Ébranler les colonnes du temple

La sous-représentation des femmes dans les hautes sphères de création (et de pouvoir) possède des racines lointaines. Longtemps confinées au foyer et maintenues en sujétion (ça se poursuit sur la planète), leur présence accrue dans les milieux de travail et les tribunes de création est récente. Trop pour ébranler en deux coups de cuillère à pot les colonnes du temple. Mais patience !

À croire que des données sexistes demeurent incrustées sur le disque dur de l’inconscient collectif. Cette prétendue supériorité d’un sexe sur l’autre, longtemps admise comme pure évidence, a la vie dure. Le mouvement #MoiAussi n’a fait que révéler la pointe d’un iceberg de misogynie que plusieurs n’ont guère envie de voir immerger.

Encore aujourd’hui, louées soient-elles pour leur sensibilité et bien rarement pour leur cerveau. On leur accorde des émotions, mais comment un « objet » pourrait-il penser et diriger une équipe sans se faire regarder de travers ? Des préjugés sexistes s’arriment à des réflexes obscurs et mal identifiés issus de la nuit des temps.

Ainsi, dans les galas culturels, les artistes masculins se font-ils demander s’ils sont contents d’être là et leurs consoeurs si elles se sentent nerveuses. Sur les bancs d’école et dans les formations spécialisées, bien des filles affichent des résultats d’excellence. Sur le terrain, faute de mise en confiance, plusieurs peinent à se battre pour prendre les commandes des projets. Des boys’ clubs leur ferment des portes de manière plus ou moins occulte.

L’homme blanc de plus de 50 ans se sent bousculé en ces temps de turbulences. Reste qu’il ne peut plus désormais imposer ses codes à la ronde. Ni régner seul. La vraie révolution sera un jour celle des esprits. Et n’en déplaise à la CAQ et à ses récentes réformes sur l’immigration qui manifestent un mépris des sciences humaines et des forces progressistes, l’art et l’évolution des esprits y joueront un rôle majeur.

Un rapport politique

C’est dans cet état d’âme que je me suis pointée mardi matin à Espace Go pour le lancement du rapport de recommandations du Chantier féministe en faveur de la parité dans le milieu théâtral québécois. Leurs auteures étaient ravies. Après un grand remue-méninges au printemps, le gros document voyait enfin le jour.

En amont, des statistiques : Entre 2012 et 2017, sur les 151 pièces des scènes jouées à Montréal et Québec, seuls 19 % des textes et des mises en scène étaient signés par des femmes. Lors des deux années suivantes collées à l’ère du #MoiAussi, cette proportion féminine montait à 37 % au niveau des textes et à 33 % pour les mises en scène, mais dans des plus petites salles et avec des budgets inférieurs à ceux de leurs confrères.

Ce rapport propose force quotas afin d’atteindre la parité hommes / femmes à l’écriture, comme à la mise en scène, au sein des Conseils des arts, des écoles de formation, à l’étape de financement, voire pour les prix de carrière. Ce chantier très politique offre des pistes parfois extrêmes. Qu’on le veuille ou non, tout un répertoire classique dramaturgique à conserver demeure, pour des raisons historiques, majoritairement masculin. Mais la radicalité du document impressionne.

Des questionnements analogues avaient embrasé le milieu de la musique et du cinéma. La sous-représentation des femmes aux commandes a débouché sur des quotas paritaires à Téléfilm, tandis que la sphère musicale résiste à ces mesures.

Toutes s’entendent sur la nécessité de brasser la cage, mais certaines artistes n’apprécient guère l’imposition de quotas, qui leur donnent l’impression d’être choisies en vertu de leur sexe plutôt qu’au mérite. Et les oeuvres de valeur se fraient parfois mal leur chemin parmi les règlements trop restrictifs.

Qu’on ait du mal ou pas avec les quotas, force est d’admettre que les mesures incitatives de parité n’ont jamais réussi à fracasser le plafond de verre. Et il est vrai que des réalisatrices de films ont brillamment profité de la vague pro-femmes pour prendre la lumière. C’est une Québécoise : Sophie Deraspe, qui remportait avec Antigone au TIFF le prix du meilleur film canadien, en plus de voir son oeuvre proposée par le pays à l’Oscar du meilleur film étranger.

