Ange animal

Le philosophe Jean-Jacques Rousseau avait-il raison de postuler que les êtres humains naissent bons, mais que la société les corrompt ? La proposition, au premier abord, semble aller de soi. On n’imagine pas, en effet, un bambin de deux ans en monstre. L’idée catholique de péché originel, de nos jours, ne passe plus.

C’est pourtant, d’une certaine façon, une relance de cette idée qui vaudra à Richard E. Tremblay, chercheur en psychoéducation, l’honneur de recevoir, en 2017, le prix Stockholm, considéré comme le prix Nobel de la criminologie. Ce scientifique, en effet, a consacré sa carrière à une réfutation du postulat rousseauiste.

Selon Tremblay, l’être humain n’est pas d’abord un ange qui devient un animal une fois plongé dans la méchanceté du monde ; il est plutôt, à la naissance, un petit animal agressif qui doit apprendre, grâce à son environnement social, à contrôler ses comportements. « Ce qui est appelé le péché originel, affirme le chercheur incroyant, c’est à mes yeux ce bagage pugilistique, cette propension à l’agression physique. » Si l’éducation échoue dans la tâche consistant à civiliser le bambin barbare, ce dernier, plus tard, risque fortement de grossir les rangs des délinquants.

Fondateur, en 1984, du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant (GRIP), Tremblay est reconnu comme une sommité mondiale en la matière. Dans La violence des agneaux (Québec Amérique, 2019, 240 pages), l’excellent vulgarisateur scientifique Mathieu-Robert Sauvé raconte avec admiration le parcours de ce scientifique iconoclaste, qui a fait de la prévention de la délinquance son cheval de bataille. « Peu d’œuvres d’un universitaire contemporain en sciences sociales auront une influence aussi profonde sur notre compréhension de la nature humaine à partir des premiers stades du développement », écrit Sauvé.

Né en 1944, Tremblay, fils d’un footballeur professionnel, a été éducateur physique avant de se diriger vers la psychoéducation. Il découvre l’univers des jeunes délinquants à Boscoville, à la fin des années 1960, avant de travailler à l’Institut Philippe-Pinel au début de la décennie suivante. Invité à devenir professeur à la nouvelle École de psychoéducation de l’Université de Montréal, il va faire un doctorat à Londres, où il se familiarise avec l’approche statistique et le concept de recherche longitudinale depuis la naissance. Ces apprentissages influenceront la suite de sa carrière.

En 1951, le premier rapport de l’histoire de l’Organisation mondiale de la santé avançait déjà, résume Sauvé, « que, pour prévenir la délinquance à l’adolescence, il faut aider les jeunes filles en difficulté qui deviennent les mères des futurs délinquants ». À partir de 1984, dans cet esprit, Tremblay lance, avec le GRIP, une série de recherches longitudinales visant à « identifier les éléments qui font dévier l’existence des garçons vers la délinquance, puis le crime », et à les prévenir.

Ces recherches montrent que les enfants qui ont un comportement antisocial persistant (coups, morsures, agitation, mensonges, etc.) sont des délinquants en herbe. Pour Tremblay, rappelons-le, tous les bambins sont naturellement agressifs, mais capables d’apprendre à se maîtriser. L’échec dans la résorption de la violence originelle est donc attribuable à des lacunes éducatives qu’il s’agit de corriger.

La méthode consiste à rencontrer régulièrement les garçons dépistés — qu’il faut éviter de placer tous ensemble dans des groupes spéciaux — et leurs parents pour mieux les outiller dans le développement de solutions de rechange à l’agression. Tremblay poussera même son souci de la prévention jusqu’à l’accompagnement des jeunes filles pendant la grossesse.

Cette approche biopsychosociale rencontrera des résistances, en France notamment, où Tremblay et son équipe ont été invités en 2005. Des psys, souvent de la mouvance psychanalytique, dénonceront cette approche qui mène, disent-ils, « à dénicher à la crèche les voleurs de cubes ou les babilleurs mythomanes » et qui risque de déboucher sur « un formatage des comportements des enfants » à des fins de contrôle social.

