Party de sorcières

La députée Catherine Dorion, sorcière mal aimée mais performeuse sincère, lors du récent Cabaret des sorcières «avec pas de coton ouaté».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La députée Catherine Dorion, sorcière mal aimée mais performeuse sincère, lors du récent Cabaret des sorcières «avec pas de coton ouaté».

Un soir de slush moche, lendemain de tempête, tuques molles, sourires fatigués de mi-novembre, déjà l’hiver et les quatre pneus à terre. Mais les sorcières ont chevauché leur balai jusqu’au café Rond-Point, leur point de chute mensuel à guichets fermés. Ce soir, une poignée d’entre elles brasseront le chaudron de la parole sacrée et fumeront du venin de grenouille avant de recracher leur miel, certains diraient leur fiel.

« L’humour est la politesse du désespoir », comme chacun sait, et durant deux heures, elles arrivent à nous faire oublier qu’elles ne sont pas une « minorité », même si elles ont lu Le Boys Club de Martine Delvaux. Il n’y a pas de parole plus vraie que celle qui fut longtemps étouffée.

La députée Catherine Dorion va clore le spectacle, clouée au pilori en haut lieu pour une histoire de chiffon. On les brûlait pour moins que ça du XVIe au XVIIIe siècle, l’époque consacrée des chasses aux sorcières. Vous connaissez le test de la sorcière ? On la jetait à l’eau, et si elle se noyait, elle était innocente ; si elle flottait, c’était une sorcière. Et elle avait droit au bûcher avec son chat.

Si je me débarrassais de mes démons, je perdrais mes anges

La sorcière fait un retour en force dans l’imaginaire collectif et les féministes s’en réclament allègrement aujourd’hui. Il faut dire que nous manquons cruellement de modèles au quotidien.

La vieille femme affranchie des aléas de la séduction est somme toute une image assez inspirante, surtout à cause de son pouvoir occulte.

Oser la prise de parole, c’est encore risquer de faire peur aux hommes, même ceux qui se prétendent féministes. Et si on ne naît pas femme, mais qu’on le devient — disait Beauvoir —, on ne naît pas sorcière non plus.

On le devient par la force des choses, l’injustice, la maternité, le célibat imposé, la sororité, la ménopause, le LGBTQ2, un handicap, un chat noir. Si vous cochez trois de ces réponses, vous êtes une des nôtres.

Tout le monde est bizarre vu de proche

Au moment où j’écris ces lignes, ma chatte noire Lélé sur mon bureau me fait un clin d’oeil entendu, je suis encore en pyjama (de coton ouaté) et j’ai prononcé quelques incantations maléfiques pour jeter des sorts à la ronde.

Je promets d’ailleurs que, si je deviens députée, je m’habillerai en propre pour ne pas faire honte au Saint-Lambert prout-ma-chère. En jambes, en collier de perles, les aisselles rasées et les ongles peinturlurés de la bonne couleur. Promis, juré, mais pas craché. Je sais me tenir.

De trans à transversale

Les sorcières attirent les malprises, les laissées-pour-compte, les cartomanciennes, les solitaires et les solidaires. Tranna Wintour ouvrait le cabaret du mercredi. L’humoriste transgenre anglo incarne l’archétype de la sorcière moderne, une perruque noire sur un balai, hors norme, touchante, provocante et remplie d’autodérision.

« Je me sens une responsabilité sociale d’annoncer que mon vagin est un pénis », spécifie la trans filiforme. Elle s’informe s’il y a des hommes hétéros dans la salle d’une centaine de places. Un brave lève la main.

« Un seul ? Je suis heureuse que nous soyons enfin arrivés à ce moment historique où les hommes hétérosexuels ont peur de s’identifier en public. » Chaude main d’applaudissements et rires. La messagère a des couilles et la place pour les mettre.

L’humeur est à la badinerie, mais on exorcise bien des frustrations ataviques ici. La chroniqueuse, animatrice et sorcière Judith Lussier a imaginé ce cabaret l’été dernier pour offrir un espace de parole aux femmes. « Je ne crois pas qu’on en ait besoin, mais une fois que c’est créé, quelque chose apparaît. Ça fait du bien. »

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La maîtresse de cérémonie et instigatrice des Cabarets, Judith Lussier: «Nous, on aime ça les filles qui dérangent!»

Vachement, en effet ! Comme tout ce qui est naissant, souterrain et subversif. Qu’une artiste handicapée (Maxime D.-Pomerleau) souligne que sa chance à elle, c’est d’avoir échappé au #MeToo parce qu’elle fait partie de l’angle mort masculin, qu’une comédienne (Marie-Lise Chouinard) nous lise des extraits du magazine Marie-Claire sur « Qu’est-ce qu’une belle femme ? », ça fait réfléchir sur les enjeux et le progrès.

