Excès comptable

La propension du gouvernement du Québec à aborder les choses d’un strict point de vue comptable ne se limite malheureusement pas au dossier de l’immigration, même si c’est ce dernier et ce dernier seul qui a fait les manchettes durant dix jours.

Depuis des mois, le premier ministre Legault présente l’action internationale du Québec presque exclusivement sous un angle économique, ce qui inquiète de plus en plus, alors qu’on nous promet pour très bientôt une nouvelle politique internationale et qu’on revoit actuellement, avec le projet de loi 27, l’organisation gouvernementale en matière d’économie et d’innovation. Un changement législatif qui permettra au ministre Fitzgibbon d’étendre son empire au détriment du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF).

Soyons clairs : personne ne remet en cause l’importance et l’urgence de développer nos marchés d’exportation, surtout après le psychodrame provoqué par l’arrivée au pouvoir du protectionniste président Trump et l’incertitude qui a ensuite découlé de la renégociation de l’ALENA. Le fait que le Québec importe davantage qu’il n’exporte (notre déficit commercial se situait aux environs de 21 milliards de dollars en 2018) a de quoi fouetter les troupes, on en convient tous. Mais le Québec est infiniment diversifié, et tous les aspects de notre vie collective ont désormais une dimension internationale, de l’environnement à la culture, en passant par la santé et le tourisme. Puisque c’est la responsabilité du MRIF de voir à l’ensemble de nos intérêts dans le monde, c’est un ministère fort qu’il nous faut, pas un ministère dépouillé d’une partie importante de ses missions.

De plus, le gouvernement sait que, dans les deux marchés en plus forte expansion dans le monde, soit l’Asie et l’Afrique, où le Québec a raison d’avoir des visées ambitieuses et où il est actuellement encore trop absent, la politique et la diplomatie sont absolument indissociables de l’économie. En d’autres termes, en bien des pays de ces deux continents, il est à peu près impossible de commercer et pour nos entreprises de s’implanter sans avoir d’abord préparé le terrain politiquement. Et l’oublier condamne à l’insuccès.

En campagne électorale, questionné sur le sort qu’il réservait au mandat diplomatique du réseau, l’aspirant premier ministre Legault disait déjà : « Il reste là, mais c’est sûr que, moi, je suis un homme d’affaires. » Voulait-il rendre plus « acceptables » ces dépenses à l’étranger auprès de certains de ses électeurs ? Si c’est le cas, il y a de quoi se demander ce qu’il adviendra de la doctrine Gérin-Lajoie, qui préside à l’action internationale du Québec depuis plus de 50 ans, sous des gouvernements péquistes comme libéraux, et qui affirme la nécessité impérieuse du prolongement externe de nos compétences internes. C’est infiniment plus large que du strict colportage. Et cela nécessite que l’on conçoive le réseau des représentations du Québec à l’étranger autrement que comme des boutiques Apple.

Il y a quelque chose non seulement de réducteur dans ce « corpus » international caquiste qui prend forme depuis un peu plus d’un an, dans lequel on répète « économie, économie » comme un mantra, mais aussi de contradictoire, pour ce gouvernement qui se veut nationaliste. Si les autres provinces n’ont pas de ministère des Relations internationales, c’est bien parce qu’elles confient ces responsabilités au gouvernement canadien et elles le font parce qu’elles ne sont pas des nations, contrairement au Québec. Ainsi, pour bon nombre de Québécois, le rayonnement du Québec dans le monde, le leur de façon interposée, contribue à leur fierté et à leur « identité ». C’est une donnée fondamentale que les premiers ministres québécois ont généralement su intégrer ; les péquistes, naturellement, mais des libéraux aussi, dont Robert Bourassa et Jean Charest, avec un succès certain. Il serait désolant et incompréhensible que François Legault soit le premier à y renoncer.

À l’exception de Fatima Houda-Pepin, qui a atterri à Dakar, et de quelques nominations de membres du cabinet du premier ministre qualifiées de plus partisanes à New York, la plupart des représentants du Québec à l’étranger ont été nommés par le gouvernement actuel parce qu’ils présentaient un CV à dominante économique, à Londres, à Tokyo et à Paris, notamment. Cela confirme un a priori qui ne devrait cependant pas se transformer en préjugé défavorable aux autres candidatures issues de la diplomatie plus traditionnelle, de la politique ou, pourquoi pas, de la culture ou des sciences.

