Le vert indélébile

La cheffe du Parti vert (PV), Elizabeth May, n’a pas terminé la dernière campagne électorale comme elle le souhaitait. Le parti a fait élire deux députés de plus et a vu ses appuis doubler par rapport à 2015, mais en début de campagne, ses partisans et elle espéraient réaliser une bien meilleure performance. Le sentiment d’urgence climatique, la faiblesse du Nouveau Parti démocratique, des sondages favorables, des élus dans quatre provinces, tout cela offrait un contexte dont le parti écologiste, il faut le dire, n’a pas su profiter.

Lundi, Mme May a annoncé qu’elle quittait son poste de cheffe, mais resterait leader parlementaire de sa formation. Cette décision, la cheffe des verts la mûrissait depuis les lendemains des élections de 2015, mais même si cela n’avait pas été le cas, elle aurait dû en arriver à cette conclusion. Les résultats décevants du 21 octobre ne lui laissaient pas le choix car, si elle peut prendre le crédit pour avoir mené le parti jusque-là, elle porte aussi une bonne part du blâme pour l’organisation déficiente et les bavures qui ont freiné sa percée.

La confusion autour de la position du parti sur l’avortement, la souveraineté du Québec, la loi sur la laïcité, la fin des importations de pétrole et l’éviction de nombreux candidats aux déclarations controversées ont porté ombrage à son message et à son image. Son programme, qui proposait un projet de société assortie d’une transformation économique ambitieuse, n’a pas convaincu, malgré le contexte. Ne jouissant pas de la même attention médiatique que les autres chefs de partis importants, ses bons coups sont passés inaperçus alors que ses faux pas ont accaparé l’attention.

Et pour la première, le PV était dans la ligne de mire des autres partis, en particulier du NPD qui n’a pas ménagé ses attaques, surtout en Colombie-Britannique. Cela était toutefois prévisible. Le PV ne pouvait talonner un parti établi sans se retrouver davantage sous la loupe. La rançon de la gloire, pourrait-on dire.

Elizabeth May, qui n’a rien d’une politicienne traditionnelle, a toujours refusé de se laisser corseter par une stratégie de communication ou des répliques préparées. Cela peut avoir un revers dangereux : le dérapage attribuable à des réponses improvisées et mal formulées qui sèment la controverse autour de sujets sensibles. Ce qui s’est produit durant cette campagne.

Ne blâmer que Mme May serait non seulement injuste, mais également ingrat. Le PV lui doit d’être sorti de l’ombre et d’avoir rejoint la cour des grands partis. Les verts ont présenté leurs premiers candidats à des élections fédérales en 1984, mais n’en ont eu dans toutes les circonscriptions qu’en 2004. Il s’agissait déjà d’un grand pas, mais la crédibilité du parti n’était pas encore établie aux yeux du public et des médias.

L’arrivée d’Elizabeth May en 2006, après 19 ans à la tête de l’organisation écologiste Sierra Club, a changé la donne. Durant ses années au sein du groupe, elle s’était imposée comme une experte incontournable des questions environnementales, offrant régulièrement à la presse des séances d’information courues sur les pluies acides, le Sommet de la Terre, le Protocole de Kyoto et ainsi de suite.

À cette expertise, à sa formation d’avocate et à son énergie apparemment inépuisable s’ajoutait une détermination qui lui a permis, en 2008, de se faire inviter aux débats des chefs. Jamais son parti n’avait eu une telle visibilité et il a alors récolté ce qui est toujours son plus haut pourcentage de votes jusqu’à aujourd’hui (6,8 %). En 2011, elle s’est fait finalement élire, devenant la première députée verte au pays. La concentration des énergies sur cette bataille locale a toutefois eu un prix, le pourcentage de votes verts à l’échelle du pays chutant à 3,9 %.

La nouvelle députée n’a toutefois pas raté son entrée ni perdu son temps. Aux Communes, elle s’est distinguée par son travail rigoureux, minutieux et respectueux de l’institution, ce qui lui a valu, à plus d’une reprise, d’être choisie parlementaire de l’année par ses pairs. Elle est devenue incontournable, tant pour ses collègues que pour la presse, et a fait en sorte que les autres partis ne puissent esquiver l’enjeu environnemental.

Avec les années, le PV est toutefois devenu indissociable d’Elizabeth May. Après 13 ans à sa tête, elle en était, jusqu’aux élections, le seul visage largement connu. La Chambre des communes a toujours été évidemment sa meilleure tribune, mais absorbée par son travail parlementaire, elle n’a pas vraiment réussi à bâtir une organisation digne d’un parti pancanadien.

En cédant immédiatement sa place tout en restant députée aux côtés de ses deux nouveaux collègues, Mme May fait le bon choix pour son parti. Elle se concentrera sur le travail aux Communes pendant que le nouveau chef verra au reste.

Elle pourra souffler un peu sans abandonner le combat de sa vie. À 65 ans, elle mérite ce répit après ce qui est, quoi qu’on en dise, une contribution remarquable.

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3 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 6 novembre 2019 08 h 05

    Victime aussi d'une certaine hystérie

    Le système électoral actuel constitue une barrière presqu'infranchissable pour le PV car sa représentation aux Communes n'a jamais été équivalente à son pourcentage des votes. De plus, les libéraux de Trudeau ont actionné le bouton « panique » quand ils ont senti que les conservateurs pourraient former le prochain gouvernement et on semé la peur dans l'électorat, prétendant être la seule alternative viable aux conservateurs. C'est malheureux à dire mais les électeurs ont mordu à l'hameçon et avalé le leurre au détriment du NPD et du PV.

    Au lendemain de l'élection on se retrouve avec un gouvernement qui veut construire un pipeline malgré l'opposition d'une province et de plusieurs Premières Nations, un gouvernement élu par ceux-là même qui marchaient dans les rues des grandes villes du pays le 27 septembre dernier... Mme May pouvait bien être optimiste au lendemain de ces manifestations mais elle ne s'attendait pas à ce que ces électeurs naturellement proche de son parti lui tournent le dos et votent pour Monsieur Pipeline ! Mais c'est la politique du moins pire qui a encore une fois triomphé, pas la politique du meilleur !

  • Bernard Terreault - Abonné 6 novembre 2019 08 h 21

    Pas facile à vendre, l'écologie

    Elizabeth May n'a pas à avoir honte de sa performance, je suis même surpris que les Verts aient pu arriver premiers dans trois circonscriptions. Si on est sérieux (et pas un écolo du dimanche), voter Vert, c'est voter pour la simplicité volontaire, renoncer ou restreindre au minimum voitures, voyages en avion, viandes, voire fruits exotiques importés à grands frais. Fini, tout un mode de vie, les habitations dispersées en banlieue avec leurs pelouses et jardinets, les grands centres commerciaux bien pratiques au milieu de leurs parkings géants, les enfants transportés à l'école à 5 km de là.

  • Louise Collette - Abonnée 6 novembre 2019 08 h 44

    Oui

    Je suis d'accord avec votre article.