Les auteures du rapport sur le théâtre le crient en substance : « Plus les femmes seront présentes, plus nombreuses seront-elles à suivre leurs traces. Vive les quotas ! » Chose certaine, l’univers de la scène, plus désargenté que le cinéma, semble moins réfractaire au changement et mieux préparé que lui pour affronter les défis d’avenir. Ça prendra du temps pour rééquilibrer le jeu de la représentation des genres sur les planches comme ailleurs. Et on n’a pas fini de débattre sur les mesures paritaires à imposer. Du moins ce rapport féministe théâtral possède-t-il l’immense mérite du poing sur la table.

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6 commentaires
  • Alain Roy - Abonné 7 novembre 2019 08 h 03

    Préjugés

    L’homme blanc de plus de 50 ans se sent bousculé en ces temps de turbulences, dites-vous! Comme quoi tous les préjugés ont la vie dure, même les vôtres. Vos jugements péremptoires sont non seulement injustes, comme tous les amalgames, mais ils portent également un ombrage à votre crédibilité.

  • Serge Grenier - Abonné 7 novembre 2019 08 h 42

    Le système ou les personnes?

    Ce qui bloque l'avancement des femmes, est-ce un système ou des personnes?

    Si c'est un système, alors peut-être que les quotas vont fonctionner, au moins pour un temps.

    Mais si ce sont des personnes, les quotas n'y changeront rien. Les hommes de pouvoir trouvent toujours le moyen de contourner les règlements. Je trouve que c'est une forme de lâcheté que de chercher à régler un problème en adoptant des règlements plutôt que de s'attaquer directement aux responsables du problème.

    Cette confusion n'est pas unique au théâtre, elle est endémique dans toute la société. Cette crainte de nommer des noms, d'affronter les vrais fauteurs de trouble, nous maintient tous dans une société du spectacle, une société des apparences, une société de l'hypocrisie où les psychopathes narcissiques ont le beau jeu pour manipuler tout le monde.

  • Léonce Naud - Abonné 7 novembre 2019 11 h 04

    Les hommes blancs de plus de 50 ans sont encore chanceux !

    La brave chroniqueuse aurait pû suggérer de les empailler !

  • Raymond Aubin - Abonné 7 novembre 2019 14 h 45

    Encore l'homme blanc

    «L’homme blanc de plus de 50 ans se sent bousculé.» Et aussi l'homme noir, l'homme jaune, l'homme rouge et surtout l'homme carreauté - c'est le plus misogyne de tous. Quand j'examine la couleur de ma peau attentivement, elle est rose. Je suis un homme rose. Ouf! j'échappe ainsi à votre jugement péremptoire. Ironie à part, je me désole de voir des journalistes de votre trempe et de votre qualité (j'adore vous lire) être aspirés par ces catégorisations outrancières dont on nous assaille depuis deux ou trois ans.

  • François Hudon - Abonné 7 novembre 2019 15 h 09

    Un gars blanc de 59 ans

    De tout évidence les hommes diffèrent passablement des femmes même s’il faut toujours relativiser et prendre le temps d’analyser les exceptions au cas par cas. En général, les femmes sont de meilleures gestionnaires, elles ont un sens des responsabilités et un instinct concernant les conséquences des décisions d’affaires nettement plus avisé que les hommes. Personnellement, je confirme assez ces généralités et si je suis plutôt performant au niveau de la production, je suis par contre plutôt poche en ce trait à l’organisation du travail. J’ai souvent collaboré avec bonheur avec des femmes hiérarchiquement considérées comme mes supérieures. Alors vivement la parité pour les femmes, vivement des femmes comme présidentes…
    Concernant les politiques de quotas je reste perplexe, je suis plutôt favorable mais je me méfie des injustices possibles que de telles politiques peuvent susciter. Généralement l’octroi de subventions dans tous les domaines est évalué sur des critères de réputation et de preuves d’excellence accumulées tout au long d’une carrière et il faut bien l’admettre, cette clientèle est principalement masculine. Le risque avec une politique de parité c’est que ce rééquilibrage se fasse en privant majoritairement la relève masculine étant donné le manque de courage des fonctionnaires et des jurys à priver les intouchables de leur revenu subventionné interminablement répété année après année. Je pense que si ces êtres d’exception élevés au statut d’intouchables sont si exceptionnels, ils pourraient chercher leur revenu au niveau du financement privé sans devoir leur subsistance au financement publique.
    François Hudon, Saint-Lambert. QC