Tasse-toi matante

Arrêtée, comme chaque vendredi depuis un mois, l’actrice et militante Jane Fonda incarne la figure même de la «vieille» indisciplinée qui refuse les tiroirs naphtalines de son âge pour défendre le futur de la planète.
Photo: Mandel Ngan Agence France-Presse Arrêtée, comme chaque vendredi depuis un mois, l’actrice et militante Jane Fonda incarne la figure même de la «vieille» indisciplinée qui refuse les tiroirs naphtalines de son âge pour défendre le futur de la planète.

Normalement, elle aurait dû se taire, avoir honte, aller faire un tour chez son esthéticienne, surtout ne pas pleurer (ça froisse le contour de l’oeil) et ravaler sa déception. Ce n’est pas mieux non plus, les risques de traces amères aux commissures des lèvres sont bien connus. Danielle Laurin a plutôt pris le taureau par les couilles et décidé de secouer le pommier de l’autre main.

La chroniqueuse littéraire a appris cet été — de la bouche de celle qui la remplacerait, ouch ! — qu’elle perdait la chronique qu’elle rédigeait depuis 20 ans dans le magazine Elle Québec. Sa (jeune) responsable n’avait même pas pris la peine de l’avertir. Danielle a répliqué dans un texte d’humeur où elle mentionne le désir de « rajeunir l’image » d’une entreprise rachetée par KO Média (Louis Morissette) au printemps dernier. Soulignons que la chroniqueuse n’occupe pas un poste à la télé. Et même si c’était le cas…

« Ils ne te doivent rien, même pas le respect », me glisse Danielle, qui n’a pas riposté dans un esprit revanchard, mais constate que l’exercice lui a fait un bien fou. « L’expérience n’est plus reconnue. Comme si la jeunesse était une valeur en soi. Les jeunes ont une valeur marchande, oui. Je suis indignée, mais pas en colère. Par contre, je retiens qu’il faut l’exprimer publiquement. »

Ma fin de vie me passionne. Je ne me sens pas du tout vieux sauf quand je me rase et que je me vois dans la glace.

Sur la page Facebook de Danielle Laurin, quelques victimes d’âgisme s’épanchaient librement. Une infirmière a aussi mentionné qu’elle a pris sa retraite plus tôt, comme tant d’autres poussées vers la sortie après 40 ans ! Autrefois, une femme comme Danielle, 62 ans, aurait plié l’échine. Plus maintenant. Les tiger mamas ne font pas tremper leur partiel dans la camomille la nuit. On n’a qu’à voir Jane Fonda et ses copines badass se faire passer les tie wraps chaque vendredi à Washington pour ensuite passer la nuit en prison.

« Personne ne cède la place aux filles qui font pitié », renchérit mon amie Geneviève, scénariste, écrivaine et quinqua assumée. « Je prédis la victoire à ceux et celles qui répliquent à l’outrage. Si on se bat dans la ruelle, je sors mes bottes à clous. »

Déchues-pas-de-croûtes

Je suis ressortie du dernier film de Xavier Dolan, Matthias et Maxime, plutôt dubitative quant à l’unité évidente de ses personnages féminins. La totalité d’entre elles sont soit caractérielles, soit hystériques, caricaturales, déchues-pas-de-croûtes, obsédées par leurs petits sandwichs fourrés. Zéro inspirantes ni allumées, ces quinquas « matantifiées » en fin de parcours sont des candidates à la démence précoce. Elles ont même gardé des valises sans roues (pré-années 1990) au sommet de leur garde-robe encombrée.

On ne sait trop si elles ont eu une vie avant d’avoir enfanté de superbes millénariaux aux valeurs séduisantes, valorisées sur Instagram. Et elles ont rangé la valise — symbole de liberté — avec leurs aspirations et leur émancipation à la naissance de leurs enfants. Elles semblent avoir été abandonnées par leur mari. Le fossé générationnel est creusé à l’excavatrice dans ce film, et tout le monde s’en retrouve perdant. L’âgisme rampant se nourrit de telles représentations peu nuancées du monde.

Et pourtant… La jeunesse n’est que prêtée, jamais acquise, ni pour très longtemps.

Je dévore le dernier essai de Pascal Bruckner, Une brève éternité, dans lequel le philosophe s’intéresse à ce phénomène relativement récent de la longévité, tant sur le plan professionnel que personnel.

L’on reste vaillant tant que l’âge psychologique ne coïncide pas avec l’âge biologique et social

Bruckner parle « des » vieillesses, de cette nouvelle saison de l’été indien et du refus de se faire reléguer « dans des maisons aux noms fleuris qui sont des mouroirs médicalisés ». Il propose de voir cette vieillesse comme le dernier âge de la formation plutôt que comme une voie de garage.

