Langues d’influences

J’ai toujours détesté la notion de Guerre des langues, titre d’un nouveau livre signé Frédéric Pennel (François Bourin éditeur). Je trouve ça racoleur. D’autant que le véritable propos de ce livre est autrement plus subtil. Il porte sur la manière dont une langue — en l’occurrence le français — devient et demeure influente, ce qui n’est pas la même chose.

Une vieille boutade, qui remonte au XIXe siècle, veut qu’une langue soit un dialecte avec une armée et une marine. Dans la même veine, bien des gens croient mordicus que la domination de l’anglais s’explique par la puissance de l’Empire britannique à laquelle a succédé l’hégémonisme américain. C’est un peu court, comme explication. Du point de vue du langage, la domination militaire demeure anecdotique s’il n’y a rien derrière — ou devant. Ce qui fait la différence, c’est ce qu’une civilisation a à offrir. Et c’est la langue, plutôt que les armes, qui véhicule cette offre commerciale, culturelle, sociale, technique, scientifique, intellectuelle ou religieuse.

Si l’ancienne Gaule s’est latinisée rapidement après la conquête romaine, c’est parce que la monnaie, l’urbanisme et un bon nombre d’idées romaines avaient déjà pénétré dans cette contrée bien longtemps avant l’arrivée de Jules. D’ailleurs, celui-ci parlait certainement mieux grec que latin, comme la plupart des patriciens romains. Rome avait beau avoir conquis la Grèce, le prestige grec était tel que toute bonne famille patricienne se devait d’avoir son précepteur grec. D’ailleurs, quand l’Empire romain s’est scindé quatre siècles après Jules, cela s’est fait sur des bases linguistiques et c’est la moitié grecque (à l’est) qui a tenu le coup, 1000 ans de plus que la partie latine.

En Europe de l’Ouest, l’arabe s’est installé comme langue à partir du VIIIe siècle. Cette langue véhiculait certes une religion, mais son influence tenait aussi au génie d’une culture qui a donné le zéro, les principes de santé, la traduction de pratiquement tous les classiques de la Grèce antique et l’industrialisation des ateliers de copistes. Dans le cas de l’arabe, sa disparition comme langue ibérique fut une affaire politico-religieuse : il a survécu à la reconquista espagnole, mais c’est la déportation forcée des musulmans qui l’a achevé.

Pendant ce temps, dans les Amériques, malgré la domination militaire totale de l’Espagne, l’influence de l’espagnol était loin d’être acquise dans les deux principaux centres qu’étaient le Mexique et le Pérou. En fait, pendant les trois premiers siècles après Cortés et Pizarro, la montée de l’espagnol s’est accompagnée de celles du nahua (langue des Aztèques) et du quechua (langue des Incas) au détriment des autres langues précolombiennes. Et ce n’est que deux générations après l’indépendance que l’espagnol s’est solidement implanté au Mexique et au Pérou.

Le français, lui, a une histoire très particulière puisqu’il s’est exporté très tôt par les jeux d’alliances et les routes commerciales en Europe. Le cas de l’Angleterre est un des rares où l’on peut dire que la puissance militaire a pu jouer, avec la conquête du duc Guillaume de Normandie en 1066, mais cela serait resté sans lendemain sans le génie politique de Guillaume ni le dynamisme du nord de la France. À tel point qu’en même temps que les Anglais déclaraient l’anglais langue officielle trois siècles plus tard, ils produisaient les premiers dictionnaires du français — un bon siècle et demi avant les Français. Et ce n’est pas un hasard si, encore aujourd’hui, les anglophones forment parmi les plus gros contingents d’apprenants du français.

Les migrations, davantage que la force des armes, jouent un grand rôle dans le devenir des langues. D’ici 30 ans, le japonais va régresser de presque 25 % parce que le Japon se refuse encore à toute immigration. D’autres pays (Argentine, États-Unis, Canada, France) sont très largement constitués d’immigrants, qui ont adopté une autre langue que la leur.

À l’inverse, l’émigration a très peu joué dans la force du français comme langue internationale, ce qui est en soi un petit mystère. Même si la France a joué très fort la carte du colonialisme, les Français ont très peu émigré, contrairement aux Anglais, aux Espagnols et aux Portugais. Nous en savons quelque chose : la présence des colons français a toujours été déficiente en Amérique. Après la conquête de l’Algérie en 1830, la moitié des « Français » d’Algérie étaient des Italiens et des Espagnols. En Afrique du Nord, cette présence française a beaucoup profité de la francisation des Juifs sépharades. Et en Afrique subsaharienne, la moitié des colons étaient en fait des Libanais francisés.

