L’effet albertain

Au lendemain de l’élection du 21 octobre, Yves-François Blanchet avait été très clair. Si le Bloc québécois se reconnaissait une part de responsabilité dans le bon fonctionnement du Parlement, il n’avait pas reçu le mandat de « faire marcher le Canada ». On a très bien vu la différence cette semaine.

À l’issue de sa rencontre avec le premier ministre Justin Trudeau mercredi, M. Blanchet semblait dans les meilleures dispositions en ce qui concerne le Parlement. Malgré leurs différends, le chef du Bloc avait décelé une « zone de compromis » qui lui permettra sans doute d’appuyer le discours du Trône que la gouverneure générale prononcera le 5 décembre prochain. Un gouvernement minoritaire ne fera certainement pas exprès pour y inclure des passages inutilement provocateurs, par exemple une nouvelle condamnation de la Loi sur la laïcité.

Pour ce qui est du Canada, c’est autre chose, M. Blanchet ne pouvait pas ignorer que ses propos sur le Wexit, qu’il a associé à une sorte de chantage visant à obtenir des débouchés pour le pétrole, provoqueraient la colère de l’ouest du pays. La réaction outragée d’Andrew Scheer et de Jason Kenney a dû le ravir au plus haut point. Non seulement il n’entend pas concourir à « faire marcher » le Canada, mais il fait tout pour semer la zizanie. Encore une fois, on pourrait dire qu’il marche sur les traces de François Legault, qui parlait de « l’énergie sale » tirée des sables bitumineux, même s’il est devenu plus aimable depuis.

Ce n’est évidemment pas d’hier que le Québec est accusé de profiter de la péréquation sans renvoyer l’ascenseur. Ses réserves sur le projet de pipeline Énergie Est avaient valu les mêmes reproches à Philippe Couillard. À l’époque, M. Legault y était favorable, pourvu que le Québec touche des redevances. Curieusement, l’absence d’acceptabilité sociale ne semblait alors lui poser aucun problème.


 
 

Il n’appartient pas à M. Blanchet, ni à personne d’autre que les Albertains, d’apprécier la sincérité des motivations qui poussent plusieurs d’entre eux à vouloir créer un État indépendant. Le Wexit n’a peut-être pas les mêmes fondements culturels que le mouvement indépendantiste québécois, mais on pourrait dire la même chose de l’Écosse. Durant la campagne référendaire de 2014, le Scottish National Party avait fait valoir des arguments essentiellement économiques, que la perspective du Brexit ne fait que renforcer.

Même s’il ne revendique pas la « souveraineté culturelle », il n’y a aucun problème à ce que M. Kenney veuille s’inspirer de la stratégie de Robert Bourassa. Si le sentiment d’aliénation de l’Ouest est sans doute bien réel, le premier ministre albertain ne peut cependant pas comparer la menace du Wexit à celle que le PQ de Jacques Parizeau faisait peser sur l’unité canadienne à l’époque où M. Bourassa négociait l’accord du lac Meech ou l’entente de Charlottetown.

L’Alberta n’en a pas moins le droit de réclamer une plus grande autonomie au sein de la fédération canadienne, si tel est son désir. La création d’un régime de pensions québécois distinct de celui du Canada, qui a entraîné celle de la Caisse de dépôt, n’avait aucune motivation culturelle. Jean Lesage prédisait que la Caisse deviendrait « l’instrument financier le plus important et le plus puissant que l’on ait eu au Québec ». Le temps lui a vite donné raison. Ce qui est bon pour le Québec le serait sans doute aussi pour l’Alberta, et on voit mal au nom de quoi cela pourrait lui être refusé.


 
 

Si la séparation des provinces de l’Ouest semble relever de la politique-fiction, leurs revendications pourraient à la longue conduire à de profonds changements au sein de la fédération. Jusqu’à présent, l’« asymétrie » a été réservée essentiellement au Québec, mais cela pourrait bien changer.

La Déclaration de Calgary, signée en 1997 par toutes les provinces sauf le Québec, réaffirmait le principe de leur égalité, mais elle stipulait aussi que tout nouveau pouvoir accordé à une province devait aussi être offert aux autres. Toutes ne souhaiteraient pas nécessairement l’exercer, soit qu’elles n’en voient pas l’intérêt, soit qu’elles n’en ont pas les moyens. Les revendications autonomistes de l’Alberta, même si elles ne vont pas aussi loin que celles du Québec, pourraient néanmoins conduire à une fédération à plusieurs vitesses.

Il va sans dire que l’idée de céder des pouvoirs aux provinces horripile le gouvernement fédéral. Depuis les années 1960, chaque concession faite au Québec a semblé mettre Ottawa au supplice. Même Jacques Parizeau, qui se qualifiait d’« affreux jacobin », était d’avis que le Canada était déjà trop décentralisé pour être gouverné efficacement. Si M. Kenney veut rendre les choses encore plus compliquées, le chef du Bloc ne devrait pas s’en plaindre.

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