Les humanités oubliées

Difficile de passer à côté de la nouvelle de la semaine en éducation, à savoir cette décision du gouvernement de la CAQ de revoir le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) par lequel, pour les étudiants étrangers, étaient accélérées les démarches menant à l’obtention d’un certificat de sélection puis, possiblement, à la résidence permanente.

Cette décision a provoqué un bien prévisible tollé, puis un certain recul du gouvernement, qui a ajouté une disposition de droits acquis aux mesures annoncée avant de renvoyer le projet de réglement à la table à dessin.

Dans tous ces débats et discussions, une chose était à mes yeux frappante : l’invocation par les uns et les autres d’arguments économiques pour justifier leur position. Ces arguments, qu’on peut commodément rapporter à l’idée de capital humain, ne sont souvent pas sans valeur, mais ils ont aussi leurs limites et risquent d’occulter une part cruciale de ce que signifie éduquer.

Le capital humain

Le concept de capital humain est un sérieux candidat au titre de représentation la plus influente de l’éducation du dernier demi-siècle.

Élaboré notamment par l’économiste nobélisé de l’École de Chicago Gary Becker (1930-2014), ce concept et les usages qu’on en fait signent une importante mutation de l’idée d’éducation, qu’elle invite à concevoir, aussi bien pour l’individu que pour la collectivité, sur le modèle d’un capital.

L’éducation est dans cette perspective un investissement dont la rentabilité doit être prévisible pour qu’il soit justifié : et c’est à cette aune qu’on sera invité à faire nos choix individuels et à décider, pour la collectivité, de nos politiques éducatives.

Diverses formes d’adaptation aux impératifs économiques tendent alors à devenir de la première importance, voire décisives, et qui prête l’oreille alors entend distinctement des choses, comme le développement de compétences (idéalement celles du XXIe siècle), le bilan de compétences, les apprentissages tout au long de la vie, la recherche appliquée, et ainsi de suite, jusqu’à tant de choses dites et écrites dans le récent débat autour du PEQ.

On aura deviné qu’une part importante de l’inquiétude que ces approches suscitent tient au fait qu’en soumettant toute éducation à des impératifs économiques, elles risquent de minorer, voire de nier, l’importance décisive de la transmission de savoirs désintéressés. Ces inquiétudes se confirment en examinant la liste des diplômes et disciplines épargnés ou exclus dressée par le gouvernement dans son projet, et en particulier la place (devrais-je dire l’absence de place) faite aux sciences humaines et aux humanités dans cette liste.

Je pense que l’on ferait bien de rappeler, d’une part, qu’en éducation, l’importance des disciplines ne saurait être décidée sur la base d’un seul calcul de rentabilité économique  et, d’autre part, que, ce faisant, on occulte une part de la réalité économique qu’on prétend cerner.

Prenons le cas de la littérature, dont la pertinence, souvent au nom de la rentabilité, est si souvent remise en question.

Littérature et éducation

Je pourrais m’étendre longtemps sur ce sujet (sur lequel je viens d’ailleurs de coéditer un ouvrage…), mais disons simplement que par la littérature des savoirs et des modes de validation particuliers et irréductibles de ces savoirs sont proposés aux élèves. On est par tout cela mis en relation avec des traditions de pensée qui sont une composante de la culture générale et qui, chez la personne éduquée, en plus de lui procurer des plaisirs, communiquent avec les autres savoirs qui constituent son répertoire cognitif.

La littérature nous met aussi en contact, de manière immédiate, profonde et incomparable, avec divers aspects de l’expérience humaine, qu’elle permet de connaître et d’apprécier. Par exemple, ce que cela fait d’être ceci ou cela — un avare, un esclave, un joueur compulsif, un homme pétrifié par un douloureux souvenir — peut sans doute être connu et apprécié par la lentille de l’économie, de l’histoire ou de la psychologie. Mais qui, ayant lu à propos de tout cela, disons, Balzac, Frederick Douglass, Dostoïevski ou Prévert, niera avoir vécu là une expérience cognitive et émotionnelle incomparable ? Et l’avoir apprivoisée ?

Me revient à ce sujet la mémorable rencontre faite récemment avec Jean Désy, médecin, professeur à la Faculté de médecine et écrivain, expliquant comment et pourquoi, à l’université, il enseigne la littérature aux futurs médecins.

Je pourrais continuer longtemps cette justification, par leur valeur intrinsèque, de la place de la littérature et plus généralement des humanités dans une éducation digne de ce nom. Mais je m’en voudrais de ne pas aussi souligner que ces savoirs à la valeur intrinsèque, et ce qu’ils installent chez qui les acquiert, ont aussi d’inestimables valeurs instrumentales — on serait tenté, si le mot n’était pas si chargé, de les décrire comme des compétences. Ainsi de la capacité à lire et à écrire avec nuance et clarté ; de la capacité à synthétiser ; de la capacité à se représenter des sentiments et des émotions ; de connaître d’autres univers culturels ; et bien d’autres compétences encore.

En fait, employeurs, vous devriez souhaiter que tous vos employés possèdent ce précieux capital culturel.

