Le façadisme

De Steven Guilbeault, je n’ai jamais été un ami proche. Mais au temps où nous étions tous les deux sur les bancs de l’université, je le croisais quasi tous les jours. À l’occasion, nous échangions volontiers, étant des voisins immédiats.

Au fond du long corridor sombre d’un immeuble du boulevard Édouard-Montpetit, sa porte à lui ouvrait sur un groupe écologiste militant, le GRIP. La mienne, à côté, débouchait sur l’espace enfumé du journal étudiant, Le Quartier libre. J’ai eu l’impression, en ce temps-là, que nous passions presque toute notre vie dans nos locaux respectifs tant nous y étions engagés corps et âme.

Année après année, il fallait se battre auprès des instances universitaires pour faire reconnaître, au-delà des simples énoncés de principes, l’intérêt concret que représentent de telles organisations. Les journaux étudiants étaient jugés sympathiques, mais dans la stricte mesure où ils se limitaient à nourrir la complaisance ambiante. De son côté, l’écologie prônée par Guilbeault n’avait pas encore la cote. Pour beaucoup de personnes, qui semblent parfois s’être reproduites depuis, elle faisait tout au plus jolie, avec ses affiches patiemment colorées à la main et ses appels à un monde meilleur. Encore plus qu’aujourd’hui, beaucoup restait à faire pour sensibiliser les consciences à l’urgence d’agir. À cet égard, Guilbeault était parmi les rangs clairsemés de quelques précurseurs.

Au temps de l’université, il y avait chez Steven Guilbeault un calme et un aplomb, un sens de la diplomatie aussi, qui lui faisaient honneur. Il est arrivé, en de rares occasions, que nous nous reparlions depuis, aussi simplement qu’avant. Mon impression initiale à son égard n’a jamais changé, je dois dire. Au moral comme au physique d’ailleurs, il me semble avoir fort peu changé, ce qui est rare.

Il faut dire que, lorsqu’on y pense, les temps n’ont pas à ce point changé depuis ce temps de l’université. Tout au plus le champ de bataille s’est-il élargi. L’avenir de tous les journaux, on le sait aujourd’hui, est sans cesse à la merci de ceux qui ne voudraient voir en lui que des bilans financiers meurtris.

Du côté de l’environnement, il n’est pas exagéré de dire que la plupart des luttes, pourtant amorcées il y a longtemps, restent encore à disputer.

Mais pourquoi diable Steven Guilbeault avait-il besoin de quitter le terrain des luttes pour se retrouver dans la galère d’un gouvernement minoritaire ? S’est-il cru assez rusé pour s’imaginer qu’on le laisserait entrer dans le poulailler d’un vieux parti par la porte de derrière et y régner à sa manière ?

Qu’il n’ait pas été nommé au ministère de l’Environnement n’est une surprise pour personne, sauf peut-être pour ceux qui continuent de s’imaginer les partis traditionnels réformables et malléables, comme par enchantement, au seul contact de pensées vertueuses.

Rompu depuis longtemps aux pratiques du pouvoir, Guilbeault lui-même ne s’attendait pas à être nommé là, du moins si on en croit ses déclarations. Le ministère de l’Environnement lui était interdit d’accès quasi d’avance, ses compétences étant trop marquées pour qu’on puisse se l’imaginer louvoyer, comme cela est de mise dans un gouvernement dont la ligne d’horizon demeure celle de sa réélection. Alors, pourquoi diable être allé mettre le nez là ?

À défaut de l’environnement, on aurait pu lui confier le ministère des Ressources naturelles, celui de la Petite Entreprise, de la Promotion des exportations et du Commerce international, celui des Pêches, du Développement économique, voire des Transports ou de l’Innovation ou, pourquoi pas, de l’Industrie. Or, partout où ses idées pouvaient s’avérer corrosives, on ne lui a pas laissé poser pied. On a préféré l’aiguiller vers une voie réputée pour peu déranger : le Patrimoine.

Le patrimoine, ce n’est certainement pas moi qui nierai son importance. Toujours sous-estimé, le champ de la culture demeure un terrain de luttes souvent insoupçonnées. Mais encore faudrait-il les mener.

