Les CLE de Legault

Le virage à 180 degrés opéré mercredi matin par le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, a pris les partis d’opposition de court. Visiblement, ils s’attendaient à ce qu’il s’entête plus longtemps avant de reculer sur les modifications annoncées au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) destiné aux étudiants étrangers désireux de s’établir au Québec et ils n’avaient pas eu le temps de réécrire leurs questions.

Il est vrai que M. Jolin-Barrette, tout comme le premier ministre Legault, s’était montré intraitable 24 heures plus tôt. Comme dans le cas des 18 000 dossiers qu’on avait décidé d’envoyer à la déchiqueteuse lors de la présentation du projet de loi 9 sur la réforme de l’immigration, changer les règles du jeu au milieu de la partie ne semblait leur poser aucun problème, malgré les drames humains que cela allait inévitablement provoquer. La Cour supérieure avait eu beau rappeler M. Jolin-Barrette à l’ordre, il n’a manifestement tiré aucune leçon de sa mésaventure du printemps dernier.

On ne peut pas reprocher au gouvernement caquiste de vouloir changer les choses ni de chercher à mieux arrimer les politiques d’immigration aux besoins de l’économie québécoise. Malgré les conseils d’ouverture et d’humanité que M. Legault avait donnés à ses ministres lors de la formation de son cabinet, M. Jolin-Barrette et le premier ministre lui-même n’en partagent pas moins une vision trop unidimensionnelle, pour ne pas dire mercantile, de l’immigration et de la société en général. Le Québec n’est pas le seul à faire face à une pénurie de main-d’œuvre. M. Legault a beau reprocher mille maux aux anciens gouvernements libéraux, tout ne peut pas être réduit à un centre local d’emploi (CLE).


 

De leur propre aveu, ni l’un ni l’autre n’avaient mesuré l’ampleur des drames humains que la révision du PEQ allait provoquer, mais on peut penser qu’ils ont été ébranlés surtout par le tollé soulevé par cette annonce, y compris dans les milieux d’affaires. Mardi, M. Jolin-Barrette avait carrément refusé de rencontrer les étudiants étrangers en pleurs qui étaient assis dans les tribunes de l’Assemblée nationale. Même quand il a expliqué les raisons de sa volte-face, on ne peut pas dire que sa sensibilité sautait aux yeux.

Il faut certainement se réjouir que ceux qui sont déjà engagés dans un parcours d’études puissent bénéficier d’une clause de droits acquis leur assurant une voie rapide vers la résidence permanente, même s’ils ne sont pas diplômés dans un des domaines qui sont désormais jugés prioritaires, mais le gouvernement aurait intérêt à poursuivre sa réflexion.

Ce manque d’empathie est trop récurrent pour être considéré comme un simple accident dû à une méconnaissance des conditions offertes au départ aux étudiants qui bénéficient du PEQ. Dans le cas du projet de loi 21 sur la laïcité, on s’est montré inutilement mesquin en toute connaissance de cause en conditionnant le droit d’une enseignante à porter le voile à son maintien au même poste et dans la même commission scolaire. Si elle déménage, elle devra renoncer soit à son voile, soit à son emploi. Elle perdra également son droit acquis si elle veut devenir directrice de son école.

Qu’arrivera-t-il à l’avenir à un étudiant étranger qui s’engagera dans un parcours d’études dans un domaine jugé prioritaire, mais qui aura été rayé de la liste au moment où il le terminera ? Aura-t-il toujours droit à la voie rapide vers la résidence permanente ou devra-t-il rentrer chez lui ? Devra-t-il avoir fait tout son parcours dans le même établissement ?


 

Il est étonnant que M. Legault, en sa qualité d’ancien ministre de l’Éducation, ne saisisse pas mieux l’importance des établissements d’enseignement pour le développement des régions au sens large du terme. Dans plusieurs cas, l’existence de certains programmes d’études dépend en grande partie du recrutement d’étudiants étrangers, qui s’y inscrivent souvent parce qu’ils leur offrent la possibilité de s’installer au Québec.

Le député péquiste de René-Lévesque, Martin Ouellet, a donné l’exemple du cégep de Baie-Comeau, où le programme de technique forestière compte 55 % des étudiants venant de l’extérieur et qui ne figure pas sur la liste du PEQ. Le taux de placement des finissants y est pourtant de 100 %. Son collègue de Rimouski, Harold Lebel, a fait remarquer que Boucar Diouf, qui a étudié l’océanographie à l’Université du Québec à Rimouski, ne serait jamais venu au Québec si les nouveaux règlements du PEQ avaient été en vigueur à l’époque.

