Lire

L’actualité m’impose de vous parler cette fois de lecture. Jugez-en. Pour commencer, il y a le Salon du livre de Montréal, qui commence la semaine prochaine ; ensuite, durant ce salon, la Fondation pour l’alphabétisation lancera la 21e édition de son beau programme, La lecture en cadeau, associé cette année encore à un spectacle-bénéfice. La lecture est aussi le sujet dont je m’entretiendrai lors d’une journée de réflexion sur la lecture lancée par l’UNEQ sous peu, sans compter que la 4e édition du Grand Jeu de lecture à voix haute vient d’être lancée — mais j’y reviendrai plus bas.

Lecture et savoirs

À mes heures lyriques, il m’est arrivé de parler des livres et de la lecture comme de machines à tisser des voiles grâce auxquelles des bateaux peuvent nous emporter vers tous les mondes réels ou imaginés, nous conduire vers hier, vers demain, vers autrui et parfois même à la rencontre de soi.

Mais je sais aussi, sur ce sujet, des choses solidement établies par la recherche et qui sont d’une extraordinaire importance, du moins si, comme on le doit, on prend très au sérieux la question de la lecture et si on la reconnaît comme cruciale pour l’autonomie du sujet et pour l’exercice de la citoyenneté.

Je sais, parce que c’est solidement établi, que certaines méthodes d’apprentissage de la lecture sont efficaces, tandis que d’autres le sont moins et que d’autres encore sont carrément mauvaises. Je sais tout ce qu’il faut de temps et d’efforts pour apprendre à correctement et de manière fluide traduire en mots ces petits êtres d’encre couchés sur le papier, ou de pixels surgissant sur l’écran. Je sais aussi ce terrible écart de vocabulaire entre les enfants de milieux culturellement et économiquement privilégiés et les autres, et tout le poids immense qu’il impose aux derniers de porter.

Mais je voudrais vous parler de la trop souvent méconnue importance, pour savoir lire et pour y prendre goût, des savoirs. Je le ferai en vous racontant une célèbre expérience portant justement sur la lecture.

Lire sur le baseball

En 1987, Donna Recht et Lauren Leslie ont mené cette expérience, dont les résultats ont été publiés l’année suivante.

Ils ont construit une maquette de terrain de baseball avec des figurines de joueurs. Soixante-quatre jeunes de 12 ans sont venus tour à tour, classés selon leur habileté (grande ou faible) à lire ; on a également évalué leur connaissance, grande ou faible, du baseball.

On leur a remis un texte décrivant une séquence de jeu, qu’on leur a fait lire en silence. On leur a ensuite demandé de reconstituer l’action décrite sur la maquette en la racontant à voix haute.

Je vous passe les détails, mais ce qu’ils ont mis en évidence, c’est que l’habileté en lecture n’avait que peu d’incidence sur la compréhension de ce qui était lu : ce qui comptait (et compensait), c’était la connaissance du jeu. Ces connaissances préalables, celles qu’on a à propos du sujet sur lequel on lit, sont comme un échafaud sur lequel des liens se créent et qui permet de compenser des carences à déceler et à comprendre les idées importantes.

De nombreux travaux subséquents ont confirmé cette idée de la plus haute importance des savoirs préalables en lecture. Apprendre, aux élèves qui ont appris à décoder les mots, des stratégies de lecture n’est sans doute pas une perte de temps. Mais rien ne vaut le fait de transmettre des savoirs relatifs aux domaines dans lesquels ils devront lire, des savoirs grâce auxquels, comprenant ce qu’ils lisent, ils prendront du plaisir à lire et voudront lire encore. Cela leur sera indispensable pour étudier, puis, plus tard, pour exercer leur citoyenneté.

Une idée de ce que cela signifie concrètement est donnée par des experts en vocabulaire qui soutiennent que la bonne compréhension d’un texte demande de connaître, avant de le lire, un pourcentage énorme (90 % peut-être, voire plus) des mots qui s’y trouvent ! Et en ce cas, on peut en outre correctement inférer le sens des mots inconnus. Ce qui est d’ailleurs la raison pour laquelle on ne peut s’en remettre aux milliardaires de la Silicon Valley en disant que c’est une perte de temps de transmettre des savoirs puisque les élèves pourront toujours tout trouver sur Internet.