L’impasse dans laquelle on a jeté Steven Guilbeault en l’écartant de tous les lieux où il promettait d’apporter du changement révèle avant tout une chose : le façadisme du Parti libéral. Le façadisme, en architecture, consiste à préserver la coquille d’un bâtiment, mais en travestissant sans gêne son intérieur. On n’a qu’à penser au nouveau ministère dit de la Prospérité de la classe moyenne, confié à la députée Mona Fortier. Pas besoin de creuser l’intérieur bien loin pour comprendre qu’il s’agit, par définition, d’un ministre qui n’est pas destiné aux plus démunis. Qui donc songerait par ailleurs à affirmer la nécessité d’un ministre de la pauvreté et des inégalités ?

De quel ministère relève la prospérité du Gros Capital, de l’investisseur tout puissant, chantée comme la seule et grande nécessité de notre temps ? De celui des Finances ? Sans doute un peu aussi, en tout cas, de celui de l’Environnement, qui sert tout au plus de façade commode, quand il n’est pas tout simplement sacrifié sur l’autel de la croissance économique, laquelle ne représente jamais rien d’autre, au final, qu’elle-même. On peut bien travestir le sens, tordre le cou aux mots, égorger le verbe, mais nul besoin de fabriquer des mythes et des devantures de toutes pièces pour faire croire que cette idéalisation de la croissance à tout prix a une âme et un sens autre que celui de s’autoreproduire. Et à cela, Steven Guilbeault ne changera sans doute rien, sinon de faire voir encore un peu plus qu’à force de destructions improductives, seule la façade peut subsister.

56 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 25 novembre 2019 01 h 34

    Engagez-vous

    Monsieur Nadeau,
    Ne vous inquiétez pas inutilement.
    Les millions de drapeaux canadiens du 1er juillet 2020 seront compostables.
    Ils vont nourrir les deux milliards d’arbres promis par Justin.

    « Engagez-vous qu’ils disaient ! » (René Goscinny)

    • Cyril Dionne - Abonné 25 novembre 2019 11 h 17

      Vous avez raison M. Lambert.

      M. Nadeau pose les bonnes questions et tout comme bon avocat, il en connaît déjà les réponses. Vu qu'il est trop poli ou qu'il a peur d’offusquer la bien-pensance et les donneurs de leçon de la très Sainte rectitude politique, je me ferai un plaisir pour y répondre.

      Steven Guilbeault avait 167 400 (salaire de base d’un député à la Chambre des communes) + 85 000 (salaire d’un ministre) raisons de faire de la politique. Ce qui fait 252 400 raisons pour quitter Équiterre et Greenpeace. C’est l’appât du gain tout simplement qui l’a motivé. Avec des études en sciences politiques avec une mineure en théologie, disons poliment que les prospects d’emploi sont assez limités dans le vrai monde.

      C’était le même sur toutes les tribunes qui nous disait que le monde courait à sa perte à cause des méchants GES qui ne connaissent point les frontières géopolitiques imaginaires. Il fallait s’installer avec une boîte de mouchoir à côté de nous pour l’écouter parler. Et voilà, tout d’un coup, il se métamorphose en politicien pour un parti d’un pays pétrolier. Évidemment qu’il ne voulait pas être ministre de l’environnement. Imaginez pour un instant tous les appels, les texto et « tweet » en sa direction de ses anciens amis et camarades du mouvement écologiste? Plus facile de distribuer des petits drapeaux « Canadian » aux nouveaux arrivants et de penser à faire un « remake » pour la série « The Story of Us » avec lui dans le rôle principal évidemment.

      Misère. Et après on se demande pourquoi les gens sont cyniques et votent pour des gens comme Donald Trump. Plus ça change, plus c’est pareil. Durant la Révolution française, les nobles qui représentaient 1% de la population, ne payaient aucun impôt. Idem pour le clergé qui représentait aussi 1% de la population. C’était le 98% de la plèbe qui payait les impôts. Aujourd’hui, les riches du 1% ne payent aucun impôt. Le 1% des représentants des églises non plus. C’est encore le 98% qui paie tout.

