Égarer les idéaux de la Révolution tranquille

Il fut un temps où la population, les artistes et les intellectuels poussaient nombreux la même roue de la renaissance du Québec. Les astres s’étaient alignés aux plans économique et social pour gommer les différences entre tous au nom d’aspirations communes. Ça se passait au moment de la Révolution Tranquille puis à travers la montée du mouvement souverainiste. On ne dira jamais assez à quel point les bagages de citoyens nourris d’« humanités » et l’inspiration des artistes ont participé à attiser une flamme de fierté nationale.

Depuis ces années pionnières de libération, la quête du bien commun ne s’était jamais collée uniquement aux impératifs de rentabilité économique, mais aussi à ce quelque chose de plus qui nous définissait au plan collectif. Appelons ça une culture, une position face au monde, non seulement à travers la langue française, mais en des dimensions identitaires subtiles impossibles à chiffrer.

Aujourd’hui, certains s’inquiètent avec raison de l’approche comptable témoignée par la CAQ à travers sa réforme de l’immigration et la révision du programme aux étudiants étrangers, dont ni la remise en chantier ni les excuses qui l’ont suivie ne tempèrent les visées globales. Cette dérive apparaît d’autant plus angoissante qu’elle s’éloigne des idéaux de la Révolution tranquille. Ce précieux legs consistait beaucoup en un esprit de lumière, certes largement entamé depuis, mais qui surnageait tant bien que mal au sommet de l’État québécois.

En montrant son peu d’intérêt pour les sciences sociales et les arts dans les champs d’enseignement privilégiés par sa réforme, en ne consultant pas les universités, on a vu le gouvernement Legault balayer un vibrant héritage et lancer un signal anti- « pelleteux de nuages » aux relents duplessistes.

Gouverner sans oracles ni troubadours

Pourtant, si le Québec s’affiche en société distincte, c’est qu’il s’était d’abord rêvé sociologiquement et culturellement. Pour mémoire, rappelons que parmi ceux qui combattaient avec zèle les obscurantismes de Duplessis au cours des décennies 1950 et 1960, il y avait des artistes et des universitaires. Un des berceaux de la lutte se trouvait à Québec à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, sous la gouverne du père dominicain Georges-Henri Lévesque. Cet homme visionnaire travaillait alors à ébranler les piliers omnipotents de sa propre Église.

D’autres avec lui rêvaient d’entraîner les Québécois vers des voies d’excellence, en affaire comme en matière de culture générale et de réflexion collective pour secouer la chape d’ignorance imposée par les replis socio-historiques de leur société.

Depuis lors, l’inculture fière de l’être a repris du terrain. Deux référendums perdus plus tard, les universitaires auront quasiment disparu des grandes tribunes. Rares sont-ils conviés à analyser les défis du Québec. Le micro est plutôt tendu aux personnalités issues du monde des variétés (et heureusement aux journalistes) qui commentent les débats de la semaine. Reste ce besoin de penseurs susceptibles de voir au loin. Les sociétés qui tassent leurs intellectuels s’amputent d’une part vitale d’elles-mêmes. Alors que soufflent les vents du chacun pour soi et du mercantilisme, le manque de phares dans la nuit se fait cruellement sentir.

Au long des ans, on aura vu des premiers ministres érudits comme Lucien Bouchard et Bernard Landry se faire railler (même par les médias) quand ils osaient mettre de l’avant leurs connaissances. Le message était lancé : pour se rapprocher des Québécois, mieux valait remiser son savoir. Pareil climat anti-intellectuel et des critères à la baisse dans les écoles auront beaucoup contribué à ce dédain des connaissances littéraires et culturelles (même des arcanes de sa propre langue) qui nuisent à l’épanouissement de notre société et la poussent vers l’anglicisation.

Quant aux artistes, fers de lance d’une souveraineté jamais venue, la plupart ne s’identifient plus guère au pouvoir en place. Leurs voix s’effacent du concert sociétal, sauf pour défendre des causes ciblées : environnementalistes ou pro-minorités. Voici le discours politique en panne d’oracles et de troubadours.

Le fossé s’est accentué au fil des ans entre ce qu’il est convenu d’appeler d’un air méprisant les élites culturelles et intellectuelles et monsieur et madame Tout-le-Monde. La CAQ avance ainsi en terrain balisé par ses prédécesseurs, mais en pilonnant cette fois les fondements même des legs. Le fameux bien commun se résume désormais à des considérations économiques. Ce parti nationaliste au pouvoir a beau vouloir miser sur l’éducation, toute une atmosphère délétère participe au rejet d’une vision généralement éclairée du Québec. Cet idéal d’antan dont un peuple (et sa jeunesse) aurait un besoin crucial pour mieux embrasser l’avenir.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

32 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 14 novembre 2019 02 h 43

    Soif de plus noble...

    Le matérialisme et l'individualisme nous tirent vers le bas. L'idéal,c'est autre chose...

    • Pierre Raymond - Abonné 14 novembre 2019 10 h 24

      Tout est dit.

  • Michel Lebel - Abonné 14 novembre 2019 07 h 15

    Des pourquois?