La morale de l’histoire est en tout cas limpide. Bien des ingrédients entrent dans la recette du plat : donner le goût de lire. Mais un de ces ingrédients, aussi indispensables que le riz rond dans une paëlla, est de transmettre des savoirs.

Truc et astuce de prof

J’ai évoqué plus haut ce Grand Jeu de lecture à voix haute. Voici de quoi il s’agit. Les élèves (du primaire) sélectionnent un livre qu’ils aiment et en lisent à voix haute à leurs compagnons de classe un extrait de trois minutes. L’an dernier, plus de 7000 élèves du primaire ont pris part à ce défi, qui couronne un ou une championne qui a la chance d’enregistrer un livre entier.

Pour en savoir plus, on trouvera des capsules pour aider les enfants à se préparer au défi et une vidéo destinée aux familles.

La perle de la semaine

Ça se passe à l’université. La professeure donne un cours sur la révolution d’Octobre et parle des bolcheviques.

Une question fuse du fond de la classe : « C’est où, Madame, la Bolchévie ? »

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20 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 16 novembre 2019 01 h 34

    Chronique suave. Un pur délice.

    «Où se trouve la Bolchévie?» Kerplunk! Je ne le sais pas non plus. Peut-ëtre que ses «parents» le savent...[...].

  • Cyril Dionne - Abonné 16 novembre 2019 08 h 52

    « C’est où, Madame, la Musulmanie ? »

    D’emblée, je dois débuter par cette belle expression de M. Baillargeon : « ... des livres et de la lecture comme de machines à tisser des voiles grâce auxquelles des bateaux peuvent nous emporter vers tous les mondes réels ou imaginés... ». Wow ! Quelle est belle cette langue française dont M. Baillargeon en est un digne représentant. Quel lyrisme.

    Cela dit, si on sait lire, on peut écrire, comprendre des équations mathématiques, des concepts de sciences et comprendre notre rôle sociétal comme citoyen. La vraie indépendance vient lorsque nous pouvons non seulement comprendre, mais créer pour aller de l’avant en se tenant sur les épaules de ceux qui nous ont précédés.

    Enfin, au primaire, la phonétique est un sujet essentiel dans l’apprentissage de la lecture. La graphie des sons opère une magie dans la tête des jeunes et ils s’en trouvent grandit lorsqu’ils les maîtrisent. Mais on ne peut jamais occulter le fait que les enfants lisent ce qu’ils aiment lire ou qu’ils pensent aimer.

    On en vient à l’échafaud de la lecture qui est utilisé dans toutes les salles de classe. Oui, il faut que l’apprenant ait des habiletés inhérentes sur 90% des mots qui s’y trouvent dans la lecture, sinon, l’exercice de la dissonance cognitive sera en vain. C’est souvent là ou l’enseignant.e échoue comme pédagogue en lecture. Ce dosage de lecture a priori est crucial.

    Mais là où je ne suis pas totalement d’accord avec M. Baillargeon, c’est que l’interconnectivité technologique nous permet d’avoir toutes les connaissances à la portée de notre petit doigt en tout temps. C’est dans l’interprétation et la conjugaison de la logique à partir de filtres personnels de celle-ci qui fait souvent défaut à ceux qu’ils l’utilisent. Et là, savoir bien lire est crucial tout comme en possédant les concepts de base qui sont bien maîtrisés.

    Pour le reste, en 2019, j’aurais plutôt tendance aujourd’hui à entrevoir un étudiant de 1er cycle demander : « C’est où, Madame, la Musulmanie ? » ;-)

    • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 14 h 37

      M. Dionne,

      Nous serons étonnés de constater tous les deux que même si nous ne pensons pas pareil, il peut arriver que nous pensions la même chose.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 16 novembre 2019 16 h 24

      Oui M. Therrien, mais pas dans le même sens dérisoire je crois. Et je suspecte un peu M. Baillargeon d'avoir voulu provoquer cette réaction chez certains interlocuteurs pour parvenir à cette réponse sans qu’il l’écrive lui-même. ;-)

      Mais comme dans la semaine des quatre jeudis il n'y a pas si longtemps de cela, nous étions d'accord sur un certain point. Mais pour cela, il faut que tous les astres soient alignés et que ma grand-mère gagne au Bingo quatre fois d’affilée. Lol

  • Jean Descoteaux - Abonné 16 novembre 2019 08 h 59

    Lire

    Dans votre texte, je lis: "... comme un échafaud sur lequel..." À ma connaissance, on utilise l'échafaud pour exécuter un condamné à mort et l'échafaudage pour construire.