Comme dans le dossier de l’immigration, le gouvernement devrait prendre ici un peu de recul, pour s’assurer que le Québec prenne toute sa place partout dans le monde dès lors qu’il s’agit d’éducation, d’environnement et de l’ensemble de ses compétences. Pour s’assurer, en fait, qu’il mette en avant nos intérêts collectifs, y compris d’abord et avant tout ceux concernant notre langue et notre culture. Car, avant d’être des clients, nous sommes des citoyens d’une nation, et le Québec mérite mieux qu’un simple ministère des Relations intercommerciales.

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14 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 11 novembre 2019 07 h 25


    La doctrine Gérin-Lajoie, base de votre analyse, concerne l’accès de l’État provincial du Québec à la scène internationale dans ses champs de juridiction.

    Activée lors de la révolution tranquille, elle permit des percées du Québec sur cette scène. Sous le PQ, il y eut des projets inspirant pour hausser les pouvoirs de cet État jusqu’en à faire un État indépendant du Canada. Sans succès.

    Ces projets doivent être lus en une suite d’actions, de 1763 à aujourd’hui, suscités propulsés par des habitants mobilisés pour consoler le pouvoir politique de l’État québécois en Amérique du nord.

    Hors du Québec, cette préoccupation s’exprima différemment après 1812, année marquée d’une guerre qui, à la suite d’un traité avec les États-Unis, visait la délimitation du territoire britannique en Amérique du nord, mais surtout après l’écrasement militaire des Patriotes du Bas-Canada, qui conduisit à la création du Canada-Uni (1840) et du Dominion of Canada (1867).

    Pour les provinces autres que le Québec, ce Dominion assura leur ancrage sur le territoire britannique. Le Canada reconnu État indépendant en 1931, son gouvernement central devint pour eux responsable de leurs relations internationales.

    Après le « Vive le Québec libre », le Canada a tout fait et fait encore tout pour consolider ses pouvoirs internes et sur la scène internationale. Ses oppositions aux deux référendums du Québec, son implication dans le contrôle du PLQ avant et après 1995, et sa « nation » ethnoculturelle regroupant des « canadiens- français » en témoignent.

    En plus de contrer toute hausse du pouvoir du Québec, son objectif consista à miner les quelques acquis. Le gouvernement Legault, après avoir élargi, avec la Loi 21, son capital politique qu’il présume celui du peuple et de la « nations » des « canadiens-français », s’y active. Il est un « Canadien errant » au Québec qu’il rêve d’un État provincial après avoir balancé hors de sa vue l’idée d’un État indépendant.

    • Claude Bariteau - Abonné 11 novembre 2019 09 h 11

      Au troisième paragraphe, lire « suscités et », « consolider » plutôt que consoler; au dernier, lire « nation » plutôt que nations » et « qui » plutôt que qu'il.

  • Jean Lapointe - Abonné 11 novembre 2019 07 h 28

    Il n' y en a qu'un certain nombre parmi nous qui considèrent que les Québécois sont une nation.

    «Car, avant d’être des clients, nous sommes des citoyens d’une nation» (Louise Beaudoin)

    Nous nous considérons comme les citoyens d'une nation mais nous ne sommes qu'un certain nombre à nous considérer comme une nation à ce que je sache. Partout dans le monde, et en particulier au Canada, et même au Québec, nous ne sommes considérés que comme une minorité culturelle parmi d'autres qui en demandent un peu trop en tant que minorité.

    Ne devrions-nous pas d'abord nous faire reconnaître comme étant une nation? Et comment le faire sinon en faisant du Québec un Etat souverain indépendant.

    A quoi ça sert de se considérer comme une nation si personne ne le reconnaît.? Est-ce que ce n'est pas se nourrir d'illusions?

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 11 novembre 2019 07 h 57

    l'Institut de la diplomatie du Québec ?

    Madame Beaudoin,

    Comte tenue de votre expertise dans le domaine, votre analyse est bienvenue.