La perle de la semaine

Il faudrait peut-être introduire l’idée de perle volontaire, laquelle serait destinée à gentiment irriter l’enseignant. Voyez plutôt.

Dans une dictée qui comprend la phrase « Les palmiers ondulaient sous la brise », l’élève moqueur écrit : « Les palmiers ont du lait sous la brise. » Mieux : il se défend ensuite avec hardiesse en expliquant que les noix de coco poussent dans les palmiers et qu’elles produisent du lait.

(Rapporté par Éric Devlin)

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18 commentaires
  • Michel Laforge - Abonné 9 novembre 2019 06 h 44

    Réussir ses sciences pures et appliquées ou celles de la nature

    Vous voulez réussir vos sciences pures et appliquées, celles de la nature ou les plus abstraites comme la mathématique, voire, la physique quantique, alors lisez. Lisez n'importe quoi, peu importe ce que vous lisez, car les sciences dites dures sont d'abord des histoires.

    Les histoires ont un pouvoir. Elles créent en nous des images, des concepts, des réflexions… Ce sont à partir de ces histoires que nous allons prendre des décisions, peu importe qu’elles soient justes ou mauvaises. Ce sont ces histoires, qui sont en nous, qui nous guident. Sont-elles de bons guides? Votre propre historicité vous définit.

    Quelle est votre histoire, est ce que vous êtes. Lire ne s’arrête pas qu’à des livres. Les situations, les positions ou les circonstances se lisent tout aussi bien. Lire est donc ce pas en arrière. Celui qui nous permet de devenir.

  • Marc Therrien - Abonné 9 novembre 2019 08 h 24

    La culture de l’ordinaire


    Ainsi, M. Baillargeon pourrait « continuer longtemps cette justification, par leur valeur intrinsèque, de la place de la littérature et plus généralement des humanités dans une éducation digne de ce nom ». Il pourrait effetivement le faire longtemps, car cette justification se heurte à la société québécoise dont la culture «n’est pas dominée par le romantisme, l’idéalisme ni même le lyrisme», mais plutôt par le prosaïsme de ses gens du pays qui sont bien terre à terre comme le décrit Mathieu Bélisle dans son livre «Bienvenue au pays de la vie ordinaire». Elle a élu un gouvernement à son image.

    Qui ne se souvient pas de cette déclaration de la vice-première ministre Geneviève Guilbault, à l’époque du bilan des cents premiers jours du Gouvernement Legault, à l’effet que le gouvernement de la CAQ allait gouverner (…) « pour la classe moyenne, pour le monde ben ordinaire» (…) qui en traduit on ne peut mieux l’esprit? Le programme prétendument audacieux du gouvernement Legault en éducation vise à répondre aux aspirations prosaïques de production, reproduction et consommation des citoyens de ce pays rêvé «où rien ne se transforme ni disparaît vraiment, où les évènements ont toujours, par quelque côté, un air de déjà-vu».

    Marc Therrien

    • Marc Pelletier - Abonné 10 novembre 2019 12 h 36

      @ M. Marc Therrien,

      Seriez-vous un partisan de " Les poches pleines et la tête vide " ?

      J'ai rarement vu les $$$ enrichir les cerveaux, mais j'ai constaté que des cerveaux enrichis peuvent contribuer efficacement à bonifier la vie de leurs concitoyens !

    • Marc Therrien - Abonné 10 novembre 2019 17 h 10

      M. Pelletier,

      Si vous avez lu attentivement la suite de mon texte et si vous me lisez à l'occasion, vous savez que je suis plutôt un partisan de cette activité oisive voire même inutile qui consiste à perdre mon temps à contempler les idées en sachant me retirer des "affairements" pour me reposer seul dans une chambre pour paraphraser Blaise Pascal.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 9 novembre 2019 08 h 27

    La culture de l’ordinaire (suite)


    Ainsi, M. Baillargeon, il est prévisible que la très grande majorité de vos concitoyens continuent de mieux servir l’idéologie du système capitaliste néolibéral et les besoins d’une économie en santé qui comptent sur des individus qui désirent, agissent et se conforment davantage qu’ils ne pensent. Ce système est «fait fort» et n’a pas intérêt à ce qu’on favorise davantage le développement d’une culture générale et d’un esprit critique qui pourraient occasionner la remise en question de tous ces désirs normatifs devenus des évidences qui forment le socle de notre culture politiquement et économiquement correcte. Pour que se maintienne l’ordre établi de notre société, il importe qu’on continue de croire que : chacun est responsable de son bonheur, tout est possible, quand on veut on peut, toute innovation est nécessairement un progrès qui est bon pour la société, tout est permis dans les limites du cadre légal tant qu’il n’y a pas de plainte formulée ou de preuve d’infraction à une loi, tout expert dit nécessairement la vérité surtout en ce qui concerne l’économie, chacun a droit à son opinion, toutes les opinions se valent et qu’il ne faut pas juger parce que tout est relatif, etc.

    Marc Therrien

  • Marc Pelletier - Abonné 9 novembre 2019 08 h 31

    Réflexions enrichissante !

    M. Baillargeon,

    Grand merci pour nous faire partager cette réflexion !

