Le spectre de Phénix

Depuis les élections du 21 octobre, un thème domine toutes les conjectures autour du nouveau cabinet qui sera dévoilé mercredi : comment donner une voix aux Prairies tout en gardant le cap en matière d’environnement. Ce casse-tête en a éclipsé un autre, susceptible de causer à brève échéance de très gros soucis au gouvernement, celui du ras-le-bol des fonctionnaires hantés par les problèmes du système Phénix.

Ce scandale est presque passé sous le radar durant la dernière campagne électorale, conservateurs et libéraux évitant le sujet. Parce que les premiers sont à l’origine de ce projet de système informatique et de centralisation du traitement de la paye au Nouveau-Brunswick. Parce que les seconds sont responsables d’avoir permis sa mise en oeuvre malgré les signaux d’alarme des syndicats.

En février, cela fera quatre ans que les employés de la fonction publique subissent les conséquences de ce gâchis : paye non versée, insuffisante ou excessive, heures supplémentaires oubliées, augmentations de salaire ignorées, vacances mal comptabilisées, prestations de maternité ou pensions de retraite versées en retard. Et tout ça, dans bien des cas, pendant des mois.

En date du 30 octobre, l’arriéré des transactions en attente atteignait encore 220 000. Malgré les nombreuses mesures correctrices prises depuis trois ans, on n’arrive généralement qu’à traiter le nombre de transactions soumises durant le mois courant. Selon Magali Picard, vice-présidente exécutive de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), ce n’est pas près de s’arranger, car on n’a toujours pas de plan assorti d’un échéancier clair pour remettre le système sur les rails.

Pire, les dédommagements offerts aux employés lésés sont encore inadéquats. Il a d’abord fallu que les syndiqués s’adressent à la Cour fédérale en décembre 2016 pour que le gouvernement consente à négocier un premier filet de sécurité pour ses fonctionnaires. On a alors convenu, entre autres, de verser plus rapidement et plus facilement des avances de salaire et de rembourser les pertes réelles subies, comme les intérêts payés sur des emprunts faits pour payer les factures.

Il restait à s’entendre sur des compensations pour les dommages moraux causés par les droits de scolarité des enfants impossibles à éponger, une faillite personnelle, la perte d’une maison. Les problèmes de santé mentale se sont multipliés. Un rapport récent du coroner concluait même que les problèmes financiers d’une fonctionnaire avaient été un des facteurs l’ayant conduite au suicide.

Au printemps dernier, une entente est intervenue entre le gouvernement et ses syndicats. Seule l’AFPC, le plus gros syndicat fédéral, a refusé ce qui était proposé. On n’offrait aux personnes affectées qu’une compensation générale de 1,25 jour de congé payé par année de service pendant quatre ans, congés qui peuvent être monnayés. Une indemnité supplémentaire était prévue, au cas par cas, pour les situations les plus graves. Pour Mme Picard, il était impossible d’accepter une offre « insultante et inéquitable » puisque la valeur financière de l’indemnité en congés voulait dire, par exemple, que les plus petits salariés, souvent les moins armés pour faire face à une crise financière, seraient les moins bien compensés.

Les 140 000 membres de l’Alliance sont à bout, dit-elle, d’autant plus que toutes leurs conventions collectives sont échues et que presque toutes les négociations se sont retrouvées dans l’impasse, obligeant les parties à avoir recours au mécanisme de commissions de la fonction publique pour tenter de les relancer. Les rapports de ces commissions sont attendus en décembre et janvier, sauf deux prévus en mars.

Si le résultat est insatisfaisant, avertit Mme Picard, le gouvernement minoritaire pourrait se retrouver avec une grève générale illimitée sur les bras, et ce, dès le printemps prochain. « Notre plan est celui-là parce qu’on a été suffisamment bons joueurs. On a donné tout le temps qu’il faut au gouvernement pour qu’il puisse traiter nos gens avec respect », dit-elle.

Il ne s’agit pas de menacer le gouvernement, insiste-t-elle, mais de bien faire comprendre à la personne qui aura la responsabilité de ce dossier qu’« il y a urgence, [que] les travailleurs ne voient pas la lumière au bout du tunnel ». Ils en ont assez, répète-t-elle.

Pour la personne qui pilotera ce dossier au sein du nouveau cabinet, les syndiqués ont un message : cessez de chercher un coupable, soyez responsable en faisant de ce dossier votre priorité, en y mettant les moyens requis, avec un plan crédible, des échéanciers clairs et des offres de dédommagement à la mesure du respect que méritent les fonctionnaires.

Pendant que tous les yeux sont tournés vers les ponts à bâtir avec l’Ouest et le Québec, les fonctionnaires rappellent qu’il faut aussi rétablir le lien de confiance entre eux et leur employeur. Et face à un gouvernement minoritaire, l’AFPC ne cache pas qu’elle s’estime finalement en position de force.

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3 commentaires
  • Joël Tremblay - Abonné 20 novembre 2019 12 h 20

    AFPC = indignation sélective

    Étrange, voire même un peu incohérent et hypocrite de lire les préoccupations de l'AFPC envers ses membres les plus vulnérables quand c'est pour un article de journal, dommage que les babines ne suivent pas les bottines dans la vraie vie.

    Il doit juste y avoir diffférentes catégories de plus vulnérables, si c'est des fonctionnaires, on les protège, si c'est des étudiant.e.s, on se fout de leur gueule...

    Ne vous demandez pas pourquoi le "mouvement syndical" va s'auto-détruire, il ne mène plus aucune autre lutte que consolider ses acquis et renforcer le statut-quo.

  • Raymond Labelle - Abonné 21 novembre 2019 04 h 57

    Un problème qui n'en finit plus...

    ...comme s'il renaissait constamment de ses cendres.

  • François Boulay - Abonné 21 novembre 2019 09 h 23

    Phénix

    Dans les années 1980, les premiers logiciels que l'entreprise ou je travaillais s'est procurée sont: un logiciel de comptabilité et paie. Ça n'était pas dispendieux à l'achat, ça fonctionnait très bien et c'était facile a utiliser. Trente cinq ans plus tard, le gouvernement est incapable, malgré des dépenses de milliards$ de faire fonctionner correctement un simple logiciel de paie. Hallucinant l'incompétence de certains bureaucrates et encore pire, il ne semble pas y avoir de solution d'ici quelques années.