Réensauvagement

Les classes aisées nord-américaines ont hérité d’une curieuse lubie de la gentry anglaise : le beau gazon. Par esprit d’imitation, les classes moyennes ont suivi. L’herbe devint toujours verte chez le voisin. Il y a derrière l’obsession collective pour les pelouses bien rases, homogènes et entretenues à coups de pesticides et d’engrais chimiques un fantasme de pureté qui donne un peu froid dans le dos. Sans compter que les pick-up des entrepreneurs paysagers qui font leur foin de cette manie figurent parmi les pires délinquants motorisés des quartiers résidentiels où ils foncent dans un fracas d’outils le long des rues peuplées de petites familles.

Parfois, très rarement, l’intelligence prévaut. Au bord de certaines de nos autoroutes, les épervières, marguerites, épilobes et autres fleurs sauvages ont désormais remplacé les employés du ministère des Transports payés pour faire des rides de tracteur aux frais du contribuable. Plus beau, plus économique, tout le monde est content ou presque : car à l’abri de cette végétation revivifiée, les maudits chevreuils vont maintenant nous sauter en pleine face ! Le vieux contentieux qui oppose les descendants d’un peuple de défricheurs au monde végétal est encore bien loin d’être réglé, et pour un certain type d’automobilistes, il n’y a vraiment rien de pire que d’être obligé de faire attention.

Il existe un beau mot en américain pour décrire des pratiques comme celle qui refleurit nos terre-pleins autoroutiers : rewilding. Le réensauvagement. Le plus beau, c’est que vous n’avez pas absolument besoin de construire des viaducs réservés à la faune sauvage (wildlife crossings), ou de réintroduire les loups dans le parc de Yellowstone pour participer à ce grand mouvement continental. Pourquoi ça ne commencerait pas là, dans votre cour ?

C’est le genre d’épiphanie qui, en 2015, a visité l’historien Jean Provencher lorsque la « grange-étable » de sa maison de campagne s’est effondrée sous le poids de la glace. « Cet accident m’a fait comprendre que j’entretenais, à grands efforts et à grand bruit, une sorte de terrain de golf devant la grange, autour de la maison et dans mon vieux verger de trente-cinq pommiers. Et si je laissais toute la place à la nature pour un certain temps ? Immense surprise : libéré de la domestication, un tout nouveau monde se propose, peuplé entre autres de fleurs et d’insectes que je n’avais pas encore remarqués. »

La lecture de ces Histoires naturelles (Del Busso éditeur, 2019) nous convainc aisément que l’historien que nous connaissions déjà se double d’un naturaliste, et pas des moindres puisque, dans ces pages, il s’affirme comme un des plus éminents disciples contemporains de H. D. Thoreau au Québec. Comme l’auteur de Walden, Provencher a compris que tout est dans le regard et que le véritable amoureux de la nature est celui qui voyage autour de chez lui pour découvrir ce qui, depuis toujours, lui pendait au bout du nez. Pas besoin d’un safari ornithologique tout compris au Costa Rica et des émissions de carbone qui vont avec.

« Je prends le temps de marcher, de regarder. J’observe, je prends note… Surtout, j’apprends. Et ça n’a de cesse. »

Au bois Beckett, l’autre jour, je regardais un pic chevelu escalader un tronc en y donnant des coups de bec espacés, machinaux et comme distraits. Il n’était pas en train de forer, et j’ai soudain compris que le bec du pic ne lui sert pas qu’à creuser des trous pour harponner les larves dont il se nourrit. Il est aussi la sonde grâce à laquelle, selon la sonorité que rend le bois, il peut repérer les textures et les compositions des habitats de ses proies. Je fréquente les pics-bois depuis au-delà d’un demi-siècle, et ça venait seulement de cliquer dans ma tête de bois.

Cette idée de la nature comme une école permanente, c’est bien sûr Thoreau, et c’est aussi Jean Provencher. Nous entraînant à sa suite dans la petite jungle qu’est devenue sa cour, il nous introduit dans l’intimité de la belle-dame, du sphinx gracieux, de la cicindèle, du cercope écumeux et de l’argiope aurentia, magnifique arachnide dont il tient le compte saisonnier des victimes entoilées. Il est savant, bien documenté, mais surtout attentif et incroyablement empathique à l’endroit de toutes les créatures. Avec lui, on cesse d’avoir peur des guêpes. Voici ce qu’il dit du bourdon : « Son corps vibre en permanence, on le perçoit au toucher, comme chez l’écureuil roux. »

Même lorsqu’il s’appuie sur des écrits scientifiques, Provencher est d’abord un naturaliste à la manière des Audubon et Thoreau, un observateur d’une sensibilité exacerbée pour qui comprendre est le contraire d’enfermer dans une définition. De ce survenant des oiseaux qu’est le tarin des pins, il écrit : « Il brise les codes. Il défie les lois communes. Il déstabilise. » Et l’auteur de ces histoires naturelles, comme un grand artiste, renouvelle notre regard.

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1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 17 novembre 2019 09 h 55

    Le réensauvagement

    Le réensauvagement ? Le mot pourrait avoir quelque chose de pervers, en nous faisant croire que nous serons les maîtres d'œuvre de l'ensauvagement. J'entends déjà des voix, des voix qui disent « Je vais planter des fleurs sauvages », sans comprendre ce que veut dire le mot « sauvage », sans comprendre le ridicule d'une telle phrase. Peut-être vaudrait-il mieux trouver des mots qui commencent par le préfixe « dé ». Un ensauvagement fait par l'homme laisse craindre le pire, aussi longtemps que la culture d'appropriation exclusive du territoire persistera. Il vaudrait mieux penser à désasphalter, à dégazonner, à désannualiser la flore (eh oui, des fleurs qui ne durent qu'une saison et qu'il faut replanter chaque année en suivant les modes, car il y a des modes, comparables à celles du vêtement) et surtout à se débarrasser de cette ignorance écologique à laquelle on doit des pans entiers de territoire où la flore n'a qu'un rôle décoratif et où la faune non domestiquée est malvenue.
    On s'entend sur la nécessité d'une désartificialisation progressive, la diminution des GES (Gazons à Effet de Serre) faisant partie du processus. Mais par où commence-t-on ? Un cours d'écologie 101 peut-être ? Encore faut-il qu'on y parle d'écologie, cette science si mal connue, et en partant de l'idée que les écologistes et les écolos sont deux espèces fort différentes. Un cours d'écologie 101 donné par des écolos serait un fiasco. L'écologie est une science alors que l'écolologie est un mélange de morale et de religion fondé sur des croyances trop souvent douteuses.
    L'idée de la nature comme école permanente est excellente, mais à une condition : qu'on définisse ce que comprend le mot nature. Sur ce point, il y a beaucoup à faire. Trop de gens ignorent que les villes et les humains qui y habitent font partie de la nature.