Malgré le fait que le français était mal implanté dans les colonies françaises et belges au moment de leur indépendance, celles-ci ont presque toutes choisi le français comme langue d’administration ou d’enseignement. Les raisons sont diverses et complexes, mais l’effet est là : le français continue de monter comme langue internationale. Et si de plus en plus de Chinois apprennent le français, c’est d’abord pour brasser des affaires en Afrique. La « guerre des langues » est remplie de ces paradoxes.

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12 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 25 novembre 2019 05 h 55

    Les anglais conquéreurs

    Le gros problème des anglais est qu'ils ont fait des massacres presque partout où ils ont envahi. Ce n'est pas bon pour le karma.

    • René Pigeon - Abonné 25 novembre 2019 12 h 28

      Le livre écrit par W Dalrymple, intitulé The Anarchy : The relentless Rise of the East India Company,
      résumé dans The Economist du 19.10.12, confirme votre affirmation.
      Adam Smith et Edmund Burke exprimèrent en leur temps, les mêmes reproches que vous.

  • Jean Lacoursière - Abonné 25 novembre 2019 06 h 57

    Effet de la guerre de Cent Ans

    « En Angleterre, la défaite nourrit le ressentiment, la hargne, et même la xénophobie des Anglais à l'égard des Français. Elle éveilla le sentiment nationaliste anglais et amena les membres de l'élite et de la noblesse à tourner le dos à la langue française au profit de la langue des paysans: l'anglais » (Patrick Couture, dans La Préhistoire du Québec, la grande épopée de nos origines)

    • Bernard Terreault - Abonné 25 novembre 2019 11 h 28

      Pas convaincant: l'angals est une langue composite venant de la superposition assez étonnante de 60% de mots français ou latins et 40% de mots d'origine germanique. La grammaire est aussi hybride, en témoigne le ''s'' du pluriel comme en français et en espagnol. La ''langue des paysans'' avant la conquête normande devait être celtique et/ou germanique, et enrichie de normand-français par la suite. L'Angleterre a toujours emprunté énormément et sans complexe du vocabulaire français.

  • Robert Morin - Abonné 25 novembre 2019 08 h 25

    Étonné...

    ...que votre texte n'aborde pas le rôle des géants du numérique dans la vague d'anglicisation de la planète.

  • Pierre Rousseau - Abonné 25 novembre 2019 08 h 31

    Langues coloniales

    Le français, comme l'anglais, l'espagnol, le portuguais ou même le néerlandais, sont des langues coloniales, imposées à leurs colonies respectives. Dans le cas du Canada, en tant que francophones, nous nous retrouvons à parler la langue d'un colonisateur face aux peuples autochtones. Nos ancêtres étaient des « colons » français qui se sont établis ici en vertu du pouvoir du roi de France et des lois françaises appliquées à un pays qu'on disait être une « terra nullius », c'est-à-dire une terre vide qui n'appartenait à personne...

    Si on regarde les Amériques, les langues des colonisateurs ont prévalu : L'anglais en Amérique du Nord, l'espagnol et le Portuguais en Amérique latine. C'est un peu la même chose en Afrique. Malheureusement, le colonialisme a été et demeure une plaie qui vise à détuire des peuples et qui a beaucoup profité de l'esclavage. Ici, on voulait « civiliser » les peuples autochtones à l'aide des pensionnats et des politiques d'assimilation auxquels les francophones ont participé avec enthousiasme (pensons à Langevin qui a été un des penseurs des pensionnats « indiens »).

    Il faudrait peut-être garder une petite gêne et laisser leur place à d'autres langues et cultures d'ici qui ont survécu au colonialisme, leur donner un peu d'air.

  • Bernard Terreault - Abonné 25 novembre 2019 09 h 01

    Intéressant

    Les exemples que vous donnez sont intéressants et généralement convaincants, avec un bémol pour le castillan, que ce soit dans la péninsule ou en Amérique. Sans être expert, je suis aussi étonné que l'espagnol semble être le même, ou en tout cas mutuellement compréhensible de Valparaiso à Valence en passant par Veracruz. Que la langue du petit Portugal se soit imposée dans l'immense Brésil relève aussi de l'exploit. Mais je me demande comment, si ce n'est par la force brute, la langue mongoloide d'une poignée de conquérants turcs arrivés il y a moins de 1000 ans s'est-elle imposée dans une péninsule de vieille civilsation habitée ou colonisée successivement depuis au moins 4000 ans par des peuples de langue indo-européenne, Hittites, Perses, Grecs Romains, ou de langue sémitique plus tard. Ces soldats turcs ont été conquis par la religion des Arabes, pourquoi pas par leur langue qui était alors à la pointe de la civilisation