Se dire n’est jamais simple, surtout lorsqu’on flirte avec le camp de la défaite. « Ça me frappe chaque fois ! Toutes les sorcières invitées ont le complexe de l’imposteur et justifient leur présence. Imagine dans une soirée régulière ! » confie Judith Lussier, auteure d’On peut plus rien dire.

Ici, on aime les filles qui dérangent. « Et ça ne prend pas grand-chose pour déranger en 2019 », convient celle qui a fait sa part comme objet de persécution, et même renoncé à sa chronique dans le journal Métro (durant un an et demi) pour cause de harcèlement ciblé.

Une députée à nu

Dans son essai Sorcières. La puissance invaincue des femmes, la journaliste au Monde diplomatique, Mona Chollet, souligne que les chasses aux sorcières « illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée […] ».

C’est à peu de choses près ce qu’a vécu Catherine Dorion avec son scandale vestimentaire et une plainte du PLQ à l’encontre de la députée que même le commissaire à l’éthique a rejeté du revers de la main.

La sorcière surgit au crépuscule, alors que tout semble perdu. Elle est celle qui parvient à trouver des réserves d’espoir au coeur du désespoir.

 

Sur scène, l’artiste solidaire mélange allègrement le personnel et le politique avec autodérision (j’aime ça, parler de moi, tout le monde le sait !), constate que le pouvoir exige un mimétisme aveugle : « On souffre individuellement parce qu’on souffre collectivement […]. Quand on ne se bat pas, on se libère de rien. »

La députée de Taschereau se livre sur son enfance ruban rose, son adolescence troublée par des épisodes de boulimie, le désir de se conformer. Oui, elle aussi a tenté de se mouler à l’image qu’on attendait d’elle, au mépris de sa santé physique et mentale.

Les aveux de sorcières sont toujours poignants, une histoire de lutte entre soi et le moule qu’on voudrait nous imposer, le projet de vie déjà inscrit dans les gènes ou les pubs d’Ikea, quand ce ne sont pas les règles décaties de l’Assemblée nationale.

Soeurs de l’ombre, les sorcières revendiquent la liberté, une marque de commerce qui transcende les âges. Et cette liberté menace bien davantage que des cotons ouatés. Elle réduit en charpie la ouate et le cocon du statu quo et des certitudes.

Aimé la troisième et dernière saison de la télésérie Trop. écrite par Marie-Andrée Labbé. Ces femmes auraient été brûlées ou enfermées il n’y a pas si longtemps. Virginie Fortin et Évelyne Brochu sont toujours aussi attachantes dans ce duo de sororité et de folie. Dès maintenant sur Tou.tv, mais à l’automne 2020 à l’écran.

Savouré le livre de Mona Chollet, Sorcières. La puissance invaincue des femmes. Si le livre fait un retour sur l’histoire des sorcières et de leur déclin, il s’attarde surtout aux enjeux du féminisme et des mécanismes institutionnalisés ou inconscients du contrôle des femmes. La femme indépendante (célibataire ou veuve), la maternité, la vieillesse, la mort de la nature — notre matrice et Terre mère — sont autant de sujets approfondis.

Noté l’émission Présence des sorcières, du bûcher à l’écoféminisme, diffusée à France Culture. Victimes de féminicides, les sorcières ont marqué l’imaginaire de plusieurs époques. Une analyse du phénomène de cette présence remarquée dans la culture actuelle. Certaines y voient un retour à la spiritualité sous une forme différente, en dehors de religions monothéistes et misogynes.

Apprécié le lexique dans le dernier essai de Judith Lussier, On peut plus rien dire. Le militantisme à l’heure des réseaux sociaux ». Les batailles se livrent aussi avec des mots et se mènent dans le champ lexical des social justice warriors, l’équivalent du troll bien-pensant. Pour en apprendre davantage sur le « call out », « l’essentialisme », les « microagressions », le « pinkwashing », les « woke », c’est ici. À l’heure de la rectitude morale, un ouvrage essentiel pour s’équiper sur le terrain virtuel miné.