    • André Labelle - Abonné 25 novembre 2019 12 h 15

      Cyril Dionne dans son excellent commentaire évoque à ls fin le concept du 1 % de la population qui s'accapare honteusement de presque toute la richesse planétaire. Il a raison.
      Mais l'origine du mal qu'évoque M. Cyril Dionne a un nom : le néolibéralisme qui vise essentiellement à assurer la richesse des mieux nantis de la planète. Alors le facadisme que décrie fort justement M. Nadeau n'est qu'une autre tactique pour réduire les gouvernements à l'impuissance, laissant toute la place aux lobies des multinationalles dans tous les domaines de l'activité humaine.
      Le néolibéralisme est la racine originelle de la plupart des problèmes que rencontrent "le 98% qui paie tout".

    • Jean-Henry Noël - Inscrit 25 novembre 2019 12 h 53

      Les ergots

      C'est vain de faire le coq et se dresser sur ses ergots ethniques. M. Guibeaut fait ses classes. Çà lui évitera une chute à la Mélanie Joly et un retour à la case Départ». Soyez patients. Le ministre choisi n'est pas dénué de connaissances et d'expérience en ce domaine. Vous sollicitez une faveur du fédéral alors que vous avez choisi l'ethnique Bloc Québécois. Le Canada reconnait la diversité La reconnaissez-vous ? Apparemment Non. Vous vous butez déjà sur l'épiderme du prochain chef du PLQ !

    • Gilles Théberge - Abonné 25 novembre 2019 16 h 13

      « pourquoi diable être allé mettre le nez là ? »...

      L'appât du gain sans doute. Personne n'est à l'abri de l'appât du gain. Comme l'explique monsieur Dionne, on ne trouve pas des salaires de cet ordre dans les organismes à but non lucratif !

      Surtout que comme l'écrivait si justement Boucar Diouf récemment, «son boss» Trudeau nous le présentait comme futur ministre de l'environnement. Il n'a jamais dit ça bien sûr, mais c'est plus subtil. Boucar parle d'un « appât nommé Guilbeault, frétillant au bout de son hameçon.»... Oui l'image est belle, et surtout plausible. N'est-ce pas que vous pensiez qu'il serait nommé à l'environnement. C'eut été naturel...

      Bien sûr...!

  • Yvon Pesant - Abonné 25 novembre 2019 06 h 04

    La recette qui marche

    En allant chercher le fils pour les élections de 2015, l'establishment du PLC a fait avec Justin Trudeau ce qu'il vient de faire avec Steven Guilbeault pour les élections de 2019. Une opération de façade... réussie, force nous est d'en convenir.

    Si Justin Trudeau, le superficiel, est bien content de pouvoir se photographier dans son rôle bien encadré, je ne suis pas du tout certain que ce sera le cas pour Steven Guilbeault, le profond convaincu, dont l'image a perdu son cadre et est tombée dans l'eau du poisson qui a mordu à l'hameçon.

    Il pourra toujours se dire que l'environnement fait partie de notre patrimoine, qu'on lui a fait savoir du côté du PLC. Sourire en coin chez les uns; sourire coincé chez lui.

    • Nadia Alexan - Abonnée 25 novembre 2019 10 h 19

      Il me semble que si Steven Guilbeault est toujours passionné par l'environnement et les changements climatiques il devrait faire la chose honorable à démissionner comme l'avait fait avant lui le ministre français de la Transition écologique, Nicolas Hulot. Faute d'obtenir des avancées suffisantes en matière d'environnement, le ministre a jeté l'éponge, un coup dur pour le président Macron qu'il n'avait pas prévenu de sa démission.
      Pour faire la leçon à Justin Trudeau qui nous prend pour des valises et pour nous montrer sa sincérité en matière de la lutte contre les énergies fossiles, Guilbeault devrait démissionner.

  • Raymond Labelle - Abonné 25 novembre 2019 07 h 05

    M. Guilbault n'est plus un militant écologiste.

    - Un article signé par plusieurs militants écologistes de longue date, dont voici un extrait:

    "Sur des projets aussi sensibles et critiques pour le climat que la centrale thermique du Suroît, l’exploitation des gaz de schiste au Québec, le port méthanier de Rabaska et plus récemment la cimenterie de Port-Daniel, les positions de Steven Guilbeault ont systématiquement contredit, contrecarré et parfois même saboté les efforts acharnés et les luttes patientes de dizaines de groupes écologistes ainsi que de centaines de milliers de citoyens, ceux-là même qui marchaient pour l’environnement à travers le Québec le mois dernier." (16 oct 2019)

