La preuve par la démocratie

D’une façon plus efficace que toutes les manifestations réunies, les Hongkongais viennent d’opposer au Parti communiste chinois une leçon de ténacité démocratique.

Dans l’affrontement actuel à Hong Kong, où penche le coeur de la majorité des habitants de la péninsule semi-autonome ? Le score écrasant des élections locales d’hier répond clairement à cette question.

Malgré les débordements violents des dernières semaines — et pas seulement ceux de la police —, une claire majorité appuie le mouvement antitotalitaire qui refuse le destin promis à Hong Kong : devenir progressivement une région chinoise comme les autres, dans un empire implacable qui relève la tête depuis l’arrivée, en 2013, du président Xi Jinping.

 

En verrouillant le système pour l’élection indirecte du chef de l’exécutif par de grands électeurs (en majorité contrôlés par Pékin), et celui appliqué au Conseil législatif (mi-nommé, mi-élu), le Parti communiste chinois croyait s’être prémuni contre les mauvaises surprises.

On avait oublié les conseils de districts, les seuls élus au suffrage universel, sans entourloupettes arithmétiques ni limitation des candidatures. Malgré la multiplicité des étiquettes locales, l’élection d’hier a permis au « camp démocratique » de se présenter au vote de façon bien identifiée, et de transformer de facto un scrutin local — portant habituellement sur la voirie et les égouts — en référendum d’autodétermination, à la grandeur de Hong Kong. Et ce, détail capital, sans incidents violents.

Selon les résultats disponibles à l’aube (heure locale), et portant sur la moitié des sièges, plus de 80 % sont allés au « camp démocratique », et moins de 15 % au « camp de l’establishment ». Victoire certes accentuée par le scrutin uninominal à un tour, même si, en pourcentage, on peut supputer que la barre des 50 % a été franchie.

 
 

Encore au printemps et à l’été, il n’était pas clair que ce mouvement — qui réclame un contrôle indépendant de la police, la liberté des candidatures et le suffrage universel pour tous les postes électifs — avait derrière lui une franche majorité de Hongkongais.

Plus encore, les débordements violents de jeunes desperados masqués, dont ceux qui se sont réfugiés la semaine dernière sur deux campus, auraient pu avoir pour effet d’éloigner du camp démocratique des personnes plus âgées, pour qui la loi et l’ordre, ou la peur d’une répression violente, passent avant les idéaux de liberté…

Sans oublier les pro-Pékin ouverts et impénitents, minorité croissante à Hong Kong, avec l’immigration massive venue du continent — drapeau chinois au vent — pour « noyer le poisson » démocratique.

Eh bien non ! Malgré les excès de son aile radicale, le mouvement conserve (et voit probablement augmenter) ses appuis populaires. Par exemple, il sera intéressant de voir si, en additionnant les votes clairement identifiés « pro-démocratie », on atteint les 60 %, ce qui serait absolument considérable.

 
 

On peut faire valoir que tout cela ne changera rien. Qu’il ne s’agit que de conseils locaux, sans pouvoir sur le destin général de Hong Kong. Et surtout, que le régime communiste va passer outre, peu impressionné par l’expression démocratique d’une volonté locale.

On sait à quel point Xi Jinping est déterminé à écraser les particularités nationales ou régionales à la périphérie de l’Empire : le monde connaît maintenant l’étendue des atrocités contre les Ouïghours, d’un niveau presque nazi.

Mais ce vote historique aura permis de mesurer à quel point les Hongkongais sont attachés à leur liberté et déterminés à résister. À défaut de convertir la direction chinoise au vote libre, ce dont il n’est évidemment pas question, l’épisode du 24 novembre 2019 pourrait faire reculer des stratèges trop pressés, à Pékin, d’en finir avec l’exception hongkongaise.

Il n’est pas vrai que le Parti communiste a toutes les cartes dans ce jeu complexe. Qu’il ne s’agit que de temps avant que « tonton Xi », comme l’appellent les Chinois obnubilés, ne siffle « la fin de la récréation » selon son bon vouloir.

