Désir de révolution

Depuis le début de l’automne dans une douzaine de capitales du monde sur quatre continents, des foules immenses défilent pour défier leurs gouvernements. Du jamais vu depuis des décennies, avec une simultanéité inouïe.

Il n’y a pas que le réchauffement climatique qui fasse descendre les peuples dans la rue. Il y a aussi le pain et le beurre, le dégoût devant les inégalités et la corruption, mais aussi une demande d’honnêteté électorale, de liberté, d’autodétermination politique. Avec beaucoup de points en commun d’une révolte à l’autre, mais aussi de nuances à caractère national.

Les manifestations les plus importantes en chiffres absolus, ces derniers mois, sont également celles des deux plus petits « pays » concernés : Hong Kong et la Catalogne ne font chacun que sept millions et demi d’habitants, mais on y a vu des manifestations dépassant le million ! Des records du monde…

Le monde arabe n’est pas en reste, au point qu’on a pu parler en 2019 d’un second « Printemps » : à Alger et à Khartoum depuis des mois, à Bagdad et à Beyrouth plus récemment, la société civile monte sur scène et crie « Basta ! »

Les sociétés arabo-musulmanes se révoltent, comme ailleurs, pour le niveau de vie contre une corruption omniprésente, contre l’arrogance des élites.

Mais elles réclament aussi une révolution politique, culturelle, laïque, dans une région du monde étouffée par le communautarisme, le poids de la religion et l’exclusion des femmes… et ce, à un degré sans équivalent ailleurs.

En Algérie, les manifestations du vendredi se sont poursuivies toute l’année. Celle du 1er novembre était la 37e depuis le début du mouvement. Elle coïncidait avec le 65e anniversaire du début de la révolution algérienne.

Soixante-cinq ans, l’âge de la retraite ? C’est ce que semblaient dire les manifestants, pour exiger que l’élite du pouvoir « dégage » et laisse place à un véritable changement de régime, de génération…

Vendredi, Alger vibrait à la « nouvelle indépendance » et à la « seconde révolution ». Après 37 semaines, le refus de tout compromis avec « ceux d’en haut » — à commencer par le général Ahmed Gaïd Salah, qui incarne la persistance de l’élite — reste viscéral.

Les manifestants ne veulent pas des élections du 12 décembre, convoquées après deux scrutins déjà annulés en 2019. Ils soutiennent que, malgré l’extraordinaire changement de climat politique en Algérie, c’est toujours essentiellement la même clique au pouvoir… et que ce rendez-vous électoral reste un maquillage et une manipulation du régime.

Il y a dans cette mobilisation obstinée une espèce de pulsion révolutionnaire pacifique, qui sait très bien ce dont elle ne veut pas… mais qui n’arrive pas à préciser ce qui pourrait la satisfaire.

Un mot, enfin, sur le Liban, où le mouvement est aussi une « révolution culturelle », un Mai 68 arabe.

Jeudi, le président Michel Aoun a déclaré que le sectarisme sur lequel est fondé le système politique du pays « est une maladie destructrice ».

Le Liban est un pays où l’on est d’abord membre d’une secte, rattaché à une communauté, avant d’être un citoyen individuel, libre de ses attaches ethniques ou religieuses.

Au Liban, les sièges au Parlement sont déterminés par des quotas plus que par les élections. Le président doit absolument être un chrétien, le premier ministre un sunnite, le président du Parlement un chiite, etc.

Ce système a dégénéré dans le communautarisme et le clientélisme et alimenté la corruption. L’obtention de services, d’emplois, de logements, passe par les caciques partisans et les « enveloppes brunes ».

Le mouvement actuel a commencé, en octobre, par une révolte contre les taxes et le délabrement des services publics. Mais c’est plus encore : la jeune génération, qui donne le ton aux manifs, veut démonter le vieux système.

Ce qui donne : des sunnites et des chiites, bras dessus, bras dessous, garçons et filles cheveux au vent, qui dansent ensemble dans la rue. Par ces manifestations, ils transgressent les frontières politiques, les tabous entre les diverses communautés.

Une protestation pour le pain et le beurre, oui, mais aussi contre l’hypocrisie confessionnelle, le conservatisme, le voile et l’exclusion des femmes.

C’est aussi cela, la révolution arabe.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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4 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 4 novembre 2019 09 h 47

    Merci, monsieur Brousseau!

    Cet article met la lumière sur une situation mondiale qui nous montre que, sur l’importance de la citoyenneté comme base du vivre-ensemble, le Québec n’est pas « délirant »....

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 novembre 2019 13 h 58

    Le chroniqueur écrit :

    " Jeudi, le président Michel Aoun a déclaré que le sectarisme sur lequel est fondé le système politique du pays « est une maladie destructrice ». "

    Aoun a 84 ans, fait de la politique depuis plus de trente ans, et c'est aujourd'hui qu'il déclare cela. Il en a bien profité le s...

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Aoun

  • Denis Paquette - Abonné 4 novembre 2019 19 h 52

    et oui nous sommes maintenant trop nombreux et lesmultinationales le savent

    les populations étant de plus en plus nombreuses ils se font de plus en plus insistantes au niveau des services et ce n'est pas a la veille de rallentir, la populations sont elles en train de devenir incontrolables allons nous voire des multinationales vouloir neutraliser ces hausses de populations, n'est ce pas ce qui se passe au Brésilactuellement, les multanationales apres avoir étés prosperes ne le prennent pas dene plus l'être

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 4 novembre 2019 21 h 16

    Et l'environnement?

    Le choix du titre de cet article est éloquent: « Désir de révolution »...

    Les manifestations spontanées passant par Face-book (l'utilisation pertinente du trait d'union, peut-être est-ce ce une pratique qu'on peut retenir d'Hegel?) et animées par l'esprit de «il est interdit d'interdire» de Mai 68 sont-elles vraiment révolutionnaires ou simplement réactionnaires face au progrès social attendu? Un changement pour le changement, est-ce vraiment ce dont l'humanité a besoin?

    La considération environnementale et des générations futures, pourquoi en entend-on si peu parler dans les articles du Devoir qui traitent de Hong Kong, de Catalogne ou de «printemps« arabes? Serait-ce que la visée de ces mouvements populaires s'arrêterait simplement à un refus des ordres nationaux actuels sans vouloir s'accorder à des considérations internationales plus amples? N'y-t-il pas risque d'étriquement?

    Bien sûr, Burj Dubaï construit par des mercenaires états-uniens et qui devient Burj Khalifa comme par magie au jugement dernier pour glorifier une monarchie théocratique, on comprend aisément que c'est le prestigieux parfum d'une autre époque, une action qui va à l'inverse de la laïcisation... D'ailleurs, n'est-il curieux que le Daech qui s'offusque si violemment des injustices sociales dans certains pays, soit si respectueux envers une si haute tour?

    Enfin. la démocratie «désirée» par ces «printemps» se libère-t-elle de telles inepties pour se faire l'esclave de l'instant-présent? Pour devenir un Liban géant, «ingouvernable» sans visée commune et conséquemment difficilement conciliable avec la science?

    Peut-être ce XXe siècle a-t-il semé une confusion malsaine entre démocratie et république? Peut-être faudra-t-il un jour ou l'autre éclairer cette confusion obscurante pour bien des nations, et ce sans parti pris «démocrate»...