Les villages des poètes

Rares sont les artistes québécois qui ont transformé leur village en royaume mythologique pour en faire une allégorie du monde. Il y a eu Gilles Vigneault avec Natashquan. Ce coin de Côte-Nord longtemps coupé de la route au milieu de ses galets, les mots du barde l’auront enchanté à travers ses hivers, ses pêcheurs et sa danse à Saint-Dilon en résonnement planétaire.

Ainsi Fred Pellerin avec Saint-Élie-de-Caxton, en Mauricie. Ses fabuleux personnages mi-réels mi-fantasmés extirpés des récits maternels et enjolivés appartiennent désormais à tous les Québécois et à ses admirateurs hors frontières. À force de les avoir fréquentés en spectacle, au cinéma, dans ses livres et partout, chacun les a adoptés comme membres farfelus et délicieux de sa famille élargie.

On avait vu les deux poètes réunis à l’écran en 2016 dans le documentaire Le goût d’un pays de Francis Legault sous des vapeurs de sirop d’érable. Pellerin est le fils spirituel de Vigneault par son approche du berceau en miroir de pays. Tout autant par des affinités politiques et lyriques en lesquelles s’effacent les fossés générationnels. Le folklore de leur coin de pays les a nourris à plusieurs années d’intervalle. Reste que mettre leur village à contribution ne s’est pas concrétisé de la même façon pour l’un comme pour l’autre.

Circuits réels, circuits rêvés

Gilles Vigneault se sera battu longtemps pour transformer sa maison natale en un musée consacré à son œuvre et à sa vie. Après de pénibles péripéties autour d’un éventuel financement d’État qu’il finit par refuser (certains l’accusaient de vouloir restaurer aux frais de la princesse une demeure qu’il n’habitait pas), le bâtiment n’aura ouvert ses portes qu’en juillet dernier après campagne de sociofinancement. La maison du grand-père, adjacente, toujours en restauration, devrait s’ajouter au circuit l’été prochain en résidence d’artistes.

Les amoureux de Natashquan comprenaient depuis belle lurette à quel point le village, relié à la route 138 depuis 1996, avait intérêt à orchestrer sa promotion touristique autour du nom magique de Vigneault. Il faut dire que les passions entre les poètes et leurs muses locales et nationales sont tissées d’extases, mais aussi de chicanes et de choses pas racontables. Mieux vaut même parfois en garder des bouts sous le boisseau.

Pellerin, de son côté, avait édifié depuis une douzaine d’années avec la municipalité de Saint-Élie-de-Caxton des promenades consacrées à ses personnages qui attiraient des flots de visiteurs. Ça s’est écrapouti les quatre fers en l’air, comme il dirait.

Pas de Féerie de Noël cette année, avec balade nocturne en carriole sous contes, lumières et chansons (déjà portée en 2018 par une autre voix que celle de Pellerin). Les raisons entrelacées derrière la rupture des parcours d’audioguides pour cause de climat toxique entre le célèbre conteur, son collaborateur Jeannot Bournival et la municipalité semblent bien compliquées.

Fred Pellerin, qui avait tant contribué à faire parler les maisons et les rues de son village devenu légendaire, évoque une peine d’amour, mais il n’y trouvait plus son compte. D’autres projets avec les gens de Saint-Élie devraient le maintenir près de ses sources. Quand même, le marchand futé Toussaint Brodeur, la belle Lurette et Méo le coiffeur doivent pleurer un peu.

Alors je suis allée retrouver tout ce beau monde entre les pages d’un livre. Un village en trois dés, contes publiés aux éditions Sarrazine, qu’il propose aussi en spectacle. Avec Toussaint, Lurette, Méo, le curé neuf et autres vieilles connaissances. Mais l’héroïne de l’heure, c’est la postière Alice, première en titre au village. Un peu comme la mère de Romain Gary dans La promesse de l’aube, elle élabore des correspondances d’outre-tombe, sans en être cette fois l’auteure officielle. Sous sa plume, les lettres sont plutôt signées par les morts des vivants qui les craignent ou les pleurent. Alice est une messagère du pays des ombres dans son coin de campagne rempli de ronces et d’enchantements.

Et je me suis délectée de la prose poétique du conteur : « Alors que les clochers comptaient / Comme les antennes les plus visibles / De nos communautés rurales naissantes / Les comptoirs postaux arrivaient quand même bons deuxièmes / Dans la liste des signes de l’existence / D’un nouveau point sur la mappe / Et de la volonté des relais avec les ailleurs. »

Les villages de légendes s’érigent d’abord en nous, quand on y pense. On a beau aimer les parcourir in situ en croyant embrasser leur magie là où des volontés humaines s’alignent pour éclairer la scène, il reste que l’imagination demeure leur plus beau nid.

« Le hasard / L’illusion / La foi… / Ce sont là des clés bien différentes / Mais qui travaillent pourtant toutes / À ouvrir la même porte », écrit Fred Pellerin.

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1 commentaire
  • Jean-Pierre Brodeur - Inscrit 16 novembre 2019 12 h 07

    Une peine d'amour

    La municipalité de Saint-Élie et Fred Pellerin, c'est comme une belle histoire d'amour qui finit mal... Espérons que ce soit juste une chicane d'amoureux!