«OK boomer»

J’anticipe déjà les courriels que je recevrai seulement pour avoir intitulé ainsi cette chronique. Bien sûr, affirmer que je suis le « public cible » de l’humour insolent entourant la propagation de l’expression « OK boomer » relève de l’évidence. Ça va, je sais.

Évidemment, j’ai éclaté de rire en visionnant, sur l’écran de mon téléphone, l’intervention, au Parlement de la Nouvelle-Zélande, de la députée du Parti vert Chlöe Swarbrick qui, en plein discours, a lancé « OK boomer » à l’un de ses collègues, lequel, semble-t-il, la huait alors qu’elle déplorait l’inaction politique de son pays en matière de lutte contre les changements climatiques.

Je ne compte plus, par ailleurs, le nombre de mèmes que j’ai pu échanger avec des amis, déclinant cette expression jusqu’à l’absurde. Ces derniers temps, il s’agit à n’en point douter de mon créneau de blagues favori. Ça changera vite. Mais justement, il me semble assez clair que cela n’a rien de personnel. Enfin, bien sûr qu’il y a quelque chose de cathartique dans l’insolence de l’« OK boomer », pour quiconque en a marre qu’on dise des millénariaux qu’ils sont trop fragiles pour affronter le monde et qu’ils ne s’intéressent qu’à leurs toasts à l’avocat.

Je m’étonne cependant de voir le sérieux avec lequel on se penche sur l’émergence de cette expression. Le New York Times y consacrait récemment un article, qui affirmait dans son titre que cela marquait « la fin des relations intergénérationnelles amicales ». L’excellent podcast Ideas, produit par la CBC, se penchait la semaine dernière sur l’expression dans le cadre d’un grand débat organisé à partir de la question : « Les baby-boomers doivent-ils des excuses aux millénariaux ? » Pas une fois on n’a relevé l’humour, l’ironie derrière « OK boomer. »

Le fait qu’on aborde « OK boomer » dans son sens le plus littéral trahit, me semble-t-il, une méconnaissance des codes humoristiques de l’univers qui l’a vu naître, où, précisément, tout tient à l’ironie, à la répétition, à la synthèse extrême, mais aussi à la déclinaison du sens jusqu’à l’absurde. Voilà l’intérêt premier du truc : « OK boomer » nous en dit plus sur l’humour, l’esprit et les codes de communication d’une génération que sur leur ressentiment à l’égard des baby-boomers, ou toute autre génération les ayant précédés.

Dans ces pages mercredi, Jacques Hamel, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, soulignait à juste titre qu’il n’est pas neuf que les générations cassent du sucre sur le dos les unes des autres. C’est au fond le propre de la jeunesse de remettre en question ce que faisaient ses prédécesseurs. Il faut aussi reconnaître que la seconde moitié du XXe siècle a été marquée par des mouvements sociaux et de contestation d’envergure, menés, précisément, par les baby-boomers — du moins, par un certain nombre de ceux-ci. C’est l’autre élément essentiel : les différences socioéconomiques, politiques et culturelles à l’intérieur d’une même génération sont plus significatives que celles qui les distinguent. Les générations, après tout, sont arbitrairement définies, en faisant abstraction, notamment, des fractures de classe qui, elles, se reproduisent au fil du temps.

Cela dit, il est vrai que « OK boomer » saisit de façon très perspicace — et sans doute involontaire — la posture toute particulière occupée par les baby-boomers dans l’histoire. En creux, l’insolence de cette expression ne vise pas tant ce groupe d’individus qu’elle rappelle l’exception que constituent les Trente Glorieuses dans l’histoire du capitalisme : une période de prospérité inédite, qui a vu grandir les baby-boomers et a permis à une bonne proportion d’entre eux d’accéder à des conditions de vie qu’il est aujourd’hui impossible de reproduire.

Pour des raisons écologiques d’abord, car le modèle de croissance reposant sur la consommation et le productivisme ne peut pas être soutenu dans le temps. Ensuite, pour des raisons politiques : la révolution néolibérale a meurtri les institutions et les mécanismes de redistribution et, alors que les inégalités atteignent un niveau critique, il faut reconstruire quelque chose sur les ruines de l’État social.

Tous les « OK boomer » ne sont évidemment pas lancés dans le but d’articuler une critique du capitalisme avancé. Cela dit, l’univers de références d’où l’expression émerge indique qu’il y a bien là quelque chose qui tente de décrire une certaine expérience du monde, façonnée par des dynamiques économiques et politiques spécifiques. Les millénariaux et les Z arrivent à l’âge adulte dans un univers qui les place face à l’absurdité du monde du travail en pleine mutation ; où les travailleurs non qualifiés ne peuvent pas vivre d’un salaire et où les travailleurs qualifiés terminent leur parcours éducatif criblés de dettes. Un univers où la détresse psychologique se généralise et où l’individu est laissé seul face à ses souffrances, alors que plane, par ailleurs, le spectre de l’effondrement climatique. Alors, que reste-t-il ? L’insolence, le sarcasme, l’autodérision — et des mèmes, au bout de nos doigts, en tout temps.

Mieux vaut en rire, donc — en attendant de réinventer le monde, ce à quoi les baby-boomers sont évidemment conviés, en dépit du mauvais esprit qu’on fait sur leur dos. Mais comme disaient toutes nos grands-mères : si on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand-chose.

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51 commentaires
  • Serge Grenier - Abonné 15 novembre 2019 05 h 21

    L'humour

    Je l'ai dit l'autre jour dans un autre contexte, mais ça s'applique un peu ici aussi : « Tout cela va finir soit dans un bain de sang, soit dans un grand éclat de rire ». Je préfère la 2e solution.

  • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 15 novembre 2019 07 h 03

    Accusations non fondées

    Je viens d'une famille de huit enfants, dont la mère est devenue monoparentale. Nous vivions chez grand-mère avec une pension de 125,$ par semaine. J'ai dû emprunter pour étudier et les emplois, aussi précaires, exigeaient souvent que l'on change de ville.

    C'est à coup de manifestations et de sit-in dans les CEGEPS que nous avons obtenu une deuxième université de langue française. Beaucoup de ma génération ont dû créer leurs propres jobs.

    Au lieu de se placer dans une position victimaire, les jeunes devraient apprécier l'héritage transmis par les boomers et leurs parents.

    • Fréchette Gilles - Abonné 15 novembre 2019 10 h 36

      Petits rappels
      J'appartiens à la génération dite du baby boom et je me rappelle qu'adolescents on aimait bien chanter que les bourgeois sont comme des cochons plus ça devient vieux plus ça devient bêtes (J. Brel).
      Aussi, est-il normal que les jeunes générations regardent les plus vieilles d'un oeil critique, car personne ne veut d'une société concervatrice et sclérosée.
      Enfin, j'aimerais bien savoir dans quel Cégep vous manifestier alors que l'Université du Québec (la deuxième ?) a été fondé en même temps que les Cégeps.

    • David Huggins Daines - Abonné 15 novembre 2019 11 h 11

      Beaucoup de ces belles réalisations sociales menées par une petite partie de votre génération sont devenus inaccessibles aux jeunes à cause de l'austerité imposée à répétition par une autre partie d'elle, possiblement majoritaire.

      Alors... de quoi devrions-nous être reconnaissants? Les files d'attente à 6h du matin pour dénicher une place en clinique sans-rendezvous? Les transports en commun qui tombent en panne tout les jours ou qui n'existent simplement plus? L'assistance sociale qui ne paie à peine le loyer d'un 1 1/2 miteux à Montréal? L'indexation des frais de scolarité? Le projet de loi 21?

      Ok boomer.

    • Normand Perreault - Abonné 15 novembre 2019 18 h 37

      Fréchette Gilles " Enfin, j'aimerais bien savoir dans quel Cégep vous manifestier alors que l'Université du Québec (la deuxième ?) a été fondé en même temps que les Cégeps." D'abord je vous encourage à améliorer votre français écrit. Ensuite, votre assertion est fausse. Les Cégeps ont été créés en 1967 et ont commencé leurs activités en août 1968. Il y a eu alors beaucoup de pression de la part des étudiants du collégial pour accélérer la création du réseau des Universités du Québec, qui acommencé ses activités (très réduites) en septembre 1969. Dans la plupart des régions, les activités ont débuté beaucoup plus tard.

    • Hélène Paulette - Abonnée 16 novembre 2019 17 h 54

      Monsieur Huggins Daines, bien sûr qu'il n'y avait pas de files d'attente aux cliniques médicales car elles n'existaient pas.. D'ailleurs on devait payer le medecin. L'assistance sociale a été instaurée en 1969 et n'était accessible qu'aux plus de 30 ans....

  • Marc Therrien - Abonné 15 novembre 2019 07 h 41

    Et bientôt "Wô boomer"?


    Espérons que ça n’empirera pas pour devenir au Québec « Wô boomer!! »

    Marc Therrien

  • Hermel Cyr - Abonné 15 novembre 2019 07 h 51

    Le « genaration gap » des années 1960 était bien plus radical !

    Vous avez tout à fait raison ! « si on ne vaut pas une risée, on ne vaut pas grand-chose. »
    Tous ces « Ok boomer » qui sont des expressions qui durent le temps des cerises sont caractéristiques de notre époque où l’éphémère l’emporte le temps d’une poussée de fièvre. Que reste-t-il du « printemps érable » par exemple ? Et quels effets sociaux ont laissé le mouvement des « indignés » et même le mouvement « Me too » n’a pas vraiment franchi la campagne de dénonciation de quelques « mononcles » lubriques d’ailleurs souvent limitée à quelques célébrités du monde artistique … Quels effets sociaux ont légué ces mouvements ? Sauf peut-être le courant écologiste, il n’existe pas aujourd’hui de véritablement mouvement structuré et de constant.
    Et pour revenir aux supposés « conflits de génération », l’opposition des X, Y, Z ou autres milléniaux aux Boomers, c’est de la p’tite bière si on compare au profond « generation gap » des années 1960 mené par les Boomers justement. S’il y a une génération qui a rompu radicalement avec la génération de leurs parents, c’est bien celle des Boomers ! Le mouvement hippie, qui véhiculait toutes les valeurs de paix, d’écologie et d’opposition à la société de consommation, c’est les Boomers. La plus grande critique qu’on puisse faire à cette génération est peut-être (surement) d’avoir oublié un peu vite les idées qui les ont mobilisées.

  • Denis Marseille - Inscrit 15 novembre 2019 07 h 56

    Bonjour!

    Ça fait longtemps...

    Une chance que je suis un X. Quelle insulte suprême cela doit être pour quelqu'un de savoir qu'il n'est plus de la génération des jeunes. J'ai pas hâte qu'on dise Ok X... Je vais dire oui avec trois X sûrement car je bégaierai dans ce temps-là. Et je dodelinerai de la tête en espérant le même geste de ta part.

    Mais, c'est cela du Voltaire. «Je ne suis pas d'accord, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire...» Bin oui, parle le cave, on attend juste ça pour rire de toi répondit-il à Rousseau. Tu es un vieux croulant, un CON!. Et la foule ria en voyant le poltron rengainer ses ébauches et partir en pleurant... Dîtes-le maintenant que vous êtes brillants... Dîtes-le maintenat que vous allez le faire aussi... Pas juste vous battre pour savoir lequel aura le droit de rire de moi!