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 10 h 02

    Dans les pensées ou entre les lignes


    Parlant de perle illustrant la confusion conceptuelle qui peut être transmise par la culture, je serais curieux de savoir si pendant tout le débat sur la loi de la laïcité de l’état alimenté par la crainte du prosélytisme des enseignantes portant le hijab, un enfant n’aurait pas demandé à un parent ou à un professeur : « c’est où ça la musulmanie? »

    Marc Therrien

  • Jacques de Guise - Abonné 16 novembre 2019 11 h 31

    Globale ou syllabique

    Pour bien comprendre le texte de M. Baillargeon, il faut au préalable (comme il l’explique si bien lui-même) savoir qu’il existe une querelle des méthodes dans l’enseignement de la lecture qui ne date pas d’hier et qui fait encore rage.

    Pour faire court, on peut dire que le débat oppose deux grandes approches méthodologiques dans l’apprentissage de la lecture : il y a celle qu’expose M. Baillargeon que certains appellent la méthode « globale » ou « mixte » et il y a la méthode « syllabique ».
    Peu importe la méthode, l’enjeu pour l’une et l’autre consiste à conduire les apprenants à saisir le sens de ce qu’ils lisent. Pourtant, nombre d’études montrent que les élèves sont loin de maîtriser la compréhension de ce qu’ils lisent.

    Le slogan des tenants de la méthode globale ou mixte est « Lire c’est comprendre » et tente de discréditer la méthode syllabique en la désignant par le fameux ânonnage du b-a ba.

    Pour faire court, la méthode syllabique part de la « lettre » et des syllabes (graphème) tandis que la méthode globale ou mixte part du « son » (phonème).

    Vu le texte de M. Baillargeon (sur la méthode globale ou mixte), je me limiterai à la méthode syllabique, où l’apprentissage de la lecture repose sur la compréhension du principe alphabétique voulant que dans l’écriture alphabétique les graphèmes correspondent à des phonèmes et donc que les mots écrits correspondent à des mots parlés. Ce principe ne peut pas être deviné, donc il doit faire l’objet d’un enseignement précis.

    La méthode syllabique (qui fait plus de sens pour moi) met clairement en œuvre la différence entre la parole, l’écriture et sa lecture et respecte l’histoire, car les hommes ont parlé avant d’écrire et donc de lire, et les enfants font de même. Les travaux de Goody, Olson, Hagège, Bautier et Lahire, etc., sur la raison graphique et la raison scolaire fondent davantage le sens de la syllabique, même si l’on sait que l’accès à la compréhension se joue aussi dans le champ culturel.

    • Claude Bernard - Abonné 16 novembre 2019 14 h 42

      M de Gise
      La méthode syllabique a fait ses preuves en effet; elle ne dispense pas de la nécessité pour les enfants de connaître le plus de mots possible avant d'apprendre l'alphabet, il me semble.
      À mon avis, aucune méthode ne peut être efficace sans ce préalable.
      Peut-être M Baillargeon serait-il d'accord; un enfant qui arrive au primaire avec un vocabulaire si restreint qu'il peut à peine s'exprimer autrement que par la colère ou le retrait, comment comprendra-t-il les explications de l'enseignante sur les i et les a?

    • Cyril Dionne - Abonné 16 novembre 2019 15 h 02

      M. de Guise, je peux vous dire à partir de plusieurs années comme enseignant au primaire, que l'approche globale est une fraude. Personne n'apprend à lire avec cette méthode à part de la petite minorité qui n'a pas besoin du pédagogue dans la salle de classe pour apprendre. Pour la moyenne et la grande majorité des apprenants, l'approche ésotérique ou globale demeure un grand mystère pour eux tout comme pour ceux qui ont eu le malheur de l’enseigner. L’approche globale est la continuité du constructivisme en lecture. L’individu est catégorisé comme une source active qui agit dans son environnement culturel pour créer une interprétation particulière de sa réalité. Bonne chance là-dessus avec des enfants de six ans et plus.