JOBLOG

Sentiment d’imposteur, masturbation et légitimité

C’est le titre du dernier podcast du Cabaret des sorcières. Pour ceux et celles qui n’ont pas pu y assister, cette captation du spectacle entrecoupée d’entrevues avec chaque artiste comporte une valeur ajoutée. Et j’ai ri ! Dans cette mouture, Catherine Dorion s’exprime sur une foule de sujets : l’infotainment, le manque de temps et de liens, la productivité. Il y est aussi question des médias et des chroniqueurs, mais Mme Dorion n’avait pas encore fait sa sortie publique pour suggérer que les chroniqueurs « faiseurs d’opinions » ne devraient pas être inclus dans le programme d’aide aux médias. Ahum. J’ai étudié l’art de la communication avec Pierre Bourgault et Armande Saint-Jean. Il m’arrive aussi de sortir mon calepin avant de fournir mon opinion. Et je ne spine pas mes angles pour privilégier le sensationnalisme. Ce que j’aurais pu faire avec la performance de Samantha Dorion mercredi dernier… Pour entendre les trois podcasts disponibles, c’est par ici.

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16 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 22 novembre 2019 01 h 06

    Sainte-Benoîte de Taschereau, nous prions pour vous. (!)

    La «coututière» (costumière - ouille!), la «colonelle», la «générale»... la «première». Il ne faut jamais oublier les «didascalies». Bref.

    JHS Baril

    Ps. Ceci n'est pas un commentaire, mais une simple observation. Misère!

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 novembre 2019 08 h 30

      « Le mépris n'aura qu'un temps » - Arthur Lamothe

      (Ceci n'est pas un commentaire, mais une simple observation.)

  • Marc Therrien - Abonné 22 novembre 2019 07 h 27

    Ces femmes qui ne sont pas des hommes comme les autres


    Il semble que Catherine Dorion refuse d’être de ces femmes qui sont des hommes comme les autres. J’emprunte cette expression à un titre d’un numéro de la revue « Elle », « La femme est un homme comme les autres », dans lequel, en 2007, on commençait à s’interroger sur l’émergence d’un nouveau féminisme d’État. L’auteure du livre « La Distinction de sexe : une nouvelle approche de l’égalité», Irène Théry, déplorait que l’égalité consiste à ce que la moitié féminine rejoigne les performances de la moitié masculine dans un ordre établi qui continue de concevoir l’humanité en deux catégories séparées. Toute la politique aujourd’hui est fondée là-dessus. Ça me rappelle Simone de Beauvoir pour qui le problème avec le féminisme réformiste, c’est qu’il se contente de vouloir que les femmes rejoignent la condition de l’homme moyen sans se demander si cette condition est en elle-même enviable. Il apparaît de plus en plus évident que l’Assemblée nationale et tout autre parlement sont des lieux où le pouvoir sert à réformer un peu le monde en espérant l’améliorer, mais où il ne saurait être question d’en renverser l’ordre établi pour le changer. Il représente l’enclos de la liberté dans lequel la possibilité du bonheur se trouve dans la tranquillité d’esprit que procurent l'uniforme et le conforme.

    Marc Therrien

    • Annie Marchand - Inscrite 22 novembre 2019 12 h 57

      J'ajouterais que la valeur, dans le système économique dans lequel nous évoluons, est associée à l'homme, concept de la valeur-dissociation développé par une allemande peu connue dans les études féministes: Roswitha Scholz.

      Son petit bouquin nous fait sortir un peu de l'existentialisme: " Simone de Beauvoir aujourd'hui. Quelques annotations critiques à propos d'une auteure classique du féminisme. "

      Je vis cela vous savez. Lorsque vous avez commenté positivement ma présence sur le fil des commentaires, tout de suite on m'a assignée comme "faisant du Therrien".

      Difficile d'accepter qu'une femme puisse développer sa propre pensée sans copier celle d'un homme...

    • Marc Therrien - Abonné 22 novembre 2019 17 h 41

      Madame Marchand,

      De mon côté, j'ai perçu que la première intention de ce lecteur-commentateur auquel vous faites allusion était que je reconnaissance (que j'avoue?) un plaisir narcissique dans l'appréciation de vos commentaires du genre de celui qui aime voir son reflet dans la pupille de l'autre qu'il regarde. Difficile pour certains d'envisager que la reconnaissance d'autrui puisse transcender un peu le narcissisme égoïste primaire. Il arrive souvent que des gens en révèlent autant d'eux-mêmes quand ils prétendent démasquer leur vis-à-vis après avoir lu dans ses pensées pour en décoder l'intention cachée. C'est un peu ça «l'enfer, c'est les autres.»

      Marc Therrien

    • Annie Marchand - Inscrite 22 novembre 2019 23 h 57

      Oui, il y avait aussi de cela. J'y voyais en même temps une manière très masculine d'écraser un propos venu d'une femme.

