La diabolisation de l’Alberta

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, n’avait peut-être pas tort lorsqu’il a déclaré cette semaine que le premier ministre albertain, Jason Kenney, cherchait avant tout à « se donner une position de force » vis-à-vis du gouvernement fédéral en encourageant lui-même le sentiment d’aliénation qui anime sa province depuis les élections fédérales du mois dernier.

En mettant sur pied une commission chargée d’examiner les propositions visant à accroître l’autonomie de sa province, M. Kenney ne fait qu’imiter les gestes de plusieurs premiers ministres québécois d’autrefois, qui se sont servis de la menace nationaliste afin de soutirer des concessions à Ottawa. La liste d’épicerie de M. Kenney n’est pas sans rappeler les demandes traditionnelles du Québec, même si ses demandes ne vont pas aussi loin que la reconnaissance constitutionnelle de l’Alberta comme société distincte. Le message que cherche à livrer M. Kenney au premier ministre fédéral, Justin Trudeau, est le suivant : « Considérez-vous comme prévenu ! »

Interrogé cette semaine sur les ondes de Radio-Canada, le politicologue albertain Duane Bratt a déclaré : « Pour moi, Jason Kenney agit comme Robert Bourassa […] qui disait au reste du Canada : “Moi, je suis fédéraliste, mais si vous n’adhérez pas à nos demandes, vous risquez de vous retrouver avec Jacques Parizeau, un souverainiste.” »

Il y a une certaine ironie, donc, dans le fait d’entendre M. Blanchet, un souverainiste convaincu, essayer de minimiser la menace que brandit le chef albertain. Certes, M. Kenney rejette lui-même toute association avec ceux qui appuient la séparation de sa province et de la Saskatchewan du reste du Canada, un « Wexit » n’étant en aucune manière une solution aux difficultés économiques que connaît l’Ouest canadien. Ces dernières résultent avant tout du bas prix du pétrole. L’ajout des pipelines vers l’ouest, autant que vers l’est, aiderait sans doute ces deux provinces à retirer un meilleur prix pour leur pétrole, mais cela ne résoudrait pas le problème fondamental auquel elles font face. L’offre mondiale du pétrole dépasse actuellement la demande, une situation qui ne risque pas de changer alors que la plupart des pays cherchent à réduire leur consommation d’énergies fossiles et les émissions de carbone qui en découlent.

Toutefois, M. Blanchet a manqué une belle occasion de se taire lorsque les journalistes lui ont demandé s’il avait des conseils à offrir aux indépendantistes albertains. Il a plutôt choisi de s’en mêler, sachant très bien que ses propos ne pouvaient qu’exacerber les tensions grandissantes entre les deux provinces. « S’ils tentaient de créer un État vert dans l’ouest du Canada, je pourrais être tenté de les aider. S’ils veulent créer un État pétrolier, ils ne doivent pas s’attendre à notre appui », a dit M. Blanchet mercredi, peu après avoir rencontré M. Trudeau à Ottawa.

Pourquoi a-t-il choisi ainsi de provoquer les Albertains ? Cherchait-il à gagner des points au Québec, où la diabolisation de l’Alberta est devenue une sorte de sport national chez une certaine élite bien-pensante ? Croit-il que les Québécois retrouveront eux-mêmes la ferveur souverainiste s’il attise les ressentiments envers leur province dans l’Ouest canadien ?

Hélas ! Le génie est sorti de la bouteille. Les propos de M. Blanchet ont suscité la colère de M. Kenney, qui a accusé le chef bloquiste d’attaquer « le secteur de l’énergie de l’Alberta qui finance grandement les 13 milliards que le Québec reçoit en péréquation… Vous ne pouvez pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Il est temps de faire un choix », a-t-il dit.

Dans leurs réponses à M. Kenney, la plupart des commentateurs québécois se sont concentrés sur la mécanique de la péréquation, faisant remarquer que le programme est financé à même les recettes fédérales et que l’Alberta ne compte que pour 14 % des impôts que recueille chaque année Ottawa à travers le pays. La part assumée par les contribuables albertains dans les paiements de péréquation au Québec n’est donc que de 1,8 milliard de dollars, ont-ils dit, comme s’il s’agissait de miettes.

D’autres commentateurs d’ici ont insisté pour dire que le Québec reçoit beaucoup moins par habitant en péréquation que le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse ou l’Île-du-Prince-Édouard, comme si la comparaison avec de petites provinces pauvres n’ayant aucune base industrielle ni les ressources hydroélectriques dont bénéficie le Québec pouvait en quelque sorte prouver que cette province n’est pas le cancre que certaines grandes gueules dans le reste du Canada prétendent.

De tels arguments passent à côté du vrai sujet. De plus en plus d’Albertains sont d’avis que leur province ne reçoit pas un traitement équitable au sein de la fédération canadienne. Beaucoup de Québécois éprouvent le même sentiment, quoique peut-être pas pour exactement les mêmes raisons. Mais je gagerais que beaucoup plus de Québécois sympathisent avec l’Alberta que ce que M. Blanchet serait prêt à admettre. Il devrait donc se concentrer sur les enjeux pour lesquels les Québécois ont envoyé 32 députés bloquistes à Ottawa. Il y a bien des façons de faire avancer les intérêts du Québec et la lutte contre les changements climatiques sans qu’il ait à diaboliser l’Alberta.

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