Les relations mai-septembre

«Il est probable que l’innovation d’Emmanuel Macron dans le paysage mental de son époque soit sa position matrimoniale», nous dit le philosophe Pascal Bruckner. Et si le couple Brigitte et Emmanuel faisait école?
Photo: Gérard Julien Agence France-Presse «Il est probable que l’innovation d’Emmanuel Macron dans le paysage mental de son époque soit sa position matrimoniale», nous dit le philosophe Pascal Bruckner. Et si le couple Brigitte et Emmanuel faisait école?

Et pourquoi les vieilles pommes ne donneraient-elles pas envie d’être croquées plutôt que de terminer en compote ? La tisane de la tendresse prend parfois un goût éventé et le prunier a envie de se les secouer, l’abricotier, celle de laisser tomber ses noyaux. Les premières et les dernières fois ont une intensité semblable ; dans un cas, la surprise de la nouveauté, dans l’autre, la nostalgie du « plus jamais ».

« Alors le rêve nous taraude, jusqu’au bout, d’échapper à ce moi qui pèse, à ce passé lourd comme un boulet, et de quêter l’épisode salvateur dont “chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa vie” (André Breton) », écrit Pascal Bruckner dans son très bel essai Une brève éternité.

À l’heure où certains magasinent un thanatologue pour s’offrir un dernier éclat, d’autres cherchent à renaître dans l’amour, cet élixir de jeunesse. Pour les hommes, la dernière chance se joue souvent auprès d’une compagne plus jeune. Ce n’est pas une impression, c’est un fait tellement banal que plus personne n’y prête attention. Et il existe ce que Bruckner appelle des goûteurs de crépuscule et des convoitises vespérales. Le philosophe va même jusqu’à accorder de la beauté aux effondrements. Mais il n’est pas dupe : « Le côte à côte d’un “Jules aux tempes grises” et d’une nymphette est accepté comme un fait social, l’inverse non. »

Va mourir, dégage, place aux jeunes, place aux hommes. Elles sont d’éternelles exclues, des humains de seconde zone.

Pour les femmes, tout un marché s’est déployé afin de les convaincre qu’elles devaient « réparer des ans l’irréparable outrage ». L’âgisme se manifeste dans cette prise de risque jugée ridicule. Il n’est plus permis d’aimer passé un certain âge dans une société qui ne valorise que l’hédonisme soumis aux lois du marché.

Une chance que le couple Macron existe avec 24 ans d’écart au compteur : « Il est probable que l’innovation d’Emmanuel Macron dans le paysage mental de son époque soit sa position matrimoniale. En matière de moeurs, c’est l’élite qui donne le la », écrit encore le philosophe français. Et on peut même oser pousser la note jusqu’au si et au do.

Le modèle suédois

Si on devait comparer deux modèles, le québécois et le suédois, on constaterait que les moeurs amoureuses plutôt libérales et consensuelles se ressemblent, baignant dans un féminisme où les « égéries sulfureuses de la gauche déjantée » portent le coton ouaté avec entrain.

J’ai interviewé plus tôt cette année la chroniqueuse Asa Beckman, qui écrit dans le journal le plus lu de Suède, Dagens Nyheter, « Nouvelles du jour ».

L’amie d’une amie, Asa, 58 ans, s’est penchée sur les amours mai-septembre et a sollicité l’avis de ses lecteurs après avoir constaté que de 60 % à 70 % de ses copines se font larguer après la cinquantaine au profit de femmes beaucoup plus jeunes. Ce ne pouvait être qu’un hasard.

La sociologue réputée Eva Illouz, auteure de Pourquoi l’amour fait mal, m’a déjà confié en entrevue : « Avant, on nous brûlait, maintenant, on nous jette. »

Le drame de la vieillesse, c’est qu’on reste jeune

Asa Beckman a reçu presque 900 courriels, une avalanche de réponses à la question : quel est le triomphe pour les hommes à être avec des femmes plus jeunes qu’eux ?

La journaliste a consacré plusieurs de ses chroniques sur le sujet du décalage de l’âge — pour les femmes aussi — à l’automne 2018. Je les ai lues (merci Google Traduction) et elle remarque certains refrains : d’abord, l’ego enflé d’être l’élu entre tous, ensuite, l’importance du corps et du sexe — la fermeté et la lubrification sont mentionnées souvent —, l’intensité, l’anxiété face à la mort (ce qui revient le plus), la preuve sociale d’une virilité toujours active.

Bref, les habituels clichés éculés. Sans compter qu’il est rarissime qu’un homme sans-le-sou puisse s’offrir cette « marchandise » aussi convoitée que la montre de Pierce Brosnan dans un salon d’horlogerie. Partout, ces unions témoignent d’une certaine aisance matérielle qui traverse les époques. Une jeune femme a une valeur pécuniaire. Jadis, mon père s’était fait offrir deux ou trois chameaux en Égypte pour qu’il cède son épouse jugée « très belle ». Ma mère l’a échappé… belle.