    Après tous les remous dans lesquels nous avons surnagés tant bien que mal cette semaine, cette lecture nous ramène à l'essentiel.

    Vous parlez de sciences humaines, d'humanité et d'humanisme en éducation et vous faites un lien avec la rentabilité économique : je crois aussi que la vie requiert un nécessaire équilibre entre les deux.

    Vous donnez l'exemple d'un médecin qui enseigne de la littérature aux futurs médecins : ceci me remets en mémoire que la musique classique que nous avions l'opportunité d'écouter au collège ainsi que la littérature, et le théatre auxquels nous avons été initiés, ont contribués à former ce que nous sommes devenus : ils ont laissé des traces qui, j'ose le dire, nous ont humanisés.
    Ceci étant dit, je conçois toutefois bien que le classique ne fait fait pas ombrage au moderne, il ne fait que l'enrichir.

    Vous dites : " La littérature nous met aussi en contact, de manière immédiate, profonde et incomparable avec divers aspects de l'expérience humaine, qu'elle permet de connaître et d'apprécier. "

    Lorsque je constate le nombre importants d'étudiants étrangers qui côtoient, dans nos CÉGEP et nos Universités les étudiants d'ici, je constate qu'ils profitent mutuellement d'une expérience humaine et d'une culture complémentaires à la leur, ce qui nous manquait à l'époque.

    Antoine de Saint-Exupéry ne disait-il pas que ceux que l'on apprivoise........

    Mais notre Histoire, au Québec, qui s'est déroulé dans une forme d'isolement, pendant des centaines d'années, a fait en sorte que l'un n'a pas pu suffisamment apprivoiser l'autre et vice versa. Il y a toutefois de l'espoir pour le futur et je m'en réjouis !

  • Cyril Dionne - Abonné 9 novembre 2019 09 h 48

    Ah ! oui. Les humanités sont oubliées?

    Bon. C’est là que je décroche de cette pensée élitiste, bien-pensante et donneuse de leçons. J’ai toujours été un fier défenseur des humanités à l’école puisque je suis moi-même un artiste visuel et je l’ai enseigné à l’école. J’ai toujours adoré la littérature comme étudiant pour ensuite inculquer mon amour pour la langue française comme enseignant aux élèves. Le français, je l'ai toujours parlé par coeur en Ontario.

    Avant de poursuivre, la montée de lait de nos multiculturalistes, communautaristes, mondialistes et nos gens de l’extrême gauche me laisse perplexe. Ils sont prêts à déchirer leur chemise pour des parfaits inconnus qui sont subventionnés par nous dans nos propre institutions postsecondaires alors qu’ils ne donnent même pas l’heure du temps aux itinérants qui sont dans la rue en plein hiver et qui sont nos frères et nos sœurs. Ils sont prêts à dépenser les argents des autres dans des réductions de frais de scolarité et des bourses beaucoup trop généreuses à des étrangers qui se fichent bien de nous autres parce qu’ils pensent déjà à partir une fois leurs études terminées tout en gardant une citoyenneté en plus. Le Québec, c’est vraiment une nation de porteur d’eau.

    Ceci dit, oui les arts sont importants à l’école, mais pour des gens qui viennent d’ailleurs, avant de leur demander leur position sur l’appréciation artistique, il faudrait qu’ils contribuent quelque chose à la société d’accueil. Tous savent qu’ils ne pourront jamais repayer ce qu’ils ont reçu durant leur vie active à la société québécoise en soins de santé et en avantages sociaux. La société québécoise sera toujours déficitaire et ces montants ce chiffrent à plus de 4 à 5 milliards par année. Pardieu, la plupart des artistes au Québec vivent sous le seuil de pauvreté et souvent, au crochet de l’état. Combien de philosophes a-t-on vraiment besoin au Québec?

    Mais c’est toujours plus facile pour ceux qui ont réussi dans les arts de faire la leçon aux autres 95% qui en arrachent.

    • Marc Pelletier - Abonné 10 novembre 2019 12 h 15

      @ M. Cyrille Dionne

      Il y en aura qui s'établiront au Québec.

      Il y en aura d'autres qui s'établiront ailleurs ou qui retourneront dans leur pays.

      Mais quelque soit le choix de ces étudiants d'origine étrangère, ils auront tous profité de nos valeurs ( celles qui nous restent ), de notre culture qui a ses richesses et ses particularités et de nos différences. Le Québec sera mieux connu à travers le monde et ceci ne peut qu'être positif pour notre rayonnement et le goût que ces expériences auront apporté à tous ceux et celles qui voudront venir étudier ici dans le futur.

      Nous nous en sortons tous gagnants-gagnants !

    • Cyril Dionne - Abonné 10 novembre 2019 23 h 08

      @Pelletier

      Lorsqu'on rayonne tellement, on risque d'attraper aussi un coup de soleil à nos finances publiques à financer des étrangers venus d'ailleurs. Et ce n’est pas cela qui met de la nourriture sur la table. Disons poliment qu'on ne sent pas gagnant-gagnant parce que l'expérience n'est certainement pas réciproque pour ceux qui subventionnent le tout.