La place des «communautés culturelles»

Souvent, on reproche aux mouvements antiracistes de nommer l’influence que les origines d’une personne peuvent avoir sur son parcours dans la société québécoise. Ce serait là jouer la « carte » de la diversité, voire chercher à s’imposer à cause de son identité plutôt que grâce à sa valeur. Bref, tricher.

Au Parti libéral du Québec, nombreux sont ceux qui adhèrent à ce type de critique. Lorsque confronté à la sous-représentation flagrante parmi les nominations du Conseil exécutif, dans la haute fonction publique ou parmi les candidats libéraux aux élections provinciales, l’ex-premier ministre Philippe Couillard a toujours refusé de se doter de cibles claires. Si tu veux, tu peux, dit le commandement sacré des tenants de la théorie libérale classique. Toutes les sciences sociales peuvent bien conspirer pour démontrer le contraire, jamais les dogmatiques ne remettront en doute leur foi en la méritocratie. Les dirigeants peuvent décider rationnellement sans que l’identité d’une candidature pèse dans la balance, croit-on fermement.

Laissez-moi rire, donc, en voyant la joie d’une partie de l’establishment du PLQ à l’idée qu’un Alexandre Cusson fasse son entrée dans la course à la chefferie du parti. Hourra ! On a recruté un homme blanc ! lancent ceux qui nient l’existence d’obstacles systémiques au succès professionnel des personnes racisées. Votez pour lui, c’est un gars des régions ! renchérissent ceux qui croient dur comme fer que leur formation politique est le porte-étendard de la diversité et de l’inclusion. Un chef « québécois de souche » nous donne de meilleures chances aux prochaines élections ! s’exclament encore ceux qui continueront de refuser de prendre au sérieux la lutte contre le racisme au Québec et ailleurs en Occident. Cusson n’ayant lancé jusqu’à présent aucune idée ni plateforme, on est en droit de se demander si le camp qui se rassemble derrière lui l’appuie pour autre chose que sa couleur de peau et son lieu de résidence. Qui, donc, fait dans l’identitaire ?

Plusieurs se surprennent de l’existence d’un tel mouvement au sein du PLQ. Peut-être a-t-on déjà oublié qu’il y a deux ans, le caucus libéral de Québec et de l’est de la province réussissait à faire annuler la consultation sur le racisme systémique. Peut-être ne se souvient-on plus de toutes les fois où la formation politique a parachuté ses vedettes (blanches) dans les circonscriptions sûres (diversifiées), alors que ses militants de longue date (racisés) acceptaient de jouer les candidats poteaux dans des circonscriptions perdues d’avance. Peut-être ignore-t-on que les conseillers politiques que l’on dit, dans le jargon du parti, issus des « communautés culturelles » étaient engagés dans les bureaux de circonscription pour répondre aux besoins de la population de la grande région de Montréal tout en étant presque totalement exclus des cabinets ministériels de Québec, là où les décisions se prennent, lors des nombreuses années au pouvoir du parti. Peut-être ne savons-nous pas encore qu’au Parti libéral du Québec, les femmes noires d’origine haïtienne comme Dominique Anglade sont depuis longtemps surreprésentées dans un seul type de poste : celui de réceptionniste.

Bien sûr, l’explication à ces iniquités internes est en partie politique, c’est-à-dire électoraliste. Tant que les autres formations continueront de considérer la diversité comme perdue d’avance, les libéraux pourront continuer de la tenir pour acquise, et donc de ne pas s’en préoccuper. À chaque élection, les partis développent une obsession pour le vote « francophone » — par quoi on veut dire blanc, bien sûr ; on ne parle pas des Maghrébins ou des Haïtiens — de Québec et des banlieues et développent leur plateforme politique en fonction de cet électorat. De ce fait, c’est là que la compétition devient la plus féroce ; la théorie se vérifie du moment qu’on y croit. Et tant qu’on y adhère, une bonne partie des tireurs de ficelles du PLQ continueront de faire dans l’identitaire, c’est-à-dire de promouvoir les gars qui portent des noms comme Alexandre Cusson comme chef du parti, mais aussi à son Conseil exécutif, parmi ses candidats et parmi ses stratèges.

La discrimination qui existe depuis longtemps au sein du PLQ a aussi des racines sociologiques plus profondes. Le Parti a plus de 150 ans d’histoire et il s’agit, à bien des égards, de la famille politique de l’élite québécoise : celle des collèges privés, des grands cabinets d’avocats et d’ingénieurs, celle du Québec inc. Cette élite est bien montréalaise, mais tout de même très homogène. Et elle a l’habitude de s’entraider de génération en génération et aussi de trier ceux qui peuvent aspirer à faire partie de ses rangs, avec ses codes sociaux exclusifs. Même dans la métropole, donc, la diversité et l’inclusion sont loin d’être une évidence chez les libéraux. Les « communautés culturelles » sont présentes au sein du parti, mais y demeurent relativement peu influentes. La réalité est à des années-lumière de la perception qui prévaut souvent au sein du public.

Rien de ce qui est dit ici ne parle des qualités de leadership qui peuvent être attribuées à Dominique Anglade ou à Alexandre Cusson — ni des sensibilités réelles de la population québécoise. Il est plutôt question du terrain partisan sur lequel ils s’affronteront : un environnement inégal, tracé par les préoccupations stratégiques récentes, mais aussi par des décennies d’habitudes culturelles.

Cette semaine, on a reproché à Dominique Anglade de jouer la carte de l’« identité » en affirmant que les Québécois sont prêts à élire une femme noire comme première ministre. Elle ne faisait que répondre aux médias. J’espère que les mêmes médias interrogeront aussi Cusson et ses partisans sur leurs identités sociales et sur le rôle que celles-ci jouent dans la course. Dans leurs réponses se trouvent des clés d’analyse importantes d’une formation qui demeure, après tout, l’une des forces les plus stables de la société québécoise.

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