« Ici, en Suède, m’explique Asa, les femmes se sont affranchies. Mais, en parallèle, il faut rester jeunes. On ne pourra pas être égales tant que la société n’aura pas assumé les mots “vieillesse”, “sexy” et “femmes”. Je comprends le besoin d’une nouvelle relation, mais pourquoi avec une plus jeune ? Ce n’est pas seulement un attrait biologique, c’est culturel aussi. Et la culture n’est pas à jour. »

Encore du sexe pour les quinquas

Mais la culture ambiante change, doucement. Si c’est bon pour pitou, c’est bon pour minou, dit l’adage populaire. Asa Beckman a également été frappée par les réponses de femmes mûres dites « couguars », même si leurs motivations diffèrent de celles des hommes. Les femmes demeurent discrètes en général.

Les réseaux sociaux ont modifié la donne pour elles, Pascal Bruckner le mentionne aussi. Le vent tourne en coulisse. Le terme « couguar » a été remplacé par « cubs », les lionceaux, ces jeunes vikings convoitant des amantes accomplies et libérées des conventions. Entre autres.

Dans son récent récit, Candace Bushnell (l’auteure de la série Sex and the City) aborde la question de ses amies quinquas, divorcées comme elle, dans Is there still Sex in the City ?. Eh bien, il y en a à New York en tout cas !

Ces ex-desperate housewives (avec une maison dans les Hamptons) font toutes une dizaine d’années de moins que leur âge grâce à leur dermato. Elles ont du succès auprès de jeunes hommes, même s’il faut défier les algorithmes ou faire confiance à l’énergie du désespoir pour se rencontrer.

Le bouquin de Bushnell demeure dépourvu d’émotions, froid et calculateur comme une princesse américaine qui se magasine un diamant en vue d’un remariage et d’un repositionnement social. Mais elle étale méthodiquement tous les enjeux de cette mi-cinquantaine : financiers, physiques, technologiques — bonjour Tinder — et sociaux.

La difficulté de ne plus convenir à aucune étiquette dès lors qu’on embrasse le célibat tardif et les amours hors pistes semble bien réelle. Narguant le tout-compris de l’horizon chiqué, Bushnell offre certainement de l’espoir aux battantes qui refusent d’être enterrées vivantes et qui se réinventent avec panache (et fric).

Comme aimait le répéter Woody Allen, ou Kafka (c’est flou et on s’en fout), l’éternité c’est long… surtout vers la fin.

Corné et souligné frénétiquement une bonne partie du livre de Pascal Bruckner, Une brève éternité, sur sa philosophie de la longévité. Je pensais plonger dans les ruminations d’un intellectuel aigri qui ose parler de maccarthysme néoféministe à son ami, le cinéaste Polanski, au coeur d’une tourmente médiatique et accusé de viol par une (jeune) femme. Pas du tout. Les temps changent, et Bruckner l’a bien saisi, sur certains aspects du moins. Et le livre n’est pas trop « français », il se prête à la comparaison chez nous. Du reste, l’écriture est superbe et le propos profond. Ça se lit comme un poème. Et les « OK boomer » apprécieront certainement. « La vie continue : cette phrase effroyablement simple est peut-être le secret d’une longévité heureuse. »

Aimé Un couple dans le van. Ce récit de voyage d’une année sabbatique, celle de Paul-Marcel Adam et Sonia Sauvette, raconte leur aventure jusqu’au Costa Rica dans leur van. Ils ont voulu « changer de vie » à 40 ans ; ils sont retournés à l’école… de la vie. Au risque de nous décourager (dur, dur sur le couple, cette promiscuité sur six mètres carrés) ou de nous inspirer, leur périple dans neuf pays a l’avantage de ne pas être ennuyant. 41 600 kilomètres pour apprendre que l’Homo sapiens est un animal grégaire. Après leur retour, ils s’ennuient de leur vie nomade ouverte sur les autres. C’est bon signe ! « Nous partions seuls, nous avons rencontré le monde. Nous sommes bien plus qu’un couple dans le van. » À lire pour voyager sans les emmerdes ou se donner l’élan.


JOBLOG

La thèse graphique de Marine Spaak, Sea, Sexisme and Sun, s’adresse tant au boomer qu’au millénarial et même aux ados. Pour aborder le féminisme et le sexisme, l’auteure utilise toutes sortes de mises en situation. Elle a même recours aux tamis de Socrate pour dissuader les propos genrés : Est-ce vrai ? Est-ce gentil ? Est-ce utile ? Si ça ne répond pas à ces critères, on laisse tomber. Même chez les jeunes, une femme qui prend « sa » place occupe « trop » de place et risque de se faire traiter de « grande gueule », quand elle ne fait pas carrément peur aux hommes.

À noter, un chapitre sur la communication antisexiste, sur la culture du viol, sur la parentalité égalitaire, sur le célibat heureux et sur nos corps, toujours nos corps.

 



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