Une Bourse résiliente

Menace de stagnation économique mondiale, hausse d’intensité verbale dans la confrontation Chine-États-Unis… Rien n’y fait en Bourse. Le gain depuis le début de l’année des grands indices de référence se maintient dans les 10 % ou plus un peu partout sur la planète. Ou bien les marchés escomptent une guerre commerciale s’inscrivant dans la durée, ou bien l’actuel passage à vide de l’économie provoqué par ce conflit douanier vient remplacer la récession traditionnelle.

Partant d’un sommet cyclique à un autre, les analystes Stéfane Marion et Matthieu Arseneau, de la Banque Nationale, retiennent que l’actuel cycle de l’économie américaine est le plus long de l’histoire moderne. À 143 mois — avec décembre 2007 comme point de départ —, il bat celui de 128 mois s’étant étiré de juillet 1990 à mars 2001 et se situe bien au-delà de la moyenne de 68,5 mois mesurée depuis 1945. Et alors que les alarmes sonnent de partout, du FMI, de l’OCDE, la récession mondiale n’apparaît pas sur les radars. Pour la plupart des économies, 2020 et 2021 seront tout au plus des années de ralentissement. À moins d’une reprise non anticipée de l’inflation… « Tant que l’inflation reste assez stable, les banques centrales peuvent éviter les politiques monétaires restrictives et réduire les probabilités d’une récession », écrivent les analystes de la BN.

Ils ajoutent : « La pente de la courbe des taux n’est pas seulement de nouveau positive, elle est suffisamment accentuée pour indiquer qu’il y a moins de 30 % de probabilité d’une récession au cours des 12 prochains mois — comparativement à près de 70 % en septembre. » La sensibilité est d’autant plus grande que ces économies sont devenues dépendantes des faibles taux d’intérêt. En Bourse, la réaction avait été immédiate à la fin de 2018, lorsqu’un changement de tendance semblait se dessiner pour la politique monétaire. Mais la Réserve fédérale a dû rapidement corriger la trajectoire dessinée. « Nous sommes de nouveau sur la voie d’une poursuite de l’expansion économique », soulignent les analystes de la Nationale.

Même constat pour les économistes du Mouvement Desjardins. Le présent ralentissement mondial traduit surtout la faiblesse du commerce mondial et ses répercussions sur le secteur manufacturier. « En consultant une grille d’analyse d’indicateurs économiques pour la plupart des pays du G20, on remarque que peu d’économies affichent des signes de contraction », écrivent Francis Généreux et Carine Bergevin-Chammah. Ils poursuivent : « Une récession mondiale a comme condition une fin de cycle aux États-Unis et en Chine, ce qui ne fait pas partie du scénario de base malgré la guerre commerciale que se livrent ceux-ci. »

Des gains de plus de 10 %

Cette conjoncture hésitante n’a pas empêché les gains boursiers de s’afficher dans les 10 % et plus. Au 5 novembre dernier, pour les grands indices, ils oscillent entre 22,7 % pour le MSCI États-Unis et 11,2 % pour le MSCI marchés émergents. Au Canada, l’augmentation était de 16 %. Ce qui a fait dire cette semaine aux spécialistes de la banque d’investissement privé danoise Saxo Bank que les marchés s’habituent à la guerre commerciale. À leurs yeux, les effets sur le commerce mondial de la crise sino-américaine sont bien réels, mais pas de nature à provoquer une récession généralisée à court ou à moyen termes.

N’empêche, en Bourse, un scénario de statu quo prévoyant une faible croissance, une inflation maîtrisée et des taux d’intérêt demeurant bas ne saurait suffire. « Une trêve dans la guerre commerciale est par conséquent une condition nécessaire pour maintenir le ton positif des marchés boursiers et rétablir la croissance des bénéfices en 2020 », écrivent Stéfane Marion et Matthieu Arseneau. La progression des bénéfices par action sous-jacents à l’indice de référence n’a été que de 1,2 % pour les entreprises américaines cette année, de 5 % au Canada et de -0,2 % en Europe, contre 24,2 %, 11,1 % et 6 % respectivement en 2018. Pour l’indice mondial, la progression des bénéfices par action n’a été que de 0,8 % cette année, contre 13,4 % l’an dernier. Mais si cette accalmie espérée sur le front de la guerre commerciale s’avère, les bénéfices de l’indice mondial devraient augmenter de 9,9 % l’an prochain.

Les mesures de stimulation monétaire adoptées par les banques centrales du monde combinées au redressement de la courbe des taux, à l’affaiblissement du dollar américain et aux écarts de crédit des entreprises plus étroits « améliorent notre degré de confiance dans notre scénario de base d’une croissance plus rapide des profits ». Les analystes de la Nationale voient l’indice de référence des Bourses de Toronto et de New York terminer l’année 2020 en hausse de 6 % par rapport au niveau atteint le 5 novembre.


 
2 commentaires
  • Michel Carrier - Abonné 23 novembre 2019 07 h 58

    Très intéressant. Merci pour l'analyse

  • Clermont Domingue - Abonné 23 novembre 2019 10 h 01

    Du cash en masse.

    Merci monsieur Bérubé. Les renseignements que vous nous fournissez nous permettent de faire des liens, de réfléchir.

    Grâce à la résilience des bourses,il s'est créé des milliers de milliards de dollars de cash au cours des dernières années. Ces milliards ont alimenté les régimes de retraites, y compris la Caisse des Dépôts et Placements , bas de laine des Québécois.Cette manne permet à de nombreux retraités de faire la belle vie.

    Le problème est que la manne est mal distribuée.Est-il normal que des jeunes de 25-30 ans aient des revenus bien inférieurs à beaucoup de retraités? Les gouvernements devraient intervenir davantage.

    L'argent ne manquera pas. Madame Carolyne Wilkyns, première sous-gouverneure de la Banque du Canada, est venue nous dire cette semaine que si les bourses craquent, la Banque peut procéder à un rachat massif d'actifs;entendez l'achat des mauvaises créances des banques commerciales.

    Les bourses et les banques centrales ont la capacité de créer la monnaie.Si la Bourse éternue, la Banque est là. Rappelez-vous 2008.
    Joyeux Noel