      Ce soir, je goûte à la médecine des mes réprobateurs et au "fan club", pour ne pas dire au "boys club", de M. Rioux... Il y a peu de femmes qui écrivent régulièrement sur le fil des commentaires du Devoir.

  • Rose Marquis - Abonnée 22 novembre 2019 07 h 31

    Autre lecture

    De Jean Bédard '' Marguerite Porhète'' où il est question de cette femme inspirante et des communauté de Béguines où les femmes en danger pouvaient de réfugier vers la fin de Moyen-Äge....

  • Tremblay Hugo - Inscrit 22 novembre 2019 07 h 46

    La "rebelle"

    Dorion aime donner l'image d'une rebelle mais n'a pas osé critiquer son parti, QS qui n'a finalement donné aucune recommandation au président de l'assemblée nationale quand à la réforme du code vestimentaire, le Politburo estimant possiblement que le cotonouaté-gate était maintenant contre-productif pour l'image du parti, qu'ils avaient fait assez de millage avec l'affaire et quand même obtenu une présence à la grand-messe médiatique du dimanche soir, ce qui n'est pas rien. Dorion avait fait la job qu'on lui a demandé, celle de poser des gestes d'éclats pour plaire aux jeunes mais on a décidé plus haut qu'on passait à autre chose et Catherine a obéi, comme elle a obéi lorsqu'on lui a demandé qu'il était mieux pour le maximum d'impact médiatique qu'on voulait retirer du congrès qu'elle ne soit pas présente. Catherine est prête à se sacrifier pour la "Cause" plus grande qu'elle, une bonne exécutante pour le parti, la Jean-Marc Fournier de QS en quelque sorte...

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 novembre 2019 08 h 03

    En désespoir de cause

    En faisant du kilométrage slocheux sur l'épisode dorioniste à l'Assemblée Nationale, les féminichtes du Québec seraient-ils désespérément à la recherche de martyrs?

    Hier, la FFQ invite les femmes à porter le voile en soutien aux femmes militantes islamistes et un coton ouaté. Et aujoud'hui, cette chronique voudrait faire des hommes hétérosexuels des persécuteurs de sorcières.

    Ne serait-ce pas plutôt un signe que la gente féminine dérive de plus en plus, comme un enfant roi (ou reine) à qui tout est permis et qui ne sait pas quoi faire avec cette liberté anarchique?

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 novembre 2019 12 h 05

      @Jean-Pierre Marcoux,

      "Hier, la FFQ invite les femmes à porter le voile en soutien aux femmes militantes islamistes.." - Jean-Pierre Marcoux

      Le syndrome névrotique péquiste décrypté

      Autrefois condescendants en se plaçant au-dessus de Québec solidaire, les péquistes en sont désormais les victimes en se plaçant en dessous.

      Selon mon diagnostic basé sur 20 ans de recherches et d'observations cliniques, le PQ est désormais contaminé de nombreux "névrosés-du-drapeau" bipolaires qui oscillent périodiquement entre l'indépendance cachée et l'indépendance ouverte et dont les symptômes se déplacent aux grés du vent des embûches et des changements politiques.

      - Doc Martens Montmarquette

      Service rapide et courtois.

      Spécialités : Islamophobie; xénophobie; immigrantophobie; hallucinations islamistes; obsessions voilaires; angoisse de disparition; complexe de supériorité souverainiste; projection; transfert négatif; agressivité récurrente; délires communiste; mélancolie nationaliste; TOC du drapeau et autres syndromes existentiels identitaires.

      Pour urgence : 1-800-CriseDeNerfs-APPELLE

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 23 novembre 2019 08 h 00

      @Montmarquette
      Premièrement, je ne suis pas péquiste, encore moins qs, ni caquiste, ni qlp. Je préfère rester à l'écart de tout ce qui grenouille et scribouille.

      Je suis un citoyen qui se préoccupe du bien commun et je me méfie comme de la peste des partisaneries aveugles, des propos extrémistes obcessifs et compulsifs qui meublent, obstruent et polluent à répétition la page des commentaires.

      Je vous suggère d'aller quotidiennement prendre une marche en nature. Respirez par le nez, expirez par la bouche. Prenez moins de boisson caféiné. Adoptez de saines habitudes de vie.

      Je vous parie que vous êtes incapables de vous restreidre de faire des commentaires dans Le Devoir pendant un mois. Prenez une sabbatique. Voyagez. Distrayez-vous. Toulmonde s'en portera mieux.

      Doc Marcoux (l'autre)