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45 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 novembre 2019 01 h 38

    Arrêtons de traiter les immigrants comme un mal nécessaire.

    Les immigrants sont une source de richesse phénoménale pour le Québec et leur contribution à l'épanouissement de la société est inestimable.
    Arrimer l’immigration aux besoins du marché du travail québécois c'est de transformer l'être humain à une ressource économique. Il faudrait sortir de la logique de «l'hommo economicus», de percevoir les immigrants comme une source de main-d’œuvre, ou d'une solution à un déficit démographique.
    Les immigrants qui ont délaissé derrière eux leurs familles, leurs biens et leur culture, pour s'aventurer à l'inconnu possèdent un esprit courageux capable de prendre des risques. Il faut saluer leur audace et les aider à créer et à contribuer à la société d'accueil.

    • Hélène Gervais - Abonnée 7 novembre 2019 05 h 07

      Je suis assez d'accord avec vous; par contre, quand on voit tous les combats (je pense ici à la laicité) qui doivent être entrepris pour faire respecter les droits de ceux qui habitent ici, je me demande si c'est aussi bien que cela d'accueillir autant d'immigrants. Quand je vois ces derniers qui ne peuvent pas travailler dans leur domaine, par faute de travail, ça me questionne aussi. Mais nonobstant ces deux derniers points, oui je suis bien d'accord que l'immigration est un privilège pour le Kébec mais aussi pour les immigrants qui n'essaient pas de nous imposer leur religion et leur habillement. Mais ces derniers, vivent la plupart du temps à montréal et sur les rives nord et sud. On n'en voit pas beaucoup dans les régions, et encore moins dans les régions éloignée.

    • Raymond Labelle - Abonné 7 novembre 2019 07 h 04

      Circonstance aggravante ici, ce qui est hallucinant, c'est que l'on est passé à un cheveu d'expulser des gens déjà en bonne voie d'intégration, sinon déjà intégrés, en revenant sur la parole donnée en plus, c'est-à-dire en changeant les règles de façon rétroactive. D'après moi, le gouvernement s'est essayé en se disant d'avance qu'il reculerait si ça ne passe pas. Tout en se drapant d'empathie - faut le faire. J'explique plus en détail dans une intervention ci-dessous.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 07 h 04

      Le problème de la CAQ: ils vont trop vite! Oui, à établir certains cadres; mais avant de lancer cela, il faut consulter. C'est le problème de la CAQ: s'Ils avaient pris le temps de consulter, ils auraient agi différemment.D'autre part, je suis d'accord avec le fait qu'ils cherchent à mettre l'accent sur la francisation des immigrants.

      C'est la même chose avec le projet de loi 40 sur la gestion des écoles qui devrait entrer en vigueur en mars:si cela est appliqué, le système d'éducation va être géré par des fonctionnaires.Le ministre Roberge a du Jolin Barrette! Prenons le temps de bien consulter avant de changer radicalement des règles.

      Parlant d'immigration, moi j'ai des problèmes avec le fait que des demandeurs d'asile arrivent encore illégalement par le chemin Roxhan.Le problème: devant la lourdeur administrative du fédéral, ça prend maintenant 2 ans avant que ces gens-là obtiennent une réponse et sachent s'ils doivent retourner chez eux ou être acceptés comme réfugiés. Tout cela coûte cher au Québec: frais de santé, éducation, aide sociale....On me dit que 60% sont refusés. J'accompagne, actuellement, une famille arrivée en mai 2018; ils sont encore dans l'inconnu. J'ai connu une jeune famille, père très qualifié en informatique, qui a dû s'en retourner.

    • Denis Forcier - Abonné 7 novembre 2019 07 h 19

      Je suis bien d'accord avec vous ce matin, d'autrant plus que tous ces étudiants(es) choisissent le Québec et d'y vivre en français. Mettre l'avenir dans un goulot d'étranglement soit disant économique comme veut le faire ce gouvernement est aberrant.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 novembre 2019 09 h 21

