Les années de surplomb

À intervalle plus ou moins régulier, depuis des années, revient l’idée qu’on pourrait faire payer l’eau aux citoyens. Au-delà de ce système de mise en commun qui s’appelle la taxe foncière, il s’agirait d’établir une taxe spécifique associée à la consommation d’eau.

À l’exemple de pays qui ont cédé à cette tentation néolibérale, il suffirait d’installer des compteurs capables de mesurer partout la fluctuation des flots. Dans un deuxième temps, on pourrait considérer de faire payer l’air. Mais n’allons pas trop vite en affaire. Restons-en à l’eau.

À Montréal, au temps de l’administration du maire Tremblay, quelques pas avaient été faits vers la facturation de l’eau, sous prétexte d’un engagement authentique à l’amélioration de notre vie publique. Évidemment, personne n’était dupe. Faire payer l’écoulement du Saint-Laurent n’aurait permis qu’à quelques-uns de conquérir une richesse commune, en renforçant chez eux l’idée que posséder davantage conduit à exister davantage.

Devant le barrage érigé par une opposition très remontée, la Ville dut se résoudre à noyer le projet. Une compagnie qui s’était avancée à pas de loup, en pensant bien se nourrir de cette nouvelle imposition, se retrouva le cul à l’eau. Elle exigea tout de même d’être dédommagée à coup de millions pour des compteurs qu’elle n’avait pourtant jamais installés. J’ai toujours trouvé pour ma part ahurissant le fait d’être payé pour quelque chose qu’on n’a jamais réalisé. Mais passons.

La présence de plomb dans l’eau, révélée par les enquêtes du Devoir, remet à l’ordre du jour bien des questions sur la façon dont nous envisageons cette ressource essentielle. Les rapports sont incontestablement accablants. Ils s’ajoutent aux cas de municipalités du Québec où, depuis des années, l’eau est carrément impropre à la consommation, sans même parler de l’effroyable qualité de l’eau dans plusieurs villages autochtones.

Mais le premier ministre du Québec se contente d’affirmer — peut-être parce qu’il se satisfait, sur ce coup-ci aussi, des seules appréciations diffusées sur son fil Facebook — qu’il n’y a pas à s’inquiéter de la qualité de l’eau, que l’eau est bonne au Québec. Sauf quand elle ne l’est pas, pourrait-on rétorquer.

Dans les années 1970, l’expression « années de plomb » décrivait la violence et la répression politique consécutive à l’action de groupes qui menaient, sans jamais transiger, un combat contre les injustices sociales, par l’entremise d’actions extrêmes.

L’expression « années de surplomb » pourrait très bien servir désormais à décrire la superficialité de notre époque, boueuse, lourde et brunâtre, où les énoncés extrascientifiques, malgré les évidences contraires, continuent d’être lancés à tout venant par des figures politiques pétries d’une vision étriquée de la société.


 

La semaine dernière, j’ai dit quelques mots, suivant ma lecture d’un livre du géographe Luc Bureau, de ce curieux pays qu’est la Beauce. Il n’en fallait pas plus pour qu’un monsieur de Saint-Georges m’appelle. Indigné, il a confié un long message à mon répondeur.

Je devrais aller à Saint-Georges de Beauce, m’a-t-il enjoint. Il était impératif que j’y aille, a-t-il répété. Et vite. « Parce qu’il n’y a pas, voyez-vous, Monsieur Nadeau, que de vilaines choses à Saint-Georges. » Et je me demandais, tout en l’écoutant, où j’avais pu affirmer le contraire…

Jamais il n’est venu à l’idée de ce monsieur que je connaissais plutôt bien sa ville adorée…

Dans les choses très bien à Saint-Georges de Beauce, répétait-il, il y a le Symposium international de la sculpture. Pourquoi est-ce si bien ? Parce qu’on y trouve représentés, disait-il, les quatre-vingt-trois pays de l’organisation de la francophonie. Un regroupement linguistique pour déterminer une valeur artistique, peut-on trouver meilleure preuve de la valeur d’une oeuvre ? J’ai regardé en tout cas sur Internet. L’été dernier, l’édition de l’événement avait pour thème « Dérives et délices grandeur nature ». Elle était notamment soutenue par Tim Hortons.

