Arbitrages difficiles

Fraîchement élu en 2015, Justin Trudeau n’avait consacré que quelques jours à la formation de son premier Conseil des ministres. Il avait d’ailleurs laissé la majeure partie de la tâche à ses principaux conseillers de l’époque, Gerald Butts et Katie Telford. L’avocat montréalais Marc-André Blanchard avait donné un coup de main à ce duo unilingue en interviewant les candidats potentiels dans la langue de Molière. Tout l’exercice avait été bouclé en moins de dix jours.

Si l’objectif était de faire un coup d’éclat, personne ne peut nier que M. Trudeau l’avait atteint. Interrogé sur son choix d’un Conseil des ministres paritaire, composé d’autant de femmes que d’hommes, le nouveau premier ministre avait répondu : « Parce qu’on est en 2015. » L’expression est vite devenue célèbre, symbolisant l’image à la fois moderne et progressiste que cherchait à se donner le nouveau gouvernement.

Hélas ! En misant sur l’image plutôt que sur les compétences, M. Trudeau est devenu le principal responsable des difficultés qu’a connues son gouvernement durant son premier mandat. Le choix de Mélanie Joly comme ministre du Patrimoine canadien s’est révélé une erreur, tout comme celui de mettre Maryam Monsef aux Institutions démocratiques. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les deux femmes n’ont pas été à la hauteur des responsabilités que M. Trudeau leur a confiées, Mme Joly étant incapable de s’exprimer clairement, et Mme Monsef n’ayant pas l’expérience requise pour mener à terme une tâche aussi complexe qu’une réforme du système électoral. M. Trudeau s’est vu forcé de les rétrograder.

Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott, pour leur part, avaient toutes deux les compétences nécessaires pour gérer respectivement les ministères de la Justice et de la Santé. Mme Philpott a impressionné tout le monde en renégociant les accords pour le financement de la santé avec les provinces, le tout sans confrontation. Son succès avait persuadé M. Trudeau de la nommer aux Services aux Autochtones, où elle a fait des avancées remarquables en peu de temps. Le bilan de Mme Wilson-Raybould à la Justice avait peut-être été moins marquant, mais personne ne pouvait nier le sérieux avec lequel elle a pris ses responsabilités. Le problème était que M. Trudeau connaissait trop peu ces femmes avant de les nommer au Conseil de ministres, ignorant les raisons mêmes pour lesquelles elles se sont lancées en politique. Ce n’était pas pour la gloire ni pour la partisanerie, ce que M. Trudeau a appris à ses dépens lorsque l’affaire SNC-Lavalin a éclaté.

Tout cela explique sans doute ce pour quoi M. Trudeau ne s’est pas empressé de former son nouveau Conseil des ministres dans les jours suivant les élections fédérales du 21 octobre dernier. Il a plutôt décidé de se donner le temps de réfléchir et, espérons-le, de bien connaître les personnes à qui il s’apprête à confier de lourdes responsabilités. D’autant plus qu’en étant en situation minoritaire, M. Trudeau n’a plus droit à l’erreur. La composition du nouveau Conseil des ministres sera donc dévoilée le 20 novembre, 30 jours après les élections.

Cette fois-ci, M. Trudeau a fait appel à l’ancienne ministre albertaine Anne McLellan et à l’actuelle ambassadrice canadienne en France, Isabelle Hudon, pour l’épauler. Déjà, les arbitrages s’annoncent difficiles avec l’anéantissement des libéraux en Alberta et en Saskatchewan. En 2014, M. Trudeau a banni les sénateurs du caucus libéral ; il peut difficilement demander maintenant à un membre d’une Chambre haute devenue à ses yeux non partisane de siéger à son Conseil des ministres. Les rumeurs veulent que l’actuelle ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, qui a grandi en Alberta, devienne ministre des Affaires intergouvernementales avec comme principale tâche de calmer la grogne dans l’Ouest canadien envers le gouvernement Trudeau. L’idée de céder son poste actuel, qui lui permet de se bâtir un profil à l’international, ne doit pas plaire beaucoup à Mme Freeland. Mais M. Trudeau la considère comme une valeur sûre et plusieurs libéraux voient en elle une prochaine cheffe du parti. En la mettant face aux premiers ministres Jason Kenney, de l’Alberta, et Scott Moe, de la Saskatchewan, on pourrait voir si elle a l’étoffe, sinon l’estomac, d’un leader national.

On voit difficilement comment M. Trudeau peut nommer l’écologiste Steven Guilbeault, qui a connu une victoire après tout facile dans Laurier–Sainte-Marie, à son Conseil des ministres. M. Guilbeault s’oppose à l’expansion du pipeline Trans Mountain, alors que l’entourage de M. Trudeau voit la mise en oeuvre de cet engagement comme étant non négociable. Le principe de la solidarité gouvernementale fait en sorte qu’aucun ministre ne peut donc s’y opposer. En revanche, M. Trudeau ne veut certainement pas se priver des talents de M. Guilbeault. L’ancien chef néodémocrate Thomas Mulcair a écrit cette semaine, dans une chronique publiée dans le Toronto Sun, que M. Guilbeault « sera au Conseil des ministres de M. Trudeau avec un rôle clé dans le dossier des changements climatiques ». Heureusement pour M. Trudeau, M. Guilbeault a déjà fait savoir qu’il ne ferait jamais comme Mme Wilson-Raybould et qu’il réglerait ses différends, s’il en est, « dans les vestiaires ». C’est peut-être tout ce que M. Trudeau a besoin de savoir.

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2 commentaires
  • Claude Gélinas - Abonné 9 novembre 2019 11 h 49

    Curieux précédent !

    Comment expliquer le fait que pour former son futur cabinet le PM ait recours à l'assistance d'une ex-élue et d'une ambassadrice chargée toutes les deux de rencontrer les ex-ministres ? Jadis, le PM formait son Cabinet avec l'assistance de sa garde rapprochée sans se priver de solliciter l'avis de personnes significatives.

    Cette nouvelle façon de faire révèle-t-elle la faiblesse souvent critiquée de sa garde rapprochée ? Son incapacité à réfléchir et à décider ?

  • Daniel Bonin - Abonné 10 novembre 2019 09 h 28

    Daniel Bonin abonné

    Comment peut on dire que monsieur Trudeau décide de quoi que se soit, C'est une image, sans aucune participation a aucune décision a prendre tout simplement parce qu'il ne sait pas de quoi on parle.