      À Hélène Gervais: Je suis d'accord avec vous sur la laïcité, mais il faut se rappeler que c'est une petite fraction de tous les immigrants qui s'opposent à la laïcité. Ce sont plutôt les anglophones, nées ici, qui s'opposent farouchement à la laïcité, la Constitution canadienne et la doctrine anglophone du multiculturalisme obligent.
      Il faudrait simplement encadrer les immigrants dans la philosophie de la laïcité et l'égalité homme/femme pour enraciner les nouveaux arrivés dans la citoyenneté au lieu de les délaisser dans les dérives du communautarisme et du sectarisme religieux.
      Il faudrait, avant tout, arrêter de subventionner les écoles privées religieuses qui empoisonnent les jeunes contre la laïcité et il faudrait aussi fermer les échappatoires fiscales du statut charitable des établissements religieux. Ce n'est pas le rôle de tous les contribuables de financer les lieux de cultes religieux. Ce sont les croyants qui devraient financer leurs propres lieux de cultes.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 12 h 45

      Oui, le Québec attire des gens de d'autres pays. Je le sais pour avoir accompagné, à titre bénévole, de nombreux réfugiés, depuis 2003.

      Le fait que notre société soit ouverte en attire un bon nombre. Que certains, par après, décident de s'en aller dans une autre province, c'est tout à fait normal. Nos mesures sociales jouent en notre faveur!

    • Robert Beauchamp - Abonné 8 novembre 2019 23 h 44

      Ne perdons pas de vue que le ministère de l'Immigration est stratégique pour nourrir la clientèle libérale. En ces 13 années de pouvoir la haute fonction publique de ce ministère est certainement teintée suffisamment pour être en mesure d'élaborer des coups fourrés et réussir le sabotage qui a consisté à fournir une liste truffée d'aberrations sur laquelle le ministre a assis son argumentaire. Les libéraux jubilent. Tout est là.

  • Gaston Bourdages - Abonné 7 novembre 2019 05 h 26

    Vous me confortez monsieur David...

    ...et vous en suis reconnaissant.
    À lire «...et le premier ministre lui-même n'en partagent pas moins une vision trop unidimensionnelle, pour ne pas dire mercantile de l'immigration et de la société en général »
    Comme , je présume. nombre de Québécois.esj'ai entendu ce voeur de monsieur Legault à ce que chaque citoyen du Québec puisse un jour, gagner 40,000.$/année. Bel objectif, qui n'en voudrait pas, moi inclus ?
    Je salue la mention de madame Nadia Alexan « l'homo economicus »
    Je garde aussi à l,esprit que nous semblons traverser une ère de déification du dollar. Genre ? « Money talks »
    La saine, transparente, claire et propre fréquentation des mots et gestes « argent et pouvoirs » connaît de profonds ratés.
    J'ose rappeler Commission Charbonneau.
    Est-ce que l'ouvrage littéraire « PLQ Inc. » n'en est pas une de ces descriptions.
    De votre chronique, j'ai aussi retenu : « Ce manque d'empathie est trop récurrent pour être un simple accident de parcours...»
    Empathie, argent.....ouais !
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Yvon Pesant - Abonné 7 novembre 2019 05 h 58

    Le petit caporal

    Ce qui m'énerve beaucoup dans cette histoire comme en d'autres avec ce monsieur Jolin-Barrette, c'est la froideur avec laquelle il travaille et nous présente "ses" dossiers.

    Ses dossiers qui sont ceux que le Premier ministre Legault lui a confiés en toute connaissance pour ce qui est de savoir à qui il avait à faire et avec qui il aurait à faire. Un jeune homme très (trop) fier de sa personne qui pourrait connaître son Waterloo plus vite qu'il pense en politique, la fatigue aidant.

    La sienne comme la nôtre.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 09 h 02

      Le plus inquiétant: Legault a enlevé le dossier de la langue à une autre ministre pour le confier à Jolin-Barrette. La crédibilité de ce dernier en prend pour son rhume. Tu ne peux pas toujours "bulldozer". Le ministre de l'Éducation me paraît un autre Jolin-Barrette avec son projet de loi 40 qu'il veut régler à toute vitesse.

      Ce gouvernement va trop vite, définitivement!

  • Jean Thibaudeau - Abonné 7 novembre 2019 06 h 35

    Le salutaire retour du nationalisme au gouvernement apporté par la CAQ est en grande partie responsable du maintien de sa popularité, mais cela a en même temps fait oublier que ce parti est une version québécoise du Parti conservateur sur le plan économique. Comme le souligne Michel David, son parti-pris pro-entreprise-privée déborde ici au point de le faire entrer en contradiction avec un tas de valeurs qu'il a lui-même défendues depuis son élection. Il s'aperçoit aujourd'hui que même ses alliés du monde des affaires ne le suivent plus.

