L’écrivain des livres

Les lecteurs quelque peu agoraphobes ne se ruent pas sur le Salon du livre de Montréal, qui occupe ses quartiers depuis mercredi, Place Bonaventure. Toute cohue humaine les pousse à se replier au terrier, volume en main, pieds sur le pouf, sans coudes sortis de la foule venus les bousculer. À chacun son bonheur !

Ces farouches bouquineurs sont du moins capables de se pointer à des événements plus confidentiels, histoire d’entrer par groupes restreints en communion avec un auteur. Ainsi, mardi soir, me suis-je pointée à la librairie Olivieri sur Côte-des-Neiges pour une rencontre avec l’écrivain argentin Alberto Manguel animée par le toujours passionnant auteur philosophe Georges Leroux.

Pourquoi Alberto Manguel ? Parce qu’il est un écrivain des livres, un penseur de la littérature. Et comme la lecture tient la vedette cette semaine, Salon oblige, autant se tourner vers celui qui a analysé sous toutes ses coutures la position de l’écrivain comme du lecteur, scruté les influences des oeuvres phares sur la psyché collective, éclairé les chemins de l’écriture à travers le temps et l’espace, des tablettes d’argile aux tablettes électroniques.

« Nous sommes ce que nous lisons », écrivait-il dans Une histoire de la lecture. À ses yeux, lire constitue un art de vivre, mais aussi un acte parfois séditieux tant cette pratique a toujours paru suspecte aux totalitarismes et aux frilosités de l’histoire. Sans doute parce qu’en multipliant les références, la lecture aide à penser par soi-même. Il rappelait mardi à quel point, de nos jours, les obstacles sur son chemin et sur celui de l’apprentissage à la culture se mettent plutôt au service des bonnes intentions : Éliminer des injustices en en créant d’autres, tasser Shakespeare, Homère ou Racine, hommes blancs occidentaux, au profit par exemple d’écrivaines arabes ; là où toutes les voix doivent cohabiter. « Une Virginia Woolf ne peut s’imposer sans la préexistence de Shakespeare, ni un Amin Maalouf sans Racine », estime-t-il avec raison. Il constate que la littérature a toujours survécu aux cahots de la route. « Mais il faut l’aborder comme un acte de résistance. »

J’aurai suivi au fil de ses ouvrages l’auteur du Journal d’un lecteur à travers les oeuvres cultes qui ont bercé sa vie. Également au fil des mésaventures de sa bibliothèque aux 40 000 ouvrages accumulés dans un vieux presbytère au sud de la vallée de la Loire, qu’il dut démanteler pour cause de bureaucratie française tatillonne, à l’heure de s’établir à New York. La voici confinée toute déconfite à Montréal dans des boîtes à l’entrepôt des éditions Leméac, en attente de résurrection. Il voudrait la léguer à une institution du Québec, sans trouver encore preneur, hélas ! Mais où sont les volontés éclairées dans nos champs politiques pour en acquérir la somme et le symbole ?

Manguel, un temps établi à Toronto, est citoyen canadien depuis 1985. On l’avait retrouvé en 2015 à BAnQ aux côtés de Robert Lepage à l’inauguration du formidable parcours virtuel La bibliothèque, la nuit, inspirée de son livre éponyme. « Toute bibliothèque est une autobiographie », écrivait à juste titre cet émule de Jorge Luis Borges, qui dirigea comme lui à Buenos Aires la Bibliothèque nationale d’Argentine. Il est parmi nous ces mois-ci pour une série d’entretiens avec des écrivains à la bibliothèque de l’Université McGill.

La longue chaîne de lecteurs et d’auteurs à laquelle s’accroche Alberto Manguel, on espère la voir s’étirer longtemps, sans remiser pour autant ses craintes d’avenir.

Des brouillards à dissiper

J’ignore, parmi ceux qui feront le plein d’ouvrages au Salon du livre, combien sont des lecteurs passionnés. À côté des romans ou des essais, plusieurs ouvrages de cuisine ou de croissance personnelle s’écouleront à Montréal ces jours-ci. Chose certaine, le profil type des fervents amateurs de livres demeure féminin : 67 % de femmes contre 49 % d’hommes s’adonnent régulièrement à cette activité solitaire. Notre société compterait près de 50 % d’analphabètes fonctionnels, ce qui ne fait pas nécessairement des enfants forts. Si les bibliothèques publiques ne désemplissent pas, plusieurs de leurs consoeurs en milieu scolaire se cherchent des locaux et des ouvrages à mettre dedans. Tant de brouillards restent à dissiper.

L’Observatoire de la culture et des communications du Québec révèle qu’entre 2009 et 2018, les Québécois ont lu annuellement trois livres de moins. La fréquentation des écrans multiples, sur concentration fragmentée, doit bien être pour quelque chose dans ce lent mais perceptible déclin de l’amour des lettres…

Car les mentalités changent, même si les grands lecteurs de tous âges persistent à tourner les pages sur papier ou liseuse pour pénétrer des univers inconnus, en élargissant leur vision du monde. « La littérature me rend l’expérience de ma vie à moi », avouait mardi soir Alberto Manguel, plus conscient de lui-même après avoir affronté sa vie durant le miroir des autres.