    On retrouve l'intégrale et les noms des signataires ici: https://bit.ly/2D0RsCR

    - Un article de Bruno Massé, géographe et militant écologiste de longue date, géographe et militant écologiste de longue date - extrait:

    "En 2017, une sortie publique de M. Guilbeault a été déterminante pour légitimer le Réseau Express Métropolitain (de la Caisse de Dépôt) alors que le BAPE et les groupes environnementaux dénonçaient sa contribution à l’étalement urbain et son absence de réduction de GES. Qui s’étonnera que Michael Sabia, le patron de la Caisse, soit ensuite l’invité d’honneur du cocktail annuel d’Équiterre, deux années consécutives de surcroît?

    Et nous n’avons pas parlé de l’appui de M. Guilbeault et d’Équiterre aux budgets d’austérité du Parti Libéral du Québec ainsi qu’à Uber durant le conflit avec les chauffeurs de taxi. La liste est longue." (26 sept. 2019).

    (source: https://bit.ly/35mcEzp - vaut d'être lu intégralement)

    Bonne chance au député de Laurier-Sainte-Marie et ministre du Patrimoine dans sa nouvelle carrière.

    • Nadia Alexan - Abonnée 25 novembre 2019 10 h 58

      Merci, monsieur Raymond Labelle, pour votre explication éclairante de l'état d'âme de monsieur Guilbeault. Peut-être, l'attrait de la renommée et de la gloire était plus fort que ses convictions.
      D'ailleurs, dans un article acerbe intitulé «Steven Guilbeault, l’écolo à gogo», le professeur Leo-Paul Lauzon nous explique la face cachée de cet écologiste autoproclamé: «Tout ça fait un peu beaucoup d’Équiterre un leurre et même une farce écologique. Avez-vous déjà entendu Steven Guilbeault et Équiterre prendre des positions contre des politiques mises en place par les libéraux du Québec et du Canada et par le Conseil patronal de l’environnement du Québec (CPEQ)?» https://www.journaldemontreal.com/2018/11/06/steven-guilbeault-lecolo-a-gogo

    • Raymond Labelle - Abonné 25 novembre 2019 11 h 54

      Anakin Skywalker-Guilbeault est-il passé au côté sombre de la Force?

      Bon, j'exagère - je n'ai juste pas pu résister au gag.

      Merci de vos bons mots Mme Alexan.

  • Raymond Labelle - Abonné 25 novembre 2019 07 h 07

    Attentes élevées.

    On comprend les attentes élevées envers M. Guilbault, et donc les déceptions.

    Et lui et le PLC ont utilisé son image de militant écologique pour se donner du lustre en campagne électorale, sans beaucoup insister pour dire que M. Guilbault était passé à autre chose.

  • Raymond Labelle - Abonné 25 novembre 2019 07 h 17

    Point aveugle - comparer avec la personne nommée à l'envrionnement?

    Dans les diverses considérations, que l'on ait regretté que M. Guilbeault ne soit pas à l'environnement ou dans les philippiques le visant, personne ou bien peu au Québec ont émis une pensée ou un mot relatif à la personne qui avait été nommée à l'environnement, à se demander si ça pouvait être un choix pertinent, un choix meilleur ou moins bon que celui de M. Guilbaut, bref, diverses considérations comparatives entre M. Guilbault et la personne nommée. Comme si M. Guilbeault était la seule personne pertinente pour ce poste.

    Or, le choix de M. Wilkinson (le nouveau ministre de l'environnement) se défend. Élu en 2015, il a été secrétaire parlementaire de Mme McKenna pendant trois ans avant d’être nommé ministre des Pêches et des Océans. Il a travaillé pendant 20 ans dans des entreprises de technologies vertes. Il faisait partie cet automne — avec M. Guilbeault — de la liste des 25 candidats recommandés par l’organisme non partisan GreenPAC, qui vise à l’élection de leaders environnementaux au Canada.

    J'ai l'impression que si le ministre de l'environnement, ou M. Wilkinson, avait été québécois, on aurait vu de telles considérations comparatives. Ici, on n'y pense même pas.

    Vision étroite. Deux solitudes. Mondes parallèles. Esprit de clocher?