Peigner le vent

À l’étage de la maison de bois, un bruit indéchiffrable nous a réveillés en sursaut dans la nuit noire : nous avons bondi hors du lit (fallait-il descendre au sous-sol ?), tenté de lire le fracas insensé des arbres et de la pluie, puis veillé en silence un moment sur le canapé, seul radeau disponible au milieu du salon.

Nos cœurs calmés, les faisceaux de nos frontales pour seuls guides, nous sommes remontés nous coucher. Le vent, sur nos hauteurs, n’a pas faibli avant la nuit d’après, continuant de faire tomber de grandes épinettes et des sapins en pleine santé au milieu du chemin, partout, sur les fils, au milieu des bois. C’était malgré tout beau et puissant. Le vent, chez nous, a gagné toutes ses batailles.

C’est sans électricité que nous nous sommes bricolé une fin de semaine loin de la mélancolie automnale qui me saisit à tout coup en ville. Tout (surtout la longue panne) est plus doux entre les bras des arbres, dans la clameur des dernières outardes. Le lendemain, la lumière basse et blanche était somptueuse. Le soleil doux nous a étreints longuement, comme pour nous dire au revoir avant le changement d’heure.

C’était mon anniversaire. J’avais invité des proches que je n’ai pas décommandés : nous avons fêté débranchés, des chandelles partout, en cuisinant sur le feu, en nous chauffant à l’amitié et au café tiède de dessus de poêle à bois. C’était parfait, inattendu, étonnamment reposant.

Parmi mes cadeaux, plusieurs livres, dont (joie !) le petit ouvrage de poésie jeunesse de Jean-Christophe Réhel, Peigner le feu (La courte échelle). Tout mon fil d’actualité s’est animé autour de cette œuvre depuis sa sortie (simultanée avec celle de Perruche, de Virginie Beauregard-D.).

Marie-Michèle Giguère, critique littéraire à la revue Lettres québécoises, a bien résumé l’état d’esprit général en ayant ces mots lors de l’émission C’est fou à Radio-Canada : « Je trouve ça étrange qu’il faille deux parutions de poésie jeunesse contemporaine pour qu’on se jette littéralement sur ces livres et la question qui m’a vraiment habitée tout de suite, c’est : on faisait quoi avant ? Je ne comprends pas qu’on n’était pas en train d’en réclamer partout, de la poésie pour nos enfants. » Poésie partout, poésie pour tous : mais oui, absolument, comment se fait-il, bouleau noir, que nous n’en revendiquions pas plus ?

Jean-Christophe Réhel est un poète dont la sensibilité me bouleverse, porteur d’une tristesse entremêlée à une tendresse radicale qui me chavire immanquablement. En s’adressant aux lecteurs à partir de 11 ans, il ne manque pas sa cible, et retourne aussi nos cœurs d’adolescents mal déguisés en cœurs d’adultes.

« Parfois / Je rêve qu’un avion s’écrase dans ma rue / Tout le monde aurait peur / Il n’y aurait aucun blessé / Tout le monde sortirait de sa maison en même temps / Ce serait rassurant / On se parlerait autour de l’avion en feu / Ce serait rassurant / On réglerait nos disputes / On ferait la paix / On ferait pousser des cordes à linge moins lourdes / On cuisinerait tous ensemble / Ce serait gratuit / S’aimer / Ce serait gratuit ».

J’ai eu l’impression de nous voir, nous, dans cette mini-déprime postélectorale, recueillis autour des branches arrachées et des débris de la tempête de vent. J’ai souhaité en secret la même chose que le narrateur de Réhel, un rassemblement de voisins qui ne se connaissent pas encore autour d’une catastrophe sans blessés, pour se sentir recommencer à vivre ensemble, tout le monde.

« Le matin j’observe les travailleurs / Ils prennent des mesures / Les mystérieuses mesures / Je n’ai jamais rien mesuré de ma vie / Je mélange les pouces et les centimètres / Et les distances et les chantiers et le soleil / Et je pense qu’il serait plus intelligent / De construire des arbres / Ou au moins un arbre / Ou au moins un seul arbre […] ».

Je propose que, plutôt qu’un test des valeurs, nous glissions des recueils de poésie dans les poches des immigrants, pour qu’ils appréhendent les contours de leur nouvelle maison par la bouche de ses poètes plutôt que par celle de ses fonctionnaires. Je propose une fête de bienvenue autour de nos débâcles communes, celles de l’âme, celles qui font de nous de meilleurs êtres humains.

« Il ne faut pas avoir peur des escaliers en plein jour / Il faut dire : Wow c’est beau / Je suis vivant / Wow c’est beau / Nous sommes pleins d’escaliers en même temps / Nous avons des jambes / Pour éviter les obstacles / Nous avons des jambes / Pour tomber / Nous avons des jambes / Pour nous relever / […] Nous avons des jambes pour dire : Wow c’est beau / Les forêts en plein jour / La magie / Le soleil qui ne mouille personne / […] Nous avons des jambes / Pour brosser nos joies / Et nos échecs / Et recommencer à zéro […] »

Il n’y aurait pas de liste de métiers, et ce serait ça, le test. Pouvez-vous peigner le vent des tempêtes ? Savez-vous où trouver vos voisins ? Au bout de quelles grandes pannes, au bord de quels poèmes ? Vous êtes ici chez vous.

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3 commentaires
  • Marc Pelletier - Abonné 10 novembre 2019 11 h 41

    Merci !

    C'est à lire et à relire pour le bien que ça procure ! Hymne à la beauté du monde !

  • Hélène Paulette - Abonnée 10 novembre 2019 15 h 25

    Que vous écrivez bien Véronique Côté!

    Et je m'en vais me procurer ce livre pour mon petit-fils et pour moi.

  • Lucie Germain - Abonné 10 novembre 2019 22 h 25

    Vie et poésie

    Merci, Véronique Côté, de célébrer la richesse de la vie partagée, solidaire, dans toute sa diversité! Je suis allergique au discours divisif de tests, de catégories, de 'eux' et 'nous'! On a besoin de la poésie, de la beauté pour vivre, pour créer du sens dans notre aventure humaine...
    Lucie Germain, abonnée