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6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 21 novembre 2019 01 h 10

    Lecture et salon du livre

    La chroniqueuse a bien raison de distinguer les lecteurs (surtout lectrices) des personnes qui vont au Salon du livre. Je lis une centaine de livres par année, mais ne mets jamais les pieds au Salon du livre (ou de la grosse librairie) et en achète rarement. Ça me ferait perdre bien trop de temps que je préfère consacrer à lire!

  • Yvon Montoya - Inscrit 21 novembre 2019 06 h 41

    Dans l’esprit d’Alberto Manguel et autres Claudio Magris, George Steiner et autres érudits, le livre est l’outil intellectuel par excellence pour la rencontre des hommes et du monde. C’est le lieu de la liberté la plus absolue, la plus multiculturelle qui soit. Amin Maalouf nous parle des « identités meurtrières » qu’il compare a une «  panthère » qu’il nous faut apprivoiser. Dans le fond la passion de la connaissance passe par cette maitrise de la «  bête » par le savoir et la reflexion intellectuels. Cette ouverture humaniste que le livre apporte n’est pas supportable pour les régimes totalitaires et nationalistes. Alberto Manguel en est très conscient. Cet érudit adorable nous prépare une biographie de Maimonide le grand philosophe arabo-andalou qui nous écrivit un magnifique « Guide des égarés » qui ira bien avec ses problèmes d’impot en France. Cela fait penser bien évidemment a Martin Buber, a la pensée hassidique, qui nous disent de ne jamais demander son chemin a quelqu’un qui le connait sinon on ne pourrait pas s'égarer. Le multiculturalisme manguelien est un bel exemple de l’homme de culture ouvert au monde et a autrui. Il est vrai qu’avec 50% d’analphabètes au Quebec, on n’est pas encore sorti de la «  famille », laquelle a du mal a voir que les horizons comme les identités sont plurielles. Merci.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 21 novembre 2019 09 h 14

    Sans

    Il estime avec raison que Amin Maloof ne peut se comprendre sans Racine. Quelqu'un peut m'expliquer?
    Pour le 50% qui ne sait pas lire, je pense qu'il faudrait mousser les autres sortes d'intelligences, la kinesthésique etc.
    Sur le brouillard à dissiper, j'aurais aimé plus d'explications. Changements climatiques? :)

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 21 novembre 2019 09 h 31

      Pardon: Maalouf...:
      ps j'ai lu son livre Le naufrage des civilisations. C'est très bien mais il ne tient pas compte de: a) les bienfaits de l'existence b) la pensée de Buckminster Fuller.

  • Yves Lever - Abonné 21 novembre 2019 10 h 50

    Le frère Untel (Jean-Paul Desbiens)


    écrivait il y a longtemps qu'«on est le fils de ses lectures...» C'est à nuancer, tout comme l'affirmation de Manguel que «nous sommes ce que nous lisons». Je connais de belles personnalités qui ont bien peu lu. Pour Manguel, «Toute bibliothèque est une autobiographie ». Cela aussi c'est à nuancer: combien de livres non lus dans plein de bibliothèques privées, rassemblés parce que cela fait un beau décor, ou parce qu'on a un esprit de collectionneur? Et puis, il arrive qu'une vie très active, avec beaucoup de lectures, avec bien des déménagements, enlève le goût de s'encombrer de caisses de livres. Quelle proportion de ses 40 000 livres Manguel a-t-il lu?

    J'ajouterais qu'on est aussi, et parfois davantage, le fils des films et des émissions de télévision visionnés...

  • Marc Therrien - Abonné 21 novembre 2019 18 h 08

    Lire plus, s'affairer moins pour le mieux-être du monde


    Il semble que dans ce monde où «il y a trop d’images», comme le pense Bernard Émond en l’écrivant dans un livre, l'action de regarder les images déroulantes toutes faites l’emporte facilement sur celle qui demande un effort de construction personnelle par l’imagination. Le téléphone intelligent est devenu la caverne platonicienne du divertissement de laquelle plusieurs semblent ne pas vouloir sortir. La lecture de livres bien choisis est un moyen de sortir de soi pour aller «librement à la rencontre d’une autre pensée, d’un autre regard sur le monde», comme l’écrit Bernard Émond dans «Camarade, ferme ton poste», pour élargir et agrandir son champ de conscience du monde. . La lecture sérieuse continue et concentrée, qui est tout le contraire de la distraction, visant l’amélioration de soi et de ses jugements permet de porter une attention plus soucieuse au monde qui nous constitue, mais que nous constituons aussi en le pensant.

    Il semble qu'aujourd'hui, c'est la lettre de Dominic Champagne qui attire le plus d'attention soucieuse du plus grand nombre de lecteurs-commentateurs du Devoir. Si tout le monde lisait plus et s'affairait moins, la planète se porterait un peu mieux.

    Marc Therrien