Les habitants de Hong Kong ont très bien joué les cartes qu’ils ont encore en mains. Et il ne s’agit pas ici d’une « récréation ». C’est un face-à-face d’une portée mondiale, dans la lutte entre démocratie et totalitarisme.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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5 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 25 novembre 2019 05 h 47

    Liberté

    Hong Kong a goûté à la liberté et n'en a pas peur. Le pays ne peut pas se permettre autant, il est certain de se voir fragmenté. C'est dur de garder un grand pays uni.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 26 novembre 2019 09 h 30

      Grand pays vous dites ?

      Je crois qu'on ne saisie pas très bien la grandeur de la population de la Chine.

      Il y a quelques années j'avais fait une liste du nombre de pays qui nous faudrait aligner pour représenter un équivalant de la population chinoise. Il fallait aligner toute la population de l'Amérique du Nord, de l'Amérique Centrale et celles Îles du Golf du Mexique, de toute l'Amérique du Sud, de tous les pays de l'Europe de l'Ouest, et ajouter quelques gros pays de l'Europe de l'Est pour finir par avoir un équivalent populationnelle.

      Il y a près de 200 pays dans le monde. Ici un seul représente environ 20% de population mondiale, et une des de mieux en mieux organisée (c'est peu dire). Tout comme pour l'Inde, devant une telle immensité le terme "pays" devient trop étroit pour bien nommer une telle organisation sociale. Leur défi de stabilité n'est vraiment une pas mince affaire.

  • Hélène Lecours - Abonnée 25 novembre 2019 08 h 52

    Les larmes aux yeux

    J'ai carrément pleuré quand on a annoncé la fin de la guerre au Vietnam et le retrait des troupes américaines. Je m'identifiais aux manifestations qui la réclamaient dans la rue. Je ressens la même chose aujourd'hui devant cette volonté populaire hongkongaise. C'est maintenant que le monde tel que nous le connaissons doit évoluer et pas dans un futur brumeux. Je pense que les insoumis de Hongkong comprennent toute la portée de leur lutte, du moins je l'espère.

    • Claude Bariteau - Abonné 26 novembre 2019 07 h 02

      La persévérance hongkongaise s’est exprimée là où il y a un espace. Au législatif et à l’exécutif, c’est différent. Ça se déroule selon l’entente sino-britannique acceptée par l’Assemblée nationale populaire et appliquée depuis 1997.

      Au niveau législatif, des 60 postes, 30 sont comblés au suffrage universel dans 5 districts, les trente autres par 28 groupes socioprofessionnels.

      À l’exécutif, le chef est nommé par le président après avoir été identifié par une assemblée de 800 personnes qui représentent des corps de métiers et des organisations.

      En découle que les Hongkongais ne s’expriment pas dans un cadre électoral à suffrage universel au législatif et à l’exécutif.

      Ce système, différent du système chinois, a une durée de 50 ans et contient une règle prévoyant que ces dispositions peuvent donner lieu à des interprétations ou changer selon les conditions durant 50 ans.

      Depuis un an, Pékin entend parfaire le système hongkongais selon ses vues et les Hongkongais cherchent à augmenter leur contrôle au niveau exécutif, là où existe un flou juridique, mais aussi au niveau législatif.

      C’est David contre Goliath. Comme rien dans l’entente n’empêche Goliath d’affirmer son autorité dans les limites prévues, il s’invite. Et, comme rien n’empêche les Hongkongais de revendiquer moins d’autoritarisme, ils font valoir des exigences démocratiques.

      Il est difficile d’imaginer des gains de David et de Goliath. Si l’intervention du Congrès américain a fait baisser les pressions de Goliath, rien ne permet de penser que David fera des gains. La situation des Hongkongais a tout d’une impasse dont il est impossible d’imaginer un dénouement qui implique une zone de négociation.

      Or, les Hongkongais n’ont pas été signataire de l’entente. Dans un tel cas, il faudrait une intervention externe pour enclencher une négociation et éviter un bain de sang.

  • Michel Lebel - Abonné 25 novembre 2019 10 h 48

    Liberté!


    Non aux Xis de ce monde! Non au totalitarisme! Vive un Hong Kong libre! Nous voyons devant nous une belle leçon de démocratie.

    M.L.