Tremblay, dont l’intransigeance apparaît à la fois comme une qualité ou comme un défaut, selon le point de vue, n’en sera pas ébranlé. Lecteur des grands romanciers qui, dit-il, lui en ont plus appris sur la nature humaine que Freud, Lacan ou Skinner, familier des philosophes comme Hobbes et saint Augustin qui ont réfléchi sur l’origine de l’agression, le chercheur se fait modeste en affirmant n’avoir « que quantifier, avec des observations systématiques, ce qui avait été décrit par d’autres ».

À presque 75 ans, toujours au boulot, il regrette seulement que le Québec ne tienne pas assez compte de ses résultats de recherche. Il a au moins trouvé, en Sauvé, un laudateur compétent.

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11 commentaires
  • Jacques Dupé - Inscrit 16 novembre 2019 07 h 53

    C’est comme ça…

    On attendra, hélas, sa mort pour qu’il soit unanimement reconnu, sur toute la planète ! C’est ainsi… D’aucuns se gargariseront d’être de ses plus fidèles disciples et lui tresseront des lauriers ! C’est comme ça…

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 10 h 36

    « La volonté ne consent au mal que par crainte de tomber dans un mal plus grand »- Dante


    Voilà bien une autre dimension de la vie humaine et sociale qui aurait avantage à être pensée de façon dialogique par l’union des dualités plutôt que dichotomique par leur séparation et opposition. L’homme, cette « corde tendue entre l'animal et le Surhomme, une corde au-dessus d'un abîme » comme le disait Nietzsche, est à la fois rempli de bonté, doté de la capacité d’empathie pour son prochain qui le pousse naturellement à lui venir en aide, et à la fois violent, capable de vouloir soumettre autrui à sa volonté. C’est par l’éducation continue qu’il aspire à s’humaniser. Ce perfectionnement de son humanité passe, entre autres, par l’exercice visant à peaufiner deux grandes fonctions parentales : le « caring » et le « holding » qui peuvent être transposées au niveau social et gouvernemental et permettent d’aider la personne ou la société en développement à mieux composer avec l’angoisse et ainsi, à diminuer les risques du passage à l’acte agressif ou violent.

    Le « caring » consiste en cette écoute attentive avec une volonté authentique de bien comprendre les préoccupations et les besoins des personnes de façon à ce qu’elles se sentent importantes et dignes d’être prises en compte. Le « holding » est cette fonction de contenance qui consiste en cette capacité de fournir un encadrement sécuritaire permettant de contenir les débordements et écarts de conduite nuisibles au bien-être personnel et collectif; tout le contraire du laisser-faire qui peut être source d’angoisse si on conclut que tout est permis et que chacun, seul avec lui-même livré aux autres et à leur bonne volonté ou mauvaise foi, ne peut compter que sur lui-même pour « sauver sa peau » avant de penser à sauver celle d’autrui. Ainsi, si l’invidualisme est égocentrisme, l’invidualisme souffrant peut conduire à un égoïsme délétère lorsqu’il n’est plus que solipsisme encapsulé.

    Marc Therrien

  • Claude Bernard - Abonné 16 novembre 2019 12 h 06

    Ange ou démon, un enfant est un pervers polymorphe (Freud)

    La génétique et l'hérédité se combinent aux premières sensations utérines, disent certains ¨spécialistes¨, pour former des monstres anges-démons moitié homme moitié femme.
    La machine biochimique qu'envisionnent les savants dégénérés, serait déterminée à la naissance et programmée pour tuer ou aider ses semblables.
    Si cela était vrai ou même vraisemblable; alors, oui, on pourrait parler d'un désenchantement du monde décrit et prédit par Max Wéber il y a cent ans.
    Nous y sommes et à voir ce qui se passe au sud d'ici et ici même, il n'y a pas de quoi se réjouir.
    La jeune génération qui se désengage de la lutte criminelle et fraternelle pour la survie grâce à l'héritage des papis baby-boomers, me donne un pessimiste espoir de changement vers l'humanisation des humains et la fin du rêgne des machines.
    On disait autrefois que tout se jouait avant trois ans, aujourd'hui on prétend que tout se décide avant la naissance.
    M Cornellier, je ne sais si je dois vous remercier ou vous blâmer de cette chronique pleine d'enseignements.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 17 novembre 2019 08 h 17

