Bouchard et les mythes

J’ai lu Les nations savent-elles encore rêver ? (Boréal, 2019, 440 pages), le nouvel essai de Gérard Bouchard, alors que je sortais de ma lecture de La distance et la mémoire (PUL, 2019), le monumental ouvrage que le philosophe Serge Cantin vient de consacrer à l’œuvre de Fernand Dumont. L’expérience était particulière. Il faut savoir, en effet, que Bouchard et Cantin ne s’aiment pas beaucoup.

Cet été, dans la page Idées du Devoir, les deux auteurs se sont livrés à une virulente passe d’armes. Cantin reprochait deux choses à Bouchard : son opposition à la Loi sur la laïcité de l’État et une affirmation, faite en privé, selon laquelle « Fernand Dumont méprisait son peuple ».

Courroucé, Bouchard a vite répliqué à Cantin concernant son rapport à Dumont. Tout en rappelant ses désaccords avec le regretté auteur de Raisons communes, Bouchard a mentionné avoir été « proche de lui », être un de ses admirateurs et il a nié avoir prononcé les propos que Cantin lui prête.

Arbitrer cette chicane m’est un exercice pénible. Je considère Bouchard et Cantin comme deux penseurs de haut vol dont les essais m’aident à penser le Québec. Chez Cantin, disciple admiratif de Dumont, je trouve une prose mélancolique et poétique qui me parle au cœur et un attachement amoureux, inévitablement frustré par moments, au peuple québécois. Chez Bouchard, disciple dissident de Dumont, je trouve un style limpide qui me charme et une affection sincère pour le Québec, mais aussi une distance critique qui s’accompagne d’une dose d’espoir. Quand Cantin et Dumont se désolent magnifiquement en réitérant leur fidélité au Québec, Bouchard s’active à la relance nationale. Ses propositions ne me convainquent pas toujours, mais son optimisme me stimule. J’ai besoin de tous ces penseurs.

Dans le livre de Cantin, je lis cette phrase de Dumont, formulée en 1995, au sujet du Québec : « Je crois que nous sommes devant le désarroi. » Pour le surmonter, Dumont espérait un incertain recours à des raisons communes éthiques. Dans le livre de Bouchard, je lis ce constat : « Il règne présentement, en particulier chez les intellectuels (de toute allégeance), un certain sentiment de déclin, de marasme et même de crise, qui s’exprime souvent par un sentiment de vide symbolique, d’impuissance et de désarroi accompagné d’une tentation de la démission. » Pour sortir de cette dépression, Bouchard propose « de raviver les vieux mythes directeurs » qui ont mobilisé les Québécois depuis le XIXe siècle, mais en les adaptant à la situation actuelle.

Faire du neuf avec du vieux

Bouchard postule, à raison, que toute nation a besoin, pour maintenir la solidarité en son sein et pour se projeter dans l’avenir, d’entretenir des mythes, c’est-à-dire des « valeurs ou idéaux sacralisés », qui font office de « grandes normes collectives » et « servent le désir de transcendance présent sous diverses formes chez tous les humains ». Dumont, à n’en pas douter, serait d’accord. Dans son essai, Bouchard analyse plus particulièrement, dans une perspective historique et sociologique, les mythes nationaux qui ont nourri l’imaginaire des Américains, des Acadiens, des Canadiens et des Québécois. Je m’en tiendrai à ces derniers.

Bouleversés par la défaite de 1760 et par celle des patriotes, les Canadiens français, craignant l’assimilation, se sont définis, à partir de 1840, sur la base de deux mythes directeurs, explique Bouchard : l’éthique du minoritaire — une petite nation fragile mais solidaire, caractérisée par sa langue et sa mission agricole et catholique — et le désir de reconquête — du sol et d’une forme d’autonomie plus culturelle que politique. Bouchard juge sévèrement cet « imaginaire de la survivance », une fabrication de l’élite qui aurait nui aux classes populaires en les condamnant au repli.

La Révolution tranquille, selon l’historien-sociologue, réactive les mêmes mythes directeurs, mais les conjugue plus efficacement dans un néonationalisme audacieux. Le référendum perdu de 1995 témoigne de l’essoufflement de cette relance. Aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation, l’idéal de la reconquête collective, note Bouchard, s’efface pour être remplacé par le rêve de la réussite individuelle et celui du combat minoritaire passe pour ringard. Le Québec est loin d’être un enfer, mais les Québécois sont en panne d’idéaux collectifs.

Volontariste et fidèle à l’histoire, Bouchard plaide pour un renouvellement des vieux mythes dans une sorte de néonationalisme compatible avec « la marche de la mondialisation », animé par le souci de faire du français un vecteur d’émancipation, défenseur d’une croissance économique respectueuse de la justice sociale et de l’environnement et rassembleur de la majorité et des minorités, suivant le modèle de l’interculturalisme. Le détail accrochera peut-être, mais l’ensemble est invitant.

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