En 2017, le Québec comptait 3,4 millions de personnes âgées de 50 ans et plus (l’âge requis pour souscrire à la FADOQ), sur une population de 8,4 millions. Il faudra bien réaliser que tout cet amas d’expérience, de savoir-faire, de créativité, de sagesse n’est pas le seul fait de prégrabataires qui radotent en accordant leurs participes passés lorsqu’ils se remémorent les patriotes.

« Jouer au Vieux galopin ou poser au Sage désabusé, pourvoyeur d’oracles », note Bruckner, on peut faire mieux et cesser de confondre les relents d’adolescence (il parle de quinquados) et le désir de mordre dans la vie au risque d’y perdre une dent. Ce qui fit dire à Voltaire qu’il mourait en détail, ce qui n’est pas faux dans l’ensemble.

Dégagisme sauvage

L’âgisme est le symptôme d’un fléau qui sert une idéologie marchande. Il frappe surtout les tempes grises, comme la foudre s’abat sur un vieux chêne. « C’est le propre et la honte de nos sociétés consuméristes, dont les décideurs et les employeurs prétendent jouer — en principe — dans la nouveauté pour ne reproduire au final que du pareil, du conforme, du normé tissé serré, du déjà vu et entendu », écrit sur Facebook mon amie Isabelle, sociologue de formation et prof de science po. Selon elle, le Capital fait vieillir les gens prématurément, « l’espace-temps de ladite jeunesse risque de se réduire de plus en plus à une peau de chagrin ».

Bruckner se réfère aux Anciens pour nous rappeler de vivre chaque jour comme si c’était le dernier et de vivre comme si l’on ne devait jamais s’éteindre. Dans cette dualité périlleuse se trouve une vitalité précieuse, celle de l’éternel débutant, l’apprenti dont le matériau inachevé jaillit de la glaise avec chaque aube.

Le terrain de jeu lénifiant des « garderies » pour vieillards peut être relégué à plus tard ou aux oubliettes. La gériatrie est une science du déclin, « et puisqu’il n’y a plus de modèle de bonne vie après 60 ans, c’est à chacun de la créer ».

Le philosophe français fait d’ailleurs référence au mouvement des gilets jaunes, qu’il qualifie de Mai 68 de retraités « enfin arrachés à leur solitude, à leur vacuité ».

On se souviendra de ce citoyen hollandais de 69 ans qui a porté plainte contre l’État, l’année dernière, pour modifier son état civil parce qu’il se disait victime de discrimination dans sa vie professionnelle et personnelle. Bientôt, l’esprit du mouvement LGBTQ2 qui a fait des genres une identité fluide, non binaire, atteindra peut-être celui des générations jeunes / vieux.

Rajeunir son image, alors, ne voudra plus rien dire.

Partagé le texte de Danielle Laurin sur la réalité d’un marché (de dupes ?) où chacun tente de tirer son coin de la couverture pour appâter le lecteur(-trice). 

Trouvé plusieurs paragraphes sur l’âgisme dans le dernier essai, Le boys club, de Martine Delvaux, la féministe dont on parle le plus depuis deux semaines. « Arrêtés dans une jeunesse éternelle, les boys ne vieillissent jamais, l’apparition de cheveux blancs et de rides étant socialement valorisée, contrairement au sort fait aux femmes qui avancent en âge. […] Les hommes sont non seulement partout, mais ils sont éternels, du moins ceux qui sont en position de pouvoir. » Un livre brillamment rédigé, fort bien documenté sur tous les aspects des boys clubs, dont on ressort un tantinet ou très indigné(e)s. Et j’adore cette phrase : « Donald Trump est à lui seul un boys club. » 

Aimé Zones bleues, d’Angèle Ferreux-Maeght et Vincent Valinducq, sur les secrets de longévité de ces centenaires de la Sardaigne, du Japon, de la Grèce. On y apprend notamment que les centenaires d’Okinawa sont à 80 % des femmes. Elles doivent leur longévité au culte des ancêtres avec qui elles communiquent quotidiennement. L’autre élément ? Leur joie de vivre. Un livre qui fait du bien et parle de véritables liens, humains, comme fil conducteur de la vie. 

Décidé de poursuivre sur le sujet de l’âge, mais en abordant l’angle amoureux la semaine prochaine. Un terreau riche.