    Il aurait été intéressant de vous entendre sur ce projet du gouvernement Legault, à savoir si ce n'est pas une intiative qui va dans le sens de la Doctrine Gérin Lajoie :

    l'Institut de la diplomatie du Québec

    http://www.fil-information.gouv.qc.ca/Pages/Articl

  • Cyril Dionne - Abonné 11 novembre 2019 08 h 02

    Nous foutre la Sainte paix avec les balivernes internationales

    L’être humain ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Le Québec non plus. On critique la dimension socioéconomique de la politique mais tout cela cache un autre aspect, notre participation dans les affaires étrangères qui nous ne concerne pas.

    Nous n’avons rien à cirer du ministère des Relations internationales et de la Francophonie. Comme pour le l’OIF, ces offices étrangers ne touchent pas la vie ici des Québécois à part que pour des apparatchiks qui en reçoivent des emplois grassement payer pour rien faire. L’Afrique n’est qu’en partie francophone grâce à une deuxième ou troisième assimilation qui découle du colonialisme français. C’est plutôt la « francophony » africaine qui est en train de s’assimiler présentement.

    Justement, en parlant de l’environnement, on met tout bonnement l’expansion des marchés asiatiques et africains comme une chose aussi naturelle que le rayonnement solaire. Personne n’a reçu le courriel ? C’est une des raisons importantes qui sont responsables du réchauffement planétaire sans parler du tourisme. En plus, la plupart des migrants économiques illégaux nous parviennent de ces régions. On ne commencera pas à les encourager de le faire quand même.

    Nous n’avons pas besoin des Africains ou des Asiatiques pour rayonner et assouvir notre identité. Ce processus en est un interne et non pas outre-frontières. Ici, la régionalisation a bien meilleur goût parce que ce rayonnement international, eh bien, donne un coup de soleil à nos finances publiques. Comme dans le dossier sur l’immigration, le gouvernement n’a pas à s’excuser pour dire que nous ne sommes pas la conscience de la planète et que nous devons subventionner des étrangers alors que nos hôpitaux sont engorgés et nos services sociaux en arrachent de tous les côtés. Nous ne sommes pas des mondialistes, des libre-échangistes et des citoyens du monde, mais bien des gens qui veulent vivre chez eux et qu’on leur foutre la Sainte paix. C’est cela, « la pax québécois-na ».

  • Bernard LEIFFET - Abonné 11 novembre 2019 08 h 05

    Outre l'économie, la langue et la culture deviendront-elles une priorité pour la CAQ?

    Avec tous les tohu bohus sur l'immigration, il apparaît quasiment impossible de projeter dans le temps quelles seront les prochaines avenues de François Legault et de la CAQ! Comme la plupart des politiciens, on avance, on pousse ou en bat en retraite. Cette stratégie relevant des manoeuvres militaires, les conséquences d'un échec sont ici moins graves, cependant, il faut parfois aller plus loin pour s'imposer, surtout dans le cadre d'une nation! Le PM, comme la plupart des franco-québécois, n'hésite pas à utilise ce nom plutôt réservé à un peuple, laissant de côté le territoire pourtant vaste, aux richesses à faire pâlir de vrais pays!
    Dans ce contexte, où les fluctuations économiques sont saines, c'est le moment de promouvoir à l'étranger, outre notre langue officielle, notre culture afin de tisser des liens de réciprocité, d'égal à égal! Le Québec est mûr pour prendre sa destinée en main sans garde chiourme issu du colonialisme britannique et son rayonnement ne peut être que le sien propre, celui d'un peuple trop longtemps tassé dans un coin, comme du temps de Lord Durham et maintenant avec un Don Cherry qui dit ce qu'il veut sur les ondes! C'est ça que nous voulons, parler, lire et écrire d'une seule voix, d'un même code pour promouvoir nos connaissances, faire des échanges, bref, sortir le Québec de son isolement en Amérique du Nord.
    L'apport des immigrants parlant le français n'est pas suffisant pour le développement d'une nation qui veut s'épanouir, il faut aussi ouvrir des bureaux à l'étranger pour faire connaître nos produits mais aussi pour partager nos connaissances, comme sur l'IA, mais aussi voir comment préparer l'avenir de nos enfants et petits-enfants! Tous les partis peuvent y contribuer. Actuellement c'est au gouvernement en place d'agir et non pas de réagir trop tard!

    • Claude Bariteau - Abonné 11 novembre 2019 14 h 59

      IA ? ÉLÉMENT IA ?