Corriger le tir

Quand le chasseur arriva au bout du chemin forestier qui conduisait, en descendant une pente, à la cabane où il se cachait, il était environ 14 h. À ce temps de l’année, rien n’allait se passer, au mieux, avant 16 h, c’est-à-dire au moment où le soleil se laisse avaler par la nuit. Mais il fallait tout de même être là. Attendre. Ne pas bouger. Sinon le chevreuil ne se pointerait pas le nez.

En chemin, le chasseur avait croisé des traces fraîches de coyote. À en juger par leurs dimensions, il s’agissait d’un gros. À chaque fois qu’il en croisait, cela produisait en lui le même effet un peu ridicule qui le faisait sourire. Un air de Tire le Coyote lui venait immédiatement en tête. Il entendait, comme s’il était là, le nez de Benoit Pinette servir de porte-voix à une mélodie prenante dont les paroles tombaient sur lui comme une neige fraîche en novembre. « J’espère faire valser les vieux fantômes / Jusqu’à la limite de nos origines / Pour qu’on puisse donner au soleil son diplôme. »

C’est une chose que de sortir marcher par temps froid et de rentrer ensuite à la maison avec les joues cramoisies. C’en est une autre de passer des heures immobile, à braver le vent, les yeux plissés pour espérer voir plus loin, tenant entre ses mains du métal glacé sur lequel se trouve monté un oeil de verre.

Entre chien et loup, le chevreuil parfois apparaît, comme venu de nulle part pour se poser dans l’horizon du regard. Chaque fois, l’effet produit demeure le même : le coeur s’emballe. Le chasseur épaule. Il relève le cran de sûreté et se tient prêt. Ce geste a beau avoir été répété au fil des années, le rythme cardiaque rappelle que chaque fois, c’est comme la première fois. Peut-être est-ce là un écho profond qui touche aux origines lointaines de l’humanité, à un temps où tout le monde devait chasser, et pas seulement les hommes, comme on nous l’a seriné. À la CBC, dans le cadre de l’émission Ideas, Sally Armstrong l’a d’ailleurs rappelé ces jours-ci à l’occasion d’une série intitulée The Longest Revolution, toute une série de conférences consacrées à l’histoire des femmes. Pourquoi le réseau français ne présente-t-il jamais rien de tel ?

J’en reviens à ce chasseur. Avant qu’il n’ose tirer, il doit pouvoir compter les pointes du panache. Le chasseur a beau s’arracher les yeux, il n’est pas certain que celui-là réponde aux exigences de la loi. Il doit reposer son arme dans la saignée de son bras. Doucement, son rythme cardiaque s’apaise.

La saison de chasse au cerf de Virginie s’est terminée dimanche. Bon an mal an, le gouvernement vend quelque 135 000 permis de chasse au chevreuil, à 57 $ pièce. Dans certaines zones, le chasseur doit acquérir un permis supplémentaire pour financer une étude globale. Chaque espèce ou presque, y compris la grenouille, nécessite désormais un permis particulier, soit autant de formes de taxes déguisées. Au Québec, le nombre de permis vendus pour le cerf de Virginie est en baisse ces dernières années, alors que cette population monte en flèche. Le nombre de bêtes qui finissent par être abattues oscille aux environs de 50 000. La population totale de chevreuil au Québec ? Probablement plus de 400 000.


 

Samedi, à Saint-Isidore-de-Clifton, tout près d’un des centres destinés à l’enregistrement obligatoire des animaux abattus, un chevreuil blessé se débat sur le bas-côté de la route. Tout près, une voiture gît dans le fossé.

Ce chevreuil a été frappé. Mais pas par cette voiture. Celle-ci appartient plutôt à quelqu’un qui, ne voulant écouter que son bon coeur, s’est arrêté. Son conducteur croyait pouvoir faire quelque chose pour que l’animal cesse d’agoniser. Mais les passants lui ont dit de foutre le camp, puisqu’il risque d’être accusé de braconnage selon la législation québécoise actuelle. Et en repartant, la voiture a glissé dans le fossé…

La bête, elle, va continuer de souffrir ainsi une partie de la journée, sans que personne s’en occupe. Les policiers ont d’autres chats à fouetter et ne sont pas particulièrement pressés de faire en sorte d’abréger les souffrances d’un être vivant à moitié mort. Dans les environs pourtant, les chasseurs ne manquent pas. Mais ils n’ont pas le droit de toucher à l’animal.

La population de chevreuils augmente. Les accidents aussi. Entre 2012 et 2018, au moins 35 000 chevreuils ont été heurtés sur le réseau routier, soit plus des deux tiers des prises d’une saison de chasse habituelle. Le nombre d’incidents de la route impliquant des cerfs de Virginie a augmenté d’environ 40 %, selon des statistiques de la Société de l’assurance automobile du Québec. Nombre de ces bêtes agonisent durant des heures. On ne donne pas cher de leur peau.

En Suède, où la pratique de la chasse ressemble assez à celle du Québec, on a pourtant convenu de confier largement aux chasseurs la gestion du gibier victime de la circulation automobile.


 

Je l’ai entendu à la radio de nos impôts. Je n’y croyais d’abord pas trop. Et pourtant, c’est bien vrai : une protéine, faite à base de soya, sert désormais à approvisionner une imprimante 3D d’un type bien particulier. Elle peut imprimer, sous forme de steak haché, une viande végétale. Il a été prévu, ne me demandez pas comment, que du faux sang en sorte lorsque vous la ferez cuire.

En Israël, des scientifiques développent par ailleurs une viande, générée en éprouvette, à partir de cellules de boeuf. En quelques semaines, vous obtenez un petit morceau de muscles, qui ne comporte cependant ni gras ni tendons, ce qui influe sur le goût, tout en l’uniformisant. Mais on peut toujours en manger, bien sûr, en tentant de se faire avaler que la science est formidable.

On serait en voie, si j’ai bien compris l’entrevue menée par Annie Desrochers, de remplacer l’industrie très discutable de l’élevage des animaux à viande par une industrie non moins discutable capable de produire des succédanés, en tordant de la sorte l’idée louable qu’il faudrait revoir les modes d’alimentation de la planète.

J’ai pensé au jour où, à chaque chasseur, on proposera d’installer, dans sa cache au milieu des bois, une imprimante 3D de viande de chevreuil tandis que des milliers d’animaux continuent d’agoniser le long des routes.

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