      Si la génétique n'est pas cruciale, que proposez-vous d'autre ? La génétique est déterminante. L'enfant est d'abord le produit des gènes parentaux Son environnement est en premier lieu celui de ses parents. Les réactions biochimiques sont dictées par l'ADN. Nul n'y échappe. Cependant, le résultat dépend d'autre chose. Penser, par exemple. Les pensées ne s'équivalent pas. A priori, nous ne nous équivalons pas. À quel âge un enfant exprime un comportement non régulé ar les parents ?

    • Claude Bernard - Abonné 17 novembre 2019 21 h 17

      M Noël
      La génétique déterminante? Pourquoi pas.
      Jusqu'à quel point demeure indeterminé; les savants ne s'entendent pas la dessus.
      Alors imaginez l'homme de la rue comme vous et moi; notre cerveau et notre science sont débordés, je crois.

  • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 13 h 59

    « La volonté ne consent au mal que par crainte de tomber dans un mal plus grand »- Dante


    Voilà bien une autre dimension de la vie humaine et sociale qui aurait avantage à être pensée de façon dialogique par l’union des dualités plutôt que dichotomique par leur séparation et opposition. L’homme, cette « corde tendue entre l'animal et le Surhomme, une corde au-dessus d'un abîme » comme le disait Nietzsche, est à la fois rempli de bonté, doté de la capacité d’empathie pour son prochain qui le pousse naturellement à lui venir en aide, et à la fois violent, capable de vouloir soumettre autrui à sa volonté. C’est par l’éducation continue qu’il aspire à s’humaniser. Ce perfectionnement de son humanité passe, entre autres, par l’exercice visant à peaufiner deux grandes fonctions parentales : le « caring » et le « holding » qui peuvent être transposées au niveau social et gouvernemental et permettent d’aider la personne ou la société en développement à mieux composer avec l’angoisse et ainsi, à diminuer les risques du passage à l’acte agressif ou violent. Le « caring » consiste en cette écoute attentive avec une volonté authentique de bien comprendre les préoccupations et les besoins des personnes de façon à ce qu’elles se sentent importantes et dignes d’être prises en compte. Le « holding » est cette fonction de contenance qui consiste en cette capacité de fournir un encadrement sécuritaire permettant de contenir les débordements et écarts de conduite nuisibles au bien-être personnel et collectif; tout le contraire du laisser-faire qui peut être source d’angoisse si on conclut que tout est permis et que chacun, seul avec lui-même livré aux autres et à leur bonne volonté ou mauvaise foi, ne peut compter que sur lui-même pour « sauver sa peau » avant de penser à sauver celle d’autrui. Ainsi, si l’invidualisme est égocentrisme, l’invidualisme souffrant peut conduire à un égoïsme délétère lorsqu’il n’est plus que solipsisme encapsulé.

    Marc Therrien

    • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2019 18 h 07

      Note au lecteur: mes excuses pour cette double publication. C'est qu'il m'arrive de douter que la première s'est bien rendue quand je constate qu'une autre provenant d'un autre lecteur qui a été écrite une ou deux heures après la mienne est publiée avant.

      Marc Therrien

  • Serge Lamarche - Abonné 16 novembre 2019 14 h 25

    JJ Rousseau avait évidemment tors, Tremblay aussi.

    Il est bien évident que les enfants et bébés ont des tendances différentes. Certains réagissent plus violemment alors que d'autres ne peuvent pas faire de violence sans en souffrir. Le fait que des psychopathes soient parmi nous sans avoir fait de violence répréhensible prouve que l'éducation peut les maitriser (leur travail est souvent violent: policiers, pompiers, chirurgiens).
    Donc, Tremblay a aussi tors s'il croit que le bébé nait démon qu'il faut éduquer. La vérité est que les bébés naissent dans toute la gamme entre anges et démons et que la majorité se trouve au milieu. C'est comme la courbe d'intelligence, en cloche inversée.