    Les Legault et Jolin-Barrette sont des ''produits'' de la Révolution tranquille. Il faudrait peut-être un jour s'interroger sérieusement sur les réformes en éducation de cette Révolution tranquille. Pourquoi plusieurs des nôtres sont devenus des anti-intellectuels? Pourquoi cette baisse de la qualité dans les médias?i Pourquoi un analphabétisme toujours aussi prégnant? Pourquoi cette cette domination de la pensée unique et une autocensure assez généralisée? Pourquoi une philosophie utilitariste et economiste est si dominante? Serions-nous devenus une société de confort et d'Indifférence? Voilà des questions à creuser!

    M.L.

    • Bernard Plante - Abonné 14 novembre 2019 13 h 28

      M. Lebel, ce résultat n’est pas le fruit du hasard. Je vous recommande la lecture du livre « De la destruction du savoir en temps de paix » écrit par un collectif de professeurs et de spécialistes français de l’éducation. Bien qu’il date de 2004 ce livre répond à la plupart de vos questions. Bonne lecture!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 novembre 2019 15 h 42

      M.M. Lebel et Plante,

      Je relie ce que vous dites à ce qui se passe dans nos écoles, surtout publiques. Et même au privé; à lire le livre d’une enseignante au privé : « Parents essoufflés, enseignants épuisés. Parents essoufflés, enseignants épuisés: les répercussions sociales d'une éducation trop permissive »

      Et nos Centres de DPJ qui sont débordés. Ma façon, à moi, de résumer tout cela : détérioration sociale! Hannah Arendt dans * La crise de l’éducation*.parle d'une crise de l’autorité et de la tradition. " Le monde est désormais déraciné, sans tradition aucune".

    • Michel Lebel - Abonné 14 novembre 2019 16 h 43

      @ Pierre Grandchamp,

      Bonne réflexion, que je partage pour l'essentiel. Mais je ne désespère pas. Suis-je trop optimiste? Pour remonter, faudra-t-il atteindre le fond du baril?

      M.L.

  • Marc Therrien - Abonné 14 novembre 2019 07 h 21

    La CAQ au pays de la vie ordinaire


    Lisant que « l’inculture fière de l’être a repris du terrain », je repense à Mathieu Bélisle et à son livre « Bienvenue au pays de la vie ordinaire ». Si François Legault et la CAQ ont si bien « connecté » avec l’électorat qui les a élus c’est qu’ils privilégient tout comme le citoyen moyen ou la moyenne des citoyens la recherche de la simplicité et «l’amour pour les situations modestes et les minuscules destins» que peuvent facilement incarner leur chef lui-même par sa capacité de «passer pour un gars ben ordinaire», à peine supérieur à un Ti-Mé Paré, le Pôpa tant adoré de la P’tite vie, tant aimée.

    François Legault, l’homo oeconomicus pragmatique, aspire à répondre aux aspirations prosaïques terre à terre de production, reproduction et consommation des habitants de ce «pays de la vie ordinaire. (…) gouverné par l’habitude où chacun vaque à ses affaires sans s’inquiéter de rien, tout à la certitude que demain sera pareil à hier, un pays où rien ne se transforme ni disparaît vraiment, où les évènements ont toujours, par quelque côté, un air de déjà-vu, tant le cours de son histoire, comme celui du grand fleuve qui traverse son territoire, semble n’accuser aucune variation.»

    Enfin, avec « la pensée du terminus » le Québec semble considérer qu’il a obtenu le maximum des grands changements possibles lui permettant de jouir du meilleur des deux mondes voire même d’éprouver le bonheur d'être colonisé qui vient avec l’acceptation d’avoir été violenté et vaincu. C’est peut-être que ce bonheur stoïque est préférable pour plusieurs à se faire violence à soi-même pour s'arracher du confort qui a été gagné pour plonger dans une situation d'indépendance et d'autonomie dont on n’est pas certain que les stratégies d'adaptation qui ont fonctionné pour survivre à la situation d'oppression seront aussi efficaces dans la situation de souveraineté.

    Marc Therrien

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 14 novembre 2019 07 h 52

    Médiocratie

    Cela me rappelle le livre portant ce titre: Médiocratie. Le nivellement par le bas.
    Je me souviens aussi de Georges Dor qui suggérait aux parents de montrer aux enfants un nouveau mot par jour. Bonne idée pour soi et pour tout le monde!

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 14 novembre 2019 21 h 30

      Georges Dor, quand même, ça fait un bon bout de temps. Quoiqu’il ait soumis une excellente idée quant à l’apprentissage d’un mot par jour, il faut bien voir que présentement on est plutôt rendu au ‘’OK Boomer’’ d’après ce que j’ai lu récemment. Et les nouveaux mots utilisés ont plutôt tendance à être en anglais, si on se fie à la chronique de Mathieu Bock-Côté publiée dans le JdeM.

  • Pierre Rousseau - Abonné 14 novembre 2019 07 h 53

    Le Québec à l'heure du monde anglo-américain ?

    Le Québec semble avoir rejoint l'anti-intellectualisme des populistes qui tirent sur tout ce qui peut apparaître « intellectuel » ou même universitaire. C'est la loi du dénominateur commun le plus bas et nos radios et télévisions ont rapidement rejoint ce plancher qui veut que le pain et les jeux endorment les velléités de progrès des citoyens. Le populisme gagne sur toute la ligne et beaucoup de journalistes et de médias n'échappent pas à cette tendance, sinon c'est la faillite, l'ignorance faisant le bonheur des grandes corporations et des industriels.

    La question qui tue : le Québec pourra-t-il se sortir de cette ornière populiste et revenir à ses valeurs de la révolution tranquille ? Est-ce que les nouvelles générations le veulent ?