Au diable les inondations, le plomb dans l’eau potable ou l’éducation réduite à une vision tordue de l’immigration. Pour certains, le temps du monde où nous sommes arrivés ne doit pas être celui du doute. Au doute, ils préfèrent tout, y compris la fuite en avant, quitte à glisser sur le versant joyeux d’un cynisme qui fait semblant de s’ignorer. Il s’agit là, peut-être, d’une façon zen, en surplomb si on veut, d’échapper à l’étouffement qui nous gagne, en se refusant à prendre la juste mesure de ce que la société doit désormais affronter de toute urgence. Dans cette perspective commode, force est de constater qu’ils sont nombreux à se placer dans cette curieuse position du joyeux repli sur soi.

On nous répète qu’un être raisonnable sait toujours s’adapter à son environnement en changement. Il faut donc parler de belles choses, rester positifs. Sourire et rire. Bref, restons en surplomb et concentrons-nous sur le peu qui ne fait pas encore défaut à l’essentiel du monde. Sinon, ma foi, on pourrait bien finir par croire que tout ne va pas si bien. Et ce serait terrible. Inacceptable. Vous ne trouvez pas ?

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13 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 11 novembre 2019 04 h 50

    À « Années de surplomb....superficialité...»

    ...j'ajoute « manque de profondeur, incapacité ou non-volonté d'aller au fond des choses, « surfer » sur..., refus de voir en face les vérités, refus de se demander « Pourquoi ? ».
    Une ère de « paraître , du « look at me »....que Narcisse doit se gourer !
    L'humilité....? C'est quoi « ça » ? De la faiblesse ?
    Lamartine ou Saint-Augustin ( j'ai, en vain, fouillé pour en trouver l'auteur ) n'a-t-il pas aussi écrit ceci : « Plus l'humilité s'installe, plus la dignité s'élève » ?
    Le préfixe « sur » est à la mode même celle de vie, de la vie contemporaine : une société en survie.
    Nous sommes à l'époque aussi des surfemmes et des surhommes jusqu'au jour où une balloune nous pète au visage.
    Et le monde de la pharmacie peut devenir des centres de survente de pilules.
    Et si votre « surplomb » monsieur Nadeau se traduisait aussi par cette déstabilisante et si déplorable statistique à l'effet que 37.3% de nos adolescents souffrent de détresse psychologique. CF. https://www.lapresse.ca/actualites/sante/201910/10/01-5244835-plus-du-tiers-des-adolescents-en-detresse-psychologique-au-quebec.php
    Ne faisons-nous pas ce choix de société ? Nous sommes libres d'y adhérer ? Non ? Oui ?. J'entends déjà des « Oui, mais....» Mais quoi ?
    Qu'arrivera-t-il ce jour où nous n'en pourrons plus de vivre « sur »
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 11 novembre 2019 09 h 56

      C'est la politique néolibérale qui nous gouverne depuis au moins quarante ans, dont chaque aspect de notre vie devient une opportunité pour faire de l'argent, même au dépend du bien commun et de l'intérêt public. Cette situation toxique a commencé avec l'avènement de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher en Angleterre. Faire payer les pauvres est devenu la Bible de l'État moderne. Il fallait réduire l'état providence à un strict minimum, réduire les services publics à l'os, privatiser les institutions de l'état, éliminer les pensions publiques de la vieillesse, et réduite le filet sécuritaire au minimum.
      Entre temps, nos gouvernements ne se gênent pas à utiliser nos taxes pour subventionner les sociétés et leurs profits,et leur accorder des cadeaux fiscaux ad finitum. Nous avons un système politique de Robin des bois à l'envers: «prendre des pauvres pour satisfaire la cupidité des riches». Quelle honte!