JOBLOG

Dolly et l’Amérique

Je cours avec elle le sourire aux lèvres, je me réveille avec la hâte de la retrouver et très bientôt, je pourrai la regarder sur Netflix dans la télésérie Dolly Parton Heartstrings. En attendant, déjà cinq épisodes de la magnifique série podcast Dolly Parton’s America sont disponibles (merci David Gutnick pour le tuyau) gratuitement. Dans ce balado pensé et réalisé par l’animateur Jad Abumrad, l’authenticité et la fraîcheur de la reine du country pop nous traversent. Non seulement la narration de ce documentaire audio est époustouflante, mais l’Amérique se dévoile par sa musique et une incursion dans le Dollyverse. Il reste encore quatre épisodes à venir pour découvrir cette compositrice-musicienne-interprète à nulle autre pareille. À l’heure où les États-Unis se cherchent une voie, Dolly est certainement la voix la plus rassembleuse, toutes catégories, ethnies, générations, classes sociales et genres (elle fait un malheur auprès des LGBTQ2), féministes ou fans de Trump confondus. Aussi populaire qu’Oprah dans son genre, Dolly Parton parle du coeur et reste fidèle à elle-même. 80 % de ses fans ont moins de 55 ans. La série sur Netflix, Cordes sensibles, débutera le 22 novembre et Dolly Parton y chantera ses propres chansons.

 

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22 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 8 novembre 2019 01 h 05

    Mot de passe? Llanfair­pwll­gwyn­gyll­go­gery­chwyrn­drobwll­llan­tysilio­gogo­goch.

    De «Barbarella» à «9-2-5» (in english)!? Dans une même chronique, ça relève du génie. Brava!

    JHS Baril

    Ps. Ceci n'est pas un commentaire, mais une simple observation.

    • Françoise Labelle - Abonnée 8 novembre 2019 08 h 37

      Il s'agit du nom d'un village au nord du pays de Galles, qu'on retrouve sur Google map. Abrégé en Lianfair ou Lianfairpwll. Mais vous pouvez le coller dans sa version longue sur Google Map.
      Avec ses 58 caractères et 51 lettres, ce nom de ville est le plus long d'Europe. Wikipedia.

  • Marie Nobert - Abonnée 8 novembre 2019 02 h 11

    En passant, les «tie wraps» en français...

    [...] sont des «colsons» (ouille! - «kleenex» pour papier-mouchoir, «frigidaire» pour réfrigérateur) ou (mieux) des «attaches autobloquantes» dans l'Hexagone. Mais bon! tout le monde sait qu'avec l'usage, certaines «marques de commerce» deviennent des noms communs... Comme il s'agit ici d'un «clin d'oeil», mes propos ne peuvent être considérés comme un commentaire.

    JHS Baril

  • Ginette Michaud - Abonnée 8 novembre 2019 04 h 14

    Josée Blanchette

    Superbe texte !
    Signé:
    Une matante

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 novembre 2019 05 h 46

    Et si j'étais « dans l'champ » à faire....

    ...ici « intervenir » le mot dignité ?
    Je regarde la dignité émanant de la personne de madame Fonda sur la photo publiée.
    Bravo madame, Un dignit. droite incarnant le srespect autant de sa personne que que la vie l'habitant.
    Dans ce monde « In », « cool» « too much », la dingité en arrache.
    La politesse a, en termis Québécois « pris l'bord »
    À la poubelle, les « s'il vous plaît, les merci »
    En 2019, c'est dépassé. « Tassez-vous !»
    Je suis un des ces mononcle.
    Est-ce que je me fais tasser ? Peut-être sauf que je n'ai pas et ne prends pas le temps de m'y arrêter. J'ai mieux à faire et des plus jeunes ont à expérimenter leur potentiel futur «Tasse-toi matante ou tasse-toi mononcle » Un jour, elles et ils le seront.
    Si « on » a besoin de moi, « on » me fera peut-être signe.
    À toutes les Jane Fonda de ce monde, bravos. Votre dignité est nettement plus forte que.....« ben » des choses, « ben » des comportements.
    Mes respects et merci encore madame Josée pour nous offir le beau de vous et de vos invités.es
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Gaston Bourdages - Abonné 8 novembre 2019 08 h 37

      Ouf ! Avec toutes les fautes de frappe que j'ai faites, je prends définitivement de l'âge.
      Puissiez vous toutes et tous me pardonner la vitesse prise à écrire ces réflexions..
      J'ai eu peur de manquer de temps.
      C'est une blague...
      Mes respects...avec la ferme intention de m'abstenir de recommencer
      Gaston Bourdages,

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 novembre 2019 05 h 55

    Les jours, les semaines, les années....

    ...passent et j'i arrêté de vieillir.
    Je prends de l'âge.
    «Mon Dieu» que c'est plus reposant, c'est plus doux pour le dos, les épaules qui ne supportent et ne portent plus la vie.
    Dos et éapules vivent la vie, celle reçue parce que j'ai été incapable de me la donner.
    Pensant à la vie, à cette étincelle qui a fait que je suis, j'aimerais pouvoir en trouver la recette, l'isoler dans une éprouvette et voir de quoi elle à l'air cette étincelle de vie et de la vie qui fait aussi que j'écris en ce moment.
    âgisme...âgisme...j'y réfléchis « pis » à bien y penser je n'ai pas le temps de m,Y arrêter.
    Je laisse cela aux « autres » pour qui cela semble important.
    La vie est si courte...
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.