Le chant des criquets

Bien sûr, il y a le fameux Quid Pro Quo. Euphémisme élégant d’une réalité sordide. Avec à la clé, une mise en scène de la procédure de destitution, des effets de manche des protagonistes, l’affrontement entre républicains et démocrates, entre Fox News et CNN, entre le Deep State et la Trumposphère. Alors que la tentative d’extorsion est désormais admise par l’administration, corroborée par plusieurs de ses membres, nul ne peut, paradoxalement, prévoir l’issue de la procédure. Parce que la période semble être celle d’une redéfinition de la perception des valeurs républicaines, des normes constitutionnelles, des exigences éthiques.

Mais le scandale, qui devrait consacrer le véritable déficit institutionnel, le glissement « illibéral », le dérapage de l’État de droit, réside dans les politiques mises en place par cette administration, véritables pièges dont les mâchoires broient ceux qui s’y font prendre…. Lentement. Sûrement. Cruellement.

Car c’est bien de cruauté qu’il s’agit. Et ceux qui se risquent aux frontières sont pris dans le rouleau compresseur d’une administration mue par deux mantras.

L’un, raciste, est directement lié à l’extrême droite. En effet, Stephen Miller, grand architecte de la politique de tolérance zéro, dont l’objectif est de réduire l’immigration à néant, a l’oreille du président. Or, ses liens directs avec l’extrême droite et les mouvements anti-migrants viennent d’être rendus publics la semaine passée par le Southern Poverty Law Center : il y a un pipeline entre cette frange radicale et la Maison-Blanche.

L’autre, électoraliste, dessine en ligne de mire l’échéance de novembre 2020. L’objectif est de viser une instrumentalisation efficace de l’immigration, à travers sa diabolisation. En témoigne le projet de faire de la construction du mur une téléréalité en implantant des caméras qui diffusent en temps réel les progrès du chantier.

La combinaison de ces deux préceptes se traduit par un niveau de cruauté inégalé, intentionnel, délibéré, conçu pour dissuader, par tous les moyens, le franchissement (régulier ou irrégulier) de la frontière.

 

Dans cet esprit, le président n’est pas en mal d’idées : un mur plus haut, plus long, plus dur. Qu’il a imaginé peint en noir pour retenir la chaleur et ébouillanter ceux qui s’y frotteraient. Bordé de douves remplies d’alligators et de serpents. Au point où les adjoints du président ont dû chiffrer ces mesures pour tenter de lui démontrer leur manque de pertinence.

La cruauté réside aussi dans la décision de séparer les familles à la frontière, non pas pour des raisons d’efficacité ou de sécurité, mais pour les décourager. Ainsi, 70 000 enfants sont passés par les centres de détention américains au cours d’une seule année. 70 000. Assez pour remplir à capacité le Stade olympique. L’équivalent de la population de la ville de Granby. Des enfants détenus dans des conditions sordides. Et, selon les données du Department of Health and Human Services transmises et divulguées au Congrès, abusés sexuellement, mal nourris, mal soignés (sept enfants sont morts en détention ou dans les jours qui ont suivi leur libération). Traumatisés. Certains d’entre eux ne retrouveront jamais leurs parents, que ces derniers aient été déportés sans que leurs enfants ne leur aient été rendus, que les papiers établissant leur filiation aient été perdus entre les différents services, ou que ces petits aient été adoptés aux États-Unis sans que (voire bien que) leurs parents (déportés) n’en soient informés.

La cruauté, c’est cette peur, insufflée, constante, à l’intérieur du pays. Celle des membres de la famille qui pourraient accueillir les enfants séparés des leurs, mais qui vont hésiter à se présenter. Les familles à statut mixte (certains membres légaux, d’autres non documentés) devenues soudainement vulnérables. Parmi eux, des immigrants qui pourraient opter pour la régularisation ne le font pas, par peur de devoir divulguer le statut non documenté d’un proche. Il y a aussi ceux qui bénéficiaient d’un statut de protection temporaire (TPS – lié à une catastrophe naturelle dans le pays d’origine par exemple) dont le statut reste soumis à l’application de la décision d’un juge. Et les Dreamers, dont le sort est pendant devant la Cour suprême, laquelle se prononcera en pleine année électorale – en juin prochain. Ces Américains d’adoption, « citoyens » modèles par définition puisque, arrivés enfants (avant l’âge de 16 ans) en territoire américain, ils sont forcément scolarisés, diplômés, ont servi sous les drapeaux, et n’ont commis ni crime ni délit majeur. Modèles, certes, mais devenus un simple outil dans le bras de fer qui oppose le président au Congrès.

Qu’importe que leur apport à l’économie soit positif, qu’importe qu’ils contribuent selon le Departement of Health and Human Services pour 63 milliards de dollars au cours de la dernière décennie en apport fiscal net. Même les chiffres, pourtant rois dans un modèle néolibéral, n’altèrent pas le discours dominant. Alors que le deuxième procès de Scott Warren, cet activiste de No More Deaths, connu en Arizona pour son humanité, vient de commencer, rien ne paraît changer. Il existe pourtant une voie médiane, entre la fermeture totale et l’ouverture à tous vents des frontières. Mais dans les interstices de la polarisation du pays, masqué par le théâtre politique de Washington, la cruauté s’est infiltrée, s’est normalisée, graduellement… et l’on entend les criquets striduler.

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