Scorsese et Netflix

The Irishman de Martin Scorsese prendra l’affiche en sortie limitée dans les cinémas nord-américains pour se positionner aux Oscar. Netflix entend le jouer comme son as de pique face à Joker dans la partie de poker de l’Academy. Dès le 15 novembre, quatre salles indépendantes le projetteront à Montréal, avant qu’il gagne sa plateforme numérique douze jours plus tard.

Grande fresque dans la série des films de gangsters du cinéaste derrière The Departed, Mean Streets et Goodfellas, The Irishman est une œuvre ambitieuse de trois heures et demie. On salue les interprétations de ses têtes d’affiche : Robert De Niro, Joe Pesci, Al Pacino. Et même si la réalisation paraît plus austère que dans les films de jeunesse de Scorsese, même si la faible place des femmes dans cet univers de pure testostérone dérange davantage qu’autrefois, on parle d’un film de haut calibre doté d’un souffle immense.

À travers la figure authentique d’un tueur à gages (De Niro) bras droit de Jimmy Hoffa (Pacino), le chef du puissant syndicat des Teamsters assassiné en 1975, le film expose la mainmise du crime organisé aux États-Unis sur un demi-siècle. Il éclaire la déroute de la mafia à Cuba après la prise du pouvoir par Castro, l’assassinat de John F. Kennedy et la lutte de son frère Bob, procureur général des États-Unis, contre la pègre qui complotait sa perte. Le tout sur une méditation mélancolique de fin d’existence, tissée de regrets, avec le concept du mal au centre des préoccupations de ce créateur au long cours, qui signe ici une œuvre somme avec son acteur fétiche de jadis, Robert De Niro, en porteur de noir flambeau.

Martin Scorsese a remercié Netflix à la première du film au Festival de New York. Seule la mégaplateforme a accepté de l’accompagner dans cette aventure au budget énorme de 160 millions, avec procédé coûteux de rajeunissement numérique des acteurs principaux (pas toujours au point) pour les scènes en flashbacks.

Depuis des semaines, on voit sur toutes les tribunes le grand cinéaste américain pourfendre les productions Marvel, dont il dénonce la vacuité. D’un même souffle, Scorsese s’associe avec Netflix, dont plusieurs condamnent la lourde patte posée sur la porcelaine fragile du septième art. De quoi convaincre les esprits que rien n’est simple au royaume du cinéma sous le brouillard du temps.

Chaos dans l’industrie

Le cas The Irishman éclaire la frilosité des grands studios américains. Ces colosses aux pieds d’argile, échaudés, prennent désormais peu de risques à l’heure de financer des œuvres de qualité. L’an dernier, pour son somptueux Roma, si célébré aux Oscar comme partout, Alfonso Cuarón n’avait pas non plus trouvé preneur avant de tourner ses antennes vers Netflix.

La major Warner Bros., guère convaincue des chances de Joker de convaincre le public avec une proposition aussi sombre, est tout de même allée de l’avant, mais sans oser le produire seule. Devant le triomphe du brûlant thriller psychologique de Todd Phillips au box-office, elle doit aujourd’hui regretter de devoir partager ses juteuses recettes. Hollywood aurait intérêt à ne pas trop dégarnir sa cour. D’autres cherchent à l’occuper.

Pour l’heure, chaque acteur de l’industrie — dont les festivals, divisés entre eux — se positionne tant bien que mal face à Netflix, qui s’amadoue quand même un peu. Mais pas assez. En Amérique du Nord, les propriétaires de salles traditionnelles boycottent ses films, faute de le voir respecter la chronologie des fenêtres d’exploitation. Celle-ci commande trois mois d’écart entre une sortie en salle et une sortie sur d’autres plateformes. Seuls des cinémas indépendants présenteront donc aux cinéphiles The Irishman sur grand écran.

Chez nous, Cineplex refusa de le diffuser à travers son réseau pour des questions de principe. Mario Fortin, à la tête du Beaubien, du cinéma du Parc et du Cinéma du Musée, précise avoir décliné l’offre en partie à cause de mauvaises conditions mises sur la table. « À Montréal, ils offraient seulement 12 jours d’exploitation avant son exposition numérique, contre quatre semaines à New York et à Los Angeles et trois à Toronto. Et ils sont arrivés trop tard. Je n’avais plus de place. »

L’ancien exploitant de salles Roland Smith estime que Netflix aurait tout à gagner en se conformant aux règles d’exploitation des cinémas pour des films à haut potentiel comme The Irishman : plus de visibilité, une publicité gratuite susceptible d’attirer davantage de spectateurs sur son site. À son avis, si toutes les salles disponibles projetaient le film avant son lancement numérique, Netflix retarderait le déploiement sur sa plateforme. « C’est un bulldozer qui se fout des salles, rétorque Mario Fortin. Reste que d’autres joueurs envahissent son marché : Universal, Warner, Disney, Apple. Tout va bouger à plusieurs niveaux. Face à la compétition, Netflix va peut-être devoir assouplir ses règles. » À suivre…

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