  • Jean-François Robert - Abonné 11 novembre 2019 06 h 44

    Le coût de l'eau

    On paie déjà pour l'eau. Chez-nous 170$ par an. 350$ par an pour notre ferme dotée de sa propre entrée. On installera bientôt des compteurs dans toutes les industries (incluant les fermes), commerces et institutions. On est pas encore rendu à facturer en fonction de la quantité consommée. C'est pourtant une nécessité pour ces utilisateurs parce que le tarif forfaitaire est inéquitable et favorise le gaspillage. Il faut aussi pouvoir disposer d'un portrait plus précis de la consommation pour fins de gestion de la ressource. Il faut dire que nous disposons d'une source d'eau souterraine de très grande qualité. En ce qui conserne la consommation domestique, un réseau de compteurs pour fins d'échantillonage de quantité consommée par foyer sera installé. Pas de facturation à ce niveau. On sait déjà que les maisons paient déjà leur eau au moins 1.20/m³ alords que le coût de revient ( pompage, distrbution et amortissement) se situe entre 0.40$ et 0.50$/m³ . Les utilisateurs mentionnés plus haut paient, pour la plupart et depuis toujours beaucoup moins que le coût de revient.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 novembre 2019 07 h 52

    Les taxes et les fontaines du Bellagio

    L’air que nous respirons et l’eau que nous buvons doivent demeurer gratuits.

    La civilisation est née de la croissance de Cités-États au sein de peuples sédentarisés par l’agriculture.

    Or les toutes premières Cités-États sont apparues entre le Tigre et l’Euphrate lorsque l’étendue du territoire à irriguer nécessita une autorité apte à coordonner la construction de réseaux de digues et de barrages amenant l’eau sur de très longues distances, et lorsque la vulnérabilité de tout le réseau aux envahisseurs en fit un enjeu stratégique.

    De nos jours, dès qu'on en est rendu à privatiser l'eau, c'est que l'État est devenu inutile et que les citoyens ont le devoir de se l'approprier de nouveau par une révolution.

    Dans un autre ordre d’idée, j’ai eu l’occasion de prendre mes derniers vacances au Sud de la Californie, plus précisément dans une ville qui est la capitale mondiale des golfeurs.

    Celle-ci est située dans cette vallée au climat semi-désertique. C’est dans ce milieu hostile qu’on a aménagé artificiellement une trentaine de terrains de golf qui ne doivent leur existence qu’à l’eau de rivières qu’on a harnachées en vue de construire de gigantesques réservoirs d’eau potable dont on achemine l’eau sur des centaines de kilomètres.

    Or le niveau de ces réservoirs diminue. Ce qui fait qu’on songe à aller chercher l’eau encore plus loin afin de soutenir un mode de vie en totale contradiction avec à nature qui l’entoure.

    Mais l’État de Californie est impuissante à changer les choses en raison de la corruption des élus américains aux intérêts de l'industrie agro-alimentaire et du fait que les particuliers qui gaspillent le plus d’eau ont les moyens de payer toutes les taxes qu’on pourrait leur imposer.

    Tout cela pour dire qu’une taxe sur l’eau ne modifiera les comportement que ceux pour qui l’eau est indispensable.

    Bref, avec ou sans taxes, les fontaines du Bellagio continueront de jaillir en plein désert.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 novembre 2019 07 h 54

    Santé

    À votre santé!!
    Quel est le budget du système de santé?
    L'éidémie de maladies chroniques, invisible mais dénoncée dans le livre Toxique planète, occupe 80% du budget de la santé en France , dit l'auteur. Mais qu'en est-il au Québec?
    Trop maraboutissant de savoir, dans ce pays du jveux rien savoir!?

  • Bernard Terreault - Abonné 11 novembre 2019 08 h 54

    'Gratuité' de l'eau

    Est-il équitable que, de deux voisins qui payent à peu près le même montant de taxes municipales, l'un utilise des quantités phénoménales d'eau pour sa piscine hors terre et son arrosage intempestif de sa pelouse, et l'autre ne l'utilise que pour la cuisine, la lessive et l'hygiène ?