    Heureusement, Legault, qui s'est toujours présenté comme un pragmatique, démontre une certaine capacité à ajuster son tir quand il s'aperçoit qu'il fait fausse route. Peut-être pas tout le temps (ex. les maternelles 4 ans), mais à plusieurs reprises (crucifix, clause grand-père...). Ça nous change de l'intransigeant idéologue Couillard qu'on a dû supporter pendant 4 ans.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 08 h 10

      Mais après 13 mois de pouvoir, que de reculs! Et la promesse reniée de Legault d’organiser les élections 2022 à la proportionnelle. Et la demi-mesure sur la loi 21 : les écoles privées exemptées; un prof au privé est, tout aussi, en position d’autorité qu’un prof du public.Quant au test de valeurs, voici quelle était la promesse de la CAQ : « Exiger un examen de français et de valeurs au bout de trois ans. En cas d’échec, une année supplémentaire sera accordée. En cas de nouvel échec, le Québec n’accordera pas le Certificat de sélection, qui permet de devenir citoyen canadien. »

      Promesse d'abolir les élections scolaires: et bien les anglophones vont garder ce droit: autre recul! Legault "le pragmatique" est surtout un opportuniste: comment peut-on passer de vendeur convaincu du budget de l'an un d'un Québec indépendant à cette situation tordue?

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 08 h 40

      Mais, quand un gars change trop souvent d'idées.....?????????

    • Jean Thibaudeau - Abonné 7 novembre 2019 12 h 32

      Pierre Grandchamp
      Legault n'a jamais promis d'imposer la laïcité dans les écoles privées (trop pro-entreprise-privée pour ça!). On ne peut parler d'un recul en tant que tel.
      ue
      Quant à trop changer d'idée... ça dépend surtout sur quoi, et il revient à chaque électeur d'apprécier.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 13 h 50

      La CAQ joue sur le tableau du fédéralisme associé aun nationalisme: c'est ce qui explique ses nombreux reculs, après seulement 13 mois de pouvoir.

      A suivre: le dossier de la langue entre les mains du même Jolin-Barrette.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 15 h 11

      @ M. Thibaudeau

      Promesse no 70 de la CAQ: " Interdire le port de signes religieux au personnel en position d’autorité, ce qui comprend les enseignants."
      https://lactualite.com/politique/elections-2018/les-100-engagements-de-la-caq-au-pouvoir/

      La CAQ a reculé sur le privé, pourtant largement subventionné par l'État. Un enseignant, au secondaire, à Brébeuf est aussi en autorité que celui de l'école publique

      Autre promesse bafouée ayant mené au ridicule test de valeurs à passer à distance sur la toile; pour seulement les immigrants économiques: "Exiger un examen de français et de valeurs au bout de trois ans. En cas d’échec, une année supplémentaire sera accordée. En cas de nouvel échec, le Québec n’accordera pas le Certificat de sélection, qui permet de devenir citoyen canadien."

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 novembre 2019 15 h 50

      En conclusion à M. Thibaudeau

      La CAQ doit vivre avec ses contradictions: être très nationaiste dans le cadre d'une fédération où le Québec est l'égal des TNO pis de IPE.
      Après seulement 13 mois de pouvoir, déjà plusieurs reculs...pis ce n'est pas fini! Ce qui m'inquiète: le fait que Jolin-Barrette ait le dossier de la langue. Pourquoi? Pcq sa crédibilité en a pris pour son rhume.En fait, il a fait la preuve qu'il ne possède pas bien qu'il ne maîtrise pas bien ses dossiers.Il manque de sens politique!

      D'autre part, je comprends la stuation inconfortable du ministre de l'Éducation devant les tollés des recteurs d'université et des dirigeants des Cégeps.D'ailleurs, je n'ai jamais compris pourquoi Legault n'a pas nommé un ministre de l'Enseignement supérieur à plein temps.

  • Marc Therrien - Abonné 7 novembre 2019 06 h 52

    Quelle valeur québécoise s'exprime dans ce dossier?


    Il serait intéressant que le Gouvernement Legault explicite la ou les valeurs québécoises essentielles et distinctes qu'il met en action dans ce dossier. Craint-il que la partie de la population de la nation québécoise qui n'est pas née ici en vienne à avoir un niveau d'instruction post-secondaire qui dépasserait celui des "natifs" descendants des colons d'origine française?

    Marc Therrien