la pensée. Ainsi on pourrait passer du savoir comme un déjà-là extérieur et figé à une idée du savoir comme une construction progressive. Aussi on aiderait à comprendre l’apprentissage comme un processus jamais terminé procédant par ré-élaborations successives.

    C’est le rôle méconnu et pourtant fondamental de l’activité langagière d’élaboration des savoirs qui est le grand responsable de la désaffection des sciences. Les pratiques langagières employées ne rendent pas compte des activités qui produisent les énoncés stabilisés de la science. Le langage finit par taire l’activité humaine.

    En fin de compte et ce n’est pas nouveau, il faut revenir et refonder l’enseignement des sciences sur l’idée que langage et savoirs se construisent en interactions. Toute activité, dont l’activité scientifique, engendre des façons de faire, de parler, de penser, d’agir, de sentir. Les usages langagiers caractérisent l’activité scientifique au même titre que les autres pratiques. Leur méconnaissance est un frein à l’apprentissage des sciences.

  • Bernard Terreault - Abonné 1 décembre 2019 08 h 27

    Hubert Reeves, profondément humain

    Dommage qu'il ne soit pas resté plus longtemps à l'UdeM. Il a été le prof le plus inspirant que j'ai eu. Et il était profondément humain: à une époque où les étudiants étrangers étaient rares à l'Udem, il y avait dans notre classe de maîtrise en physique une étudiante latino-américaine isolée (hébergée chez des religieuses!). C'est Hubert Reeves qui a pris l'initiative de suggérer que la classe l'amène à la cabane à sucre! Et elle est devenu la copine de tous.

  • Alain Gaudreault - Abonné 1 décembre 2019 11 h 09

    La science a le dos large

    De nos jours, la science a le dos large pour justifier beaucoup de choses et donner de la légitimité aux positions morales. On oublie cependant que la science ne dit rien. Elle se contente de produire des faits que les scientifiques, par la suite, interprètent de nombreuses façons et parfois sans consensus. Au final, les individus penchent pour une interprétation ou une autre des faits révélés et se font une opinion qui orientera les politiques publiques. Contrairement à ce que prétend un Dominic Champagne, la science ne dit pas quoi faire à personne. Elle n'impose rien, n'ordonne rien, ne prétend rien. Ce sont les individus qui déterminent quoi faire des interprétations faites des faits scientifiques. La science est un processus de production de connaissances établi par des individus et non pas une vérité supérieure déterminant des valeurs morales ou imposant un savoir vivre ensemble. Prétendre qu'il faut suivre une direction parce que la science le dit, c'est tout aussi tendancieux que de prétendre suivre la voie dictée du Saint Esprit. La science a émergé pour faire opposition aux réponses divines. Ne la rabaissons pas au statut de religion.

    • Jacques de Guise - Abonné 1 décembre 2019 14 h 13

      À M. Gaudreault,

      Je suis globalement d'accord avec vous, avec la petite nuance pointilleuse suivante portant sur un mauvais choix de mot surtout si on veut se distinguer de la religion.

      Les faits ne sont pas "révélés" par la science, car lorsqu'il y a "révélation", on n'est plus dans la science.

      Les faits sont construits, sélectionnés et choisis par les scientifiques pour tenter d'établir la véracité de leurs hypothèses et énoncés. Les faits ne s'imposent pas de l'extérieur.

  • Jacques de Guise - Abonné 1 décembre 2019 13 h 19

    Pour une nouvelle compétence narrative en sciences

    Pour ajouter aux propos inspirants tenus par Hubert Reeves, je me permets de signaler la conclusion auxquels sont arrivés Hubert Reeves et les autres scientifiques invités ce matin à La Grande Bibliothèque (TV5) : l’élaboration d’un nouveau récit s’impose.

    Pour contribuer au développement de celui-ci, il est nécessaire de redonner une place au récit dans l’enseignement scientifique. Depuis peu, un nouveau pan de la didactique s’intéresse plus spécifiquement au rôle joué par le récit dans la construction de la connaissance en générale et du savoir scientifique en particulier. Autrement dit, il est important d’examiner la fonction didactique du récit dans les différentes disciplines.

    Tout un changement, car jusqu’à très récemment la place de la narration dans la formation scientifique était très controversée. On se méfiait de la narration considérée comme antinomique au discours scientifique. Traditionnellement, on considérait que la démarche scientifique impliquait l’effacement du locuteur et de sa subjectivité au profit d’une objectivation de l’expérience, le dépassement du local et du contingent au profit de la généralisation.

    Cette vision positiviste un peu, beaucoup trop restrictive du savoir scientifique et de sa construction est donc en train de changer et de faire une place à une heuristique narrative. On s’est aperçu que le traitement narratif d’un contenu scientifique favorisait le développement de compétences sur le plan notionnel en sciences et sur le plan de la maîtrise du récit en matière de compétence descriptive.

    C’est sûrement à suivre!!