Bâillonner le barde Vaillancourt

Toutes les sociétés ont leurs bardes qu’elles aiment bâillonner sur l’arbre quand les autres dansent en rond. Jugés folkloriques par plusieurs, encensés par leurs admirateurs, incrustés dans le paysage comme Jos Monferrand les pieds dans l’eau du Saint-Laurent, mais pas trop fréquentables. De leur vivant, souvent incompris. À leur mort, loués et embaumés, d’autant plus qu’ils dérangent moins.

Autant les célébrer pendant qu’ils tonnent et créent encore, comme l’a fait John Blouin avec Armand Vaillancourt dans Regarde si c’est beau, en salles vendredi. Le documentaire n’égratignera pas la statue du peintre sculpteur, mais pose un regard plein d’humanité sur celui que trop de gens perçoivent comme un personnage coloré et tonitruant davantage qu’en créateur sensible et visionnaire.

L’ancien amoureux de la Suzanne de Cohen, le sculpteur à la créativité débordante, le rugissant apôtre de la souveraineté, la figure de proue des révolutions artistiques des soixante dernières années, le voyageur au long cours : connaît-on si bien Armand Vaillancourt, au fait ?

Alors que ses longs cheveux et sa barbe blanchis lui donnent des airs de prophète, plusieurs s’étonnent de voir son esprit de rébellion et son inspiration jaillir comme jamais. Mais où prend-il son énergie ? « Plus je suis vieux, plus je suis jeune dans ma tête », lance le nonagénaire qui a refusé de se laisser éteindre par les mille étouffoirs de la vie. De toute évidence, ce créateur protéiforme s’est affranchi des freins intérieurs qui en paralysent bien d’autres.

Dépeint dans ce film en force de la nature de lignée terrienne, on a l’impression de le connaître un peu plus. À cause de ce retour aux racines sur l’ancienne terre familiale, où ses souvenirs d’enfant de ferme remontent à la surface, parlant, marchant, grimpant. Le titre du documentaire Regarde si c’est beau renvoie à sa faculté d’émerveillement inentamée, surtout au spectacle de la nature, sa plus belle muse. Et Vaillancourt d’admirer la couleur des arbres d’automne par-delà la ligne des champs autant qu’un pissenlit en aigrettes, frère en perfection sphérique du dôme géodésique.

On tâche souvent d’analyser des oeuvres, mais tenter de remonter les sources de la créativité et de l’engagement social et politique d’un artiste est plus délicat, plus émouvant et enrichissant aussi. Le documentariste s’y attelle.

Né pour la tempête

Armand Vaillancourt, aux oeuvres si rarement subventionnées, s’y révolte contre les puissants qui ont tenté de détruire sa créativité à cause de ses positions souverainistes au lieu de le mettre davantage à contribution pour éclairer sa société. « Si tu veux tuer quelqu’un, tu lui enlèves ses moyens de production », estime-t-il. Il ne s’est jamais laissé tasser du chemin pour autant, debout, revendiquant une liberté conquise de haute lutte.

Cet artiste pur Québec est taillé dans le bois dur qui affronte tous les vents. « Je suis né pour la tempête », précise-t-il.

Le documentaire, qui ne prétend pas remonter son parcours créatif, expose une vision du monde. Il est tourné dans son refuge campagnard, où Armand Vaillancourt se ressource entre ses séjours à Montréal. C’est l’intimité du sculpteur performeur qui est captée, poésie et coup de gueule contre le réalisateur inclus.

Le film nous fait comprendre sans l’indiquer à quel point les puissantes sculptures monumentales parsemant son oeuvre renvoient à son passé de bûcheron et aux éléments naturels qui soufflaient sur son berceau. L’arbre de la rue Durocher, taillé à même la chair du bois lors d’un happening des années 1960, a fait date — toujours admiré au Musée national des beaux-arts du Québec — et nous parle de sa relation à la terre qui insuffle de l’énergie à qui sait la capter.

Son omniprésence auprès des jeunes, en ateliers scolaires pour les aider à développer leur créativité, est un pari d’espoir pour la suite du monde. « Dans les écoles, ils coupent les arts visuels et la musique », s’indigne celui qui ne prétend guère former des artistes mais des citoyens responsables, capables de s’exprimer et de grandir : pas des robots.

« Je suis un géant. Je sais ça », déclare-t-il. Cohen, qui fut son ami, disait la même chose de Vaillancourt. Un géant, ça parle fort et ça se sent à l’étroit entre quatre murs. Ça finit souvent en pleine nature et au coin des rues en train de lancer un cri contre la médiocrité d’un monde. Ça doit se sentir bien seul aussi.

Le Québec, comme tant de sociétés, écarte ses artistes rebelles qui tempêtent et voient au loin parfois au milieu du désert. Un jour, ils sont enterrés sous les ronces et c’est fini.


Ce texte a